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Si les choses de ce monde sont
pleines de fragilité, l'histoire est là qui en enregistre les progrès, la
grandeur et la décadence. La vieille province d'Angoumois, tour à tour
subjuguée par les Gaulois, les Romains, les Visigoths et les Francs, ne
respira la liberté que sous les premiers comtes du pays, établis par Clovis
et ses successeurs. Charlemagne érigea l'Aquitaine en royaume; il le donna à
son fils Louis, et à son retour d'Espagne, il laissa pour comte à
l'Angoumois un gouverneur valeureux appelé Taillefer de Léon. Lors de
l'avènement de Charles-le-Chauve au trône, l'Aquitaine fut attribuée à
Pépin, et le comté d'Angoumois, qui en faisait partie, eut pour comte un
guerrier célèbre nommé Turpion. Ce dernier eut un ou deux successeurs placés
comme lui temporairement; mais peu de temps après les peuplades du nord
ayant envahi l'Angoumois et y ayant commis toutes sortes de brigandages,
Charles-le-Chauve envoya dans notre province Vulgrin 1er, qu'on dit être son
parent, et qu'il chargea d'opposer une digue à ce torrent dévastateur. Ce
Vulgrin ayant épousé Rogelinde, fille de Guillaume 1er, comte de Toulouse, a
été le premier des comtes héréditaires du pays d'Angoumois, surnommés dans
la suite Taillefer, parce que Guillaume 1er, petit-fils de Vulgrin,
combattant contre les Normands et étant armé d'une rapière d'un acier
tranchant, fendit jusqu'à la poitrine le corps de Stonius, leur chef, malgré
le casque et la cuirasse dont il était revêtu. Les comtes d'Angoumois
possédaient alors presque toute la province, et ce ne fut que sous Guillaume
Taillefer, cinquième comte, que la terre de Jarnac eut son seigneur
particulier, Wuardrade.
Guillaume l'avait-il donnée en reconnaissance des services rendus par ce
chevalier dans les guerres qu'il eût à soutenir contre ses voisins rebelles?
Ou bien Wuardrade l'avait-il achetée de Guillaume, qui, ne pouvant
surveiller ses immenses domaines, était bien aise de mettre à Jarnac un
serviteur fidèle pour garder le passage de la Charente? C'est ce que
l'histoire ne dit pas. Saluons donc ce seigneur chevalier, veillant nuit et
jour aux créneaux de son castel pour protéger son pays contre l'invasion, ou
contre l'ambition de ses voisins. Ce fut sans doute à cette époque que les
rives de la Charente se couvrirent de petits châteaux ou châtelets,
forteresses à épaisses murailles, chargées de maintenir l'intégrité du
territoire. Alors quand on n'avait pas l'invasion étrangère à redouter et à
combattre, les hommes de guerre étaient chargés de purger la contrée des
ravageurs cruels et pillards, de protéger les faibles, de secourir les
opprimés. "On vit souvent à cette époque les châteaux servir de refuge à la
vertu la plus austère; l'hospitalité y était pratiquée avec magnificence;
les chevaliers errants et leurs dames y étaient reçus en frères; les
pèlerins y trouvaient un asile, et le pauvre qui s'y présentait ne se
retirait pas les mains vides". La chevalerie rendit ainsi d'immenses
services à la société, et l'amour de protéger et de défendre engendra la
sensibilité dans ces cœurs d'abord indomptables; la galanterie n'est venue
que plus tard.
Le château de Jarnac fut, sans doute, grossièrement construit; bâti en
pierres peu ou point taillées, liées entr'elles par un ciment solide et
disposées en murailles d'une formidable épaisseur. Sa construction sur le
bord du fleuve rendait sa position encore plus avantageuse, et du côté des
terres on fit de larges fossés qui se remplissaient d'eau. Sur ces fossés on
jeta un pont-levis conduisant sous une muraille voûtée qui servait
d'enceinte, et de là dans une cour attenante au donjon, ou se trouvait le
magasin des armes, les salles des chevaliers, les appartenons des dames et
la chapelle. Au moment où Wuardrade vint prendre possession du château de
Jarnac, la foi des croisades était des plus vives, le comte Guillaume était
parti avec plusieurs chevaliers pour aller combattre les infidèles, et en
passant par l'Allemagne et la Hongrie, il fut très bien accueilli du roi
Etienne qui y régnait alors, et qui le combla dè présents. Wuardrade ne
l'avait point accompagné sur la terre d'outre-mer; il venait d'épouser une
belle et ravissante châtelaine et passait avec elle les jours les plus
heureux. Quelques années après leur mariage, Wuardrade et son épouse
Rixendis fondèrent l'abbaye de Bassac. Quelque temps après, il y eut une
fête au château et le comte Guillaume d'Angoulême, de retour de la
Palestine, était arrivé avec son épouse sur l'invitation de Wuardrade. Il
était accompagné d'une suite de chevaliers et de pages. La forêt
retentissait du bruit des cors et l'on n'apercevait que des troupes
brillantes de cavaliers et d'amazones qui se donnaient au plaisir de la
chasse. Lorsque le comte et Wuardrade se furent enfoncés dans l'épaisseur du
bois, celui-ci dit à Guillaume: Je vous ai annoncé mon bonheur, le ciel a
daigné exaucer nos souhaits, j'aurai bientôt un fils. J'espère, mon cher
comte, que vous ne trouverez pas mauvais que je tienne la promesse que j'ai
faite à Dieu au pied de son autel. J'ai fait vœu de me rendre en
Terre-Sainte. Le comte essaya, mais en vain, de le détourner de son projet.
Peu de jours après, Wuardrade quittait le château de Jarnac, malgré le
regret qu'il éprouvait de laisser une épouse éplorée, qui faisait mille
efforts pour le retenir. Il prit l'habit et le bâton de pèlerin et se mit en
route pour accomplir sa sainte promesse. Arrivé au terme de son voyage, il
remercia le ciel sur le tombeau du Sauveur; et, plein du désir de revoir
l'objet de sa tendresse, il quitta Jérusalem, se dirigea vers Jaffa, afin de
s'embarquer pour Marseille, et de là gagner l'Angoumois, où était tout son
bonheur. Mais il fut retenu par la rencontre de quelques pèlerins
nouvellement arrivés en terre sainte. L'un d'eux avait pour lui une lettre
qu'il lui remît. Le chevalier en rompit le cachet, et quelle ne fut pas sa
joie lorsqu'il lut l'écriture de son épouse, qui lui annonçait qu'elle était
mère de deux beaux garçons. A cette nouvelle le chevalier jura de ne partir
qu'après avoir remercié Dieu de nouveau au tombeau de notre Seigneur. Il s'y
rendit avec les pèlerins, et incliné devant le Rédempteur du monde, il
promit de faire bâtir dans ses terres la plus belle abbaye qu'on eût jamais
vue. Puis il s'embarqua pour la France, et, quelques jours plus tard, il
pressait ses enfants dans ses bras. Alors il fit part à son épouse du
serment qu'il avait fait d'élever un monument de reconnaissance au Dieu
protecteur qui lui avait accordé de si beaux enfants; Rixendis le conjura de
ne mettre aucun retard à un vœu qu'elle avait fait elle-même. Les plans
proposés furent adoptés, et ainsi fut fondée l'abbaye de Bassac.
Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême, eut de nombreuses guerres à soutenir
contre les seigneurs ses voisins. Sa vaillance et son caractère généreux
surent lui attirer l'affection de tous ses vassaux. Wuardrade combattit à
ses côtés au siège de Blaye, ville apportée dans la maison d'Angoulême par
Gerberge d'Anjou, femme de Guillaume, et surprise sur lui par un parent de
cette dame. Le seigneur de Jarnac assista à toutes ces guerres, et fit des
prodiges de valeur dans une rencontre où le prince de Taillebourg fut tué
par Geoffroi, fils du comte d'Angoulême. Vers la même époque, le château de
Marcillac était occupé par les enfants d'Oldoric, qui avaient commis des
crimes atroces sur un de leur frère; Guillaume vint les assiéger, en
compagnie de ses chevaliers. Le duc de Guiennc, qui y assista en personne,
fut si rempli d'admiration pour Guillaume qu'il lui donna en fief les
vicomtés d'Aunay, Melle et Rochechouart, avec les seigneuries de Ruffec,
Confolens et Chabanais. Pendant ces guerres qui durèrent plus de vingt ans,
Wuardrade et Rixendis, seigneurs de Jarnac, souvent séparés pour la défense
du pays, ne manquèrent jamais, à chaque entrevue, d'admirer les physionomies
nobles et courageuses de leurs enfants. Lambert, l'aîné, devint un des
écuyers du comte Foulques d'Angoulême, et accompagna Guillaume, son fils,
ainsi que Bardon, seigneur de Cognac, au voyage d'outre-mer qu'entreprit
Godefroi de Bouillon, en l'an 1099, et qui fut couronné par la prise de
Jérusalem, dont Godefroi fut nommé souverain. A son retour, Lambert se
maria. De son union avec une dame dont le nom est ignoré, il eut une fille
unique appelée Agnès. Les guerres recommencèrent plus vives que jamais dans
l'Angoumois. Le château d'Archiac était disputé à Guillaume III par Aymar,
qui avait appelé a son secours Bardon de Cognac, Alduin de Barbezieux et
leurs alliés. Guillaume réunit ses fidèles chevaliers et rangea tous ces
seigneurs à leur devoir.
Wuardrade et ses fils prirent une part active à la défense des droits de
leur comte, et leurs adversaires furent très souvent battus, tantôt dans la
terre de Cognac, tantôt dans celle de Barbezieux. A quelque temps de là
Wuardrade mourut et fut enterré dans l'abbaye de Bassac, qu'il avait fondée.
Lambert qui voyait grandir Agnès en s'entourant de tous les charmes de la
jeunesse, lui chercha un parti convenable et la maria à Pierre Bauderant, un
homme de cœur et de grande valeur chevaleresque. Ce seigneur aida le comte
d'Angoulême à lever le siège du château de Marcillac, que le duc de Guienne
assiégeait, et qu'il contraignit de se retirer. L'histoire nous dit que
Bauderant et Agnès eurent deux enfants: Hélie, qui devint seigneur de Jarnac
après son père, et Boson, qui épousa la fille d'Aymeri de la Rochefoucauld.
A cette époque la foi religieuse fut si grande que chaque seigneur fonda une
église ou une abbaye. L'on vit s'élever alors les abbayes de la Couronne,
par Lambert, curé de la paroisse; de Bournet, par le sieur de Montmoreau; de
la Frenade, près Merpins, par le seigneur de Cognac. Hélie et Boson de
Jarnac durent bénir la mémoire de leur père d'avoir devancé les plus grands
seigneurs de l'Angoumois dans leurs libéralités religieuses. Hélie de Jarnac
eut de son mariage avec une dame dont le nom nous est inconnu, une fille
unique appelée Nobilie, et qui est devenue une dame d'une grande beauté. Les
croisades, les constants voyages que firent les chevaliers aux pays
lointains avaient grandi les idées et donné aux mœurs un vernis d'affabilité
et de galanterie. A cette époque sans lendemain, chaque chevalier se sentait
le besoin de vivre, d'aimer et de combattre. Mars tressait sa couronne en
guirlandes d'héliotropes, d'aubépines et d'amours. La littérature
provençale, si vive, si galante, si ingénieuse, avait formé de jeunes poètes
qui parcouraient l'Europe. Les trouvères allaient de châteaux en châteaux,
louant dans un langage tout sensuel et tout poétique la dame du logis, ses
beaux yeux, ses qualités aimables.
Nobilie, dont les chantres de l'amour avaient immortalisé la beauté, n'eut
point le bonheur d'épouser son idéal et de vivre avec son rêve. Hélie de
Jarnac, son père, lui fit épouser Ithier de Cognac, fils de Bardon, seigneur
puissant, mais très opiniâtre. Peu de temps après leur mariage, Ithier entra
en guerre avec le comte d'Angoulême, Vulgrin Taillefer II. Il s'était réuni
aux seigneurs de Villebois, de Taillebourg et de Lusignan, qui soutenaient
Girard de Blaye, lequel venait de s'emparer du château de Montignac. Le
comte d'Angoulême en fit le siège, qui fut long et meurtrier. Les assiégés
voyant qu'ils ne pouvaient plus tenir s'échappèrent nuitamment de la place
et s'enfuirent. Vulgrin, maître du château, le donna à Girard, évêque
d'Angoulême, et fit bâtir une tour ainsi que de fortes murailles pour le
mettre désormais à l'abri de toute surprise de la part de ses ennemis.
Ithier mourut, et le roi d'Angleterre, Henri II, qui possédait depuis
longtemps l'Aquitaine, le comté de Poitiers et plusieurs autres belles
provinces, apportées en dot par Eléonore, s'empara des châtellenies de
Cognac et Merpins qu'il réunit à ses autres domaines. Mais Henri avait eu un
grand nombre d'aventures galantes, il avait eu des maîtresses, et l'histoire
ne saurait oublier Rosemonde qui mourut empoisonnée par Eléonore, sa rivale
implacable. Bref, Henri eut des bâtards, et en mourant il attribua à
Philippe, l'un d'eux, les châtellenies de Cognac et Merpins. Philippe vint
assister aux tournois qui se donnaient au château de Jarnac, et y fit la
rencontre de la belle et charmante Amélie, nièce de Nobilie, qu'il épousa.
Philippe accompagna Geoffroi Martel, frère du comte d'Angoulême, Hugues de
Lusignan, comte de la Marche, et plusieurs autres grands seigneurs du pays,
au voyage de la terre sainte, ou ils restèrent quelques années à guerroyer
contre les Sarrazins. Guillaume de Tyr rapporte qu'ils livrèrent bataille à
Nouradin, roi d'Égypte, et le défirent près de Tripoli. Quelque temps après
Hugues de Lusignan fut fait prisonnier dans une rencontre et emmené esclave
chez les Égyptiens qui le gardèrent de longues années. Vers la même époque
furent fondées l'abbaye de Fontdouce, près de Cognac, par la reine Eléonore,
et l'église de Saint-Amand-de-Boixe, dédiée par Bernard, archevêque de
Bordeaux. Bientôt après vinrent les comtes d'Angoulême Vulgrin et Aymar
Taillefer. Aymar eut pour fille unique de Alix de Courtenay, son épouse,
cette fière Isabelle qui fut une des plus belles dames de son temps. Elle
était promise à Hugues de Lusignan, comte de la Marche, lorsque, par une
fatalité pour nos provinces, elle épousa Jean-sans-Terre, roi d'Angleterre,
qui était venu en Aquitaine pour se faire reconnaître de ses vassaux. Invité
aux noces d'Isabelle, le monarque anglais s'y rendit, et sur le conseil de
Philippe-Auguste, dit-on, il l'enleva à la vue de tous les seigneurs
présents à cette cérémonie. Puis étant passée en Angleterre avec son mari,
Isabelle fut couronnée reine dans l'abbaye de Westminster, par l'archevêque
de Cantorbéry.
Nobilie qui avait succédé aux Bauderant seigneurs de Jarnac, ses auteurs,
avec Ithier de Cognac, son mari, eut pour héritière sa nièce Amélie, femme
de Philippe. Ce seigneur n'ayant pas eu d'enfants d'Amélie, après sa mort
Jean-sans-Terre s'empara des seigneuries de Cognac et de Merpins. Quant à
Jarnac, il paraîtrait que les comtes de la Marche (les Lusignan) s'en
emparèrent également comme étant parents des Bauderant, seconds seigneurs du
pays. Lorsque le roi d'Angleterre fut mort, Isabelle n'eut rien de plus
pressé que de revenir en Angoumois, laissant ses enfants entre les mains des
grands de la couronne. Aymar son père, mourut l'année qui suivit son retour,
en lui laissant ses immenses domaines. Alors elle ne tarda pas à contracter
un second mariage; elle n'avait pas oublié son premier fiancé, Hugues de
Lusignan, qui lui était resté fidèle et l'épousa en 1217. Le roi
d'Angleterre voyant Isabelle comtesse d'Angoulême, lui laissa par bienséance
et gratification les seigneuries de Cognac et de Merpins, situées dans ses
terres. De sorte que les trois châtellenies de Jarnac, Merpins et Cognac
firent retour au comté d'Angoulême, tant du chef d'Isabelle que de Hugues de
Lusignan, son second mari. Le roi Saint-Louis ayant donné le comté de
Poitiers à Alphonse de France, son frère, celui-ci invita tous ses vassaux à
venir lui rendre hommage. Isabelle persuada son mari de n'en rien faire,
disant qu'il ne convenait pas à une reine d'Angleterre de fléchir le genou
devant le comte de Poitiers. Hugues suivit les mauvais conseils de sa femme
et devint en guerre ouverte avec le roi Saint Louis. Isabelle pour se
défendre appela les Anglais à son secours, lesquels ne tardèrent pas à
débarquer au port de Royan.
Quelque temps après, la victoire signalée de Taillebourg mit tous les
vassaux mécontents à leur devoir. Hugues voyant que ses pro jets n'avaient
pas réussi, ne songea plus qu'à faire sa paix; il alla trouver le roi dans
son camp devant Pons et lui demanda pardon à genoux. Le roi lui fit grâce,
ainsi qu'aux seigneurs de Pons et de Mirambeau qui avaient embrassé son
parti. Avant de mourir, Hugues et Isabelle firent leur testament; ils
attribuèrent à Hugues leur fils aîné, les comtés d'Angoulême et de la
Marche, avec la seigneurie de Lusignan; à Guy, leur cadet, les terres de
Cognac, Merpins, Archiac et leurs dépendances; à Geoffroi, leur troisième,
celles de Jarnac et Chàteauneuf-sur-Charente; à Guillaume, les terres de
Bellac, Montignac et autres; à Aymar, celles de Couhé et de Valence. Leurs
trois filles, Isabelle, Marguerite et Alix, furent dotées par Hugues: les
deux premières eurent chacune deux cents livres tournois de rente, et Alix
cent livres. Le tout avec stipulation expresse de retour à Hugues fils aîné,
dans le cas où les donataires viendraient à mourir sans laisser d'enfants.
Corlieu prétend que dans le testament de Hugues et d'Isabelle, il était dit
que si la terre de Jarnac revenait à Geoffroi par P. Bauderant qui s'en
prétendait seigneur, que Hugues, leur fils aîné, l'en récompenserait jusqu'à
5,000 sous de rente, et Guy 1,000 sous, et que si cela ne suffisait pas et
qu'il fallut en venir aux armes, Hugues et Guy feraient les frais de la
guerre chacun pour un tiers. Geoffroi de Lusignan 1er, sire de Jarnac et de
Châteauneuf, épousa Jeanne, vicomtesse de Châtellerault, de laquelle il eut
deux enfants, Geoffroi II, et Eustache de Lusignan.
Geoffroi de Lusignan 1er mourut avant juillet 1263. La vicomtesse de
Châtellerault, sa veuve, se remaria avec Jean V, seigneur d'Harcourt, amiral
et maréchal de France. Geoffroi de Lusignan II, vicomte de Châtellerault,
sire de Jarnac et de Châteauneuf, épousa Péronelle de Senlis, comtesse de
Dreux, de laquelle il n'eut point d'enfants. Ce seigneur mourut en 1305.
Pendant son veuvage Péronelle eut pour douaire la seigneurie de Châteauneuf,
de laquelle elle a joui jusqu'à sa mort, arrivée en 1336. La comtesse de
Dreux fut enterrée dans l'église de Bassac. Eustache de Lusignan, sœur de
Geoffroi II, avait été mariée dès l'an 1276, à Dreux de Mello III, seigneur
de Château-Chinon, d'Espesse et de l'Orme. De cette union naquirent trois
enfants , deux garçons et une fille. Dreux de Mello IV, leur aîné, fut
seigneur de l'Orme, de Château-Chinon, de Jarnac, de Châteauneuf et de
Sainte-Hermine. Il était en procès avec Philippe le Bel, roi de France et
comte d'Angoulême, en 1307, pour les terres qui avaient appartenu à son
aïeul maternel. Philippe traita avec lui, Geoffroi de Lusignan et pour ses
prétentions lui donna la terre de Moulineuf et quelque argent. Après Dreux
de Mello, les seigneuries de Jarnac et de Châteauneuf passèrent aux mains de
Raoul, comte d'Eu, lequel eut pour fils Raoul, comte d'Eu et de Guynes,
connétable de France, et son successeur aux seigneuries de Jarnac et de
Châtcauneuf. En 1350, Raoul conspira contre l'État, et pour ce crime de
lèse-majesté, le roi Jean lui fit trancher la tête, et confisqua ses biens;
c'est de là que sont venus les quints de Jarnac et de Châteauneuf, qui ont
longtemps appartenu aux rois de France. Froissard rapporte que ce fut le 6
novembre 1350 que le comte d'Eu vint à Paris, amené à l'hôtel de Nesle sur
ordre du roi, par le prévôt de Paris, qui l'avait arrêté à son retour
d'Angleterre. Il resta prisonnier dans cette vieille tour aux souvenirs
lugubres de Marguerite de Bourgogne, jusqu'au 9 novembre et le lendemain
dans la matinée, il fut décapité en présence du duc de Bourbon, du comte
d'Armagnac, du comte de Montfort, de Jean de Boulogne, et autres chevaliers.
Le corps fut porté aux Augustins et enterré hors des murs du cloître.
La propriété des châtellenies de Jarnac et de Châteauneuf flotta ensuite
entre deux ou trois seigneurs, parmi lesquels furent Jean d'Eslion, sieur d'Arlay,
et Amaury II, sire de Craon. Amaury avait épousé Isabeau de Sainte-Maure,
fille de Guillaume III, seigneur de Sainte-Maure, de Montbazon et autres
lieux. Philippe le Bel craignant que cette riche héritière ne s'alliât à
quelque partisan du duc de Bretagne, la faisait chercher dans ses châteaux
pour la mettre au couvent de Maubuisson. Mais Isabeau, aussi adroite que le
monarque, épousa la même année Amaury de Craon , tige honorable de la maison
de Craon, en Anjou. De son mariage avec Isabeau de Sainte-Maure, Amaury eut
deux enfants: Maurice qui continua la branche aînée, et Guillaume de Craon,
surnommé le Grand, devenu seigneur de Sainte-Maure et auteur des vicomtes de
Châteaudun, par suite de son alliance avec Marguerite de Flandre, vicomtesse
de Châteaudun. Cinq enfants naquirent de cette union. Guillaume de Craon II,
l'aîné, vi comte de Châteaudun, baron de Sainte-Maure, fut encore seigneur
de Jarnac. Il eut l'insigne honneur d'être admis à la cour, devint
chambellan du roi Charles VI, et épousa Jeanne de Montbazon, qui lui apporta
en dot cette seigneurie. Guillaume de Craon eut plusieurs enfants de la dame
de Montbazon: Guillaume l'aîné, vicomte de Châteaudun, seigneur de
Sainte-Maure, mourut sans postérité; Jean de Craon, qui fut seigneur des
mêmes terres après la mort de son frère; Marguerite, dame de Montbazon et de
Sainte-Maure, après la mort de Jean, laquelle se maria à Guy VIII, seigneur
de la Rochefoucauld; Isabeau, alliée à Guillaume Odart, seigneur de
Verrières; Marie de Craon, dame de Précigny, de Verneuil et de Ferrières,
puis de Jarnac, de Monsoreau, de Montcontour, qui s'allia, en 1396, au
chevalier Maurice Mauvinet, puis à Louis Chabot, seigneur de la Grève; et
enfin, Louise de Craon, mariée d'abord au seigneur d'Avesnecourt, ensuite au
seigneur d'Auvilliers, avec lequel elle vivait en 1423 , lorsque ses biens
furent confisqués et donnés à Thibault Chabot, pour la punir d'avoir
embrassé le parti des Anglais.
Marie de Craon, dame de Jarnac Craon, avait eu pour oncle Pierre de Craon,
fils de Marguerite de Flandre, lequel ayant encouru la disgrâce du duc
d'Orléans, et croyant que le connétable de Clisson lui avait rendu ce
mauvais service, l'attaqua un soir assisté de vingt estafiers. Le connétable
se défendit courageusement, mais obligé de céder au nombre, il fut vaincu et
essuya de nombreuses blessures, qui ne furent pas mortelles. Pierre de Craon
laissa deux enfants, Antoine de Craon qui mourut à la bataille d'Azincourt,
et Marie de Craon, une des dames les plus spirituelles et des mieux lettrées
de son temps. Louis Chabot et Marie de Craon, tout occupés de leurs immenses
domaines, ne laissèrent que peu de souvenirs à leur terre de Jarnac. Louis
Chabot mourut jeune, et, après sa mort, ses quatre enfants se partagèrent sa
succession. Renaud Chabot, le cadet, eut par attribution la seigneurie de
Jarnac. A peine seigneur de cette terre Renaud Chabot songea à l'améliorer
par tous les moyens en son pouvoir. Le quint de Jarnac confisqué par le roi
Jean lors de la mort de Raoul, comte d'Eu, décapité en l'hôtel de Nesle,
appartenait toujours aux rois de France, qui le transmettaient avec le comté
d'Angoulême. La guerre, entreprise par le duc d'Orléans pour venger la mort
de son père, avait eu une issue fatale; car Charles, ayant appelé les
Anglais à son secours contre le duc de Bourgogne, et n'ayant pas réussi dans
ses projets, par le traité qu'il fit à Bourges avec eux en 1412, se trouva
être leur débiteur de la somme énorme de 100,000 écus. Il paya, dit-on,
140,000 livres comptant mais pour garantie de ce qu'il restait leur devoir,
il donna en otage Jean d'Orléans, comte d'Angoulême, son frère le plus
jeune. Les guerres civiles l'avaient appauvrie; l'argent devenait rare.
Charles d'Orléans ne trouva rien de mieux, pour faire face au second
paiement de la rançon de son frère prisonnier en Angleterre, que de vendre à
Renaud Chabot le château et le quint de Jarnac, pour la somme de 1,500 écus,
valant alors 26 sous 11 deniers la pièce. La procuration y annexée et dont
il est fait mention dans cet acte, contient deux ou trois phrases qui jugent
mieux qu'aucun historien de l'état de la France à cette époque: l'honneur
engagé ainsi que d'immenses domaines qui "étaient devenus de petite valeur,
les hommes et sujets destruits par le fait et occasion de la guerre qui
longtemps a eu et encore avait cours dans le royaume". Hélas cette guerre
fatale avait ruiné châteaux et manoirs, seigneurs et paysans; les hauts
barons avaient beau pressurer leurs vassaux, il n'en sortait plus rien: la
ruine étant générale, il fallut s'en prendre à la seigneurie elle-même.
C'est ce que fit le duc d'Orléans le 6 octobre 1441, en aliénant le château
de Jarnac à Renaud Chabot. A l'époque où nous en sommes arrivé, ce château
avait dû être ruiné et réédifié deux ou trois fois. Sous ses premiers
seigneurs, avec ses épaisses murailles, ses larges fossés, ses mâchicoulis,
il avait servi de refuge aux chevaliers persécutés, aux dames aventureuses
qui fuyaient le despotisme d'un maître cruel et barbare. La chevalerie
l'abrita de son manteau de poésie et de fêtes. Nobilie et sa nièce y
reçurent les beaux ménestrels qui chantèrent leurs qualités aimables et les
dons précieux qu'elles tenaient du ciel. La galanterie y fit son entrée
solennelle entre la première croisade et la guerre de Cent Ans. Détruit par
les Anglais, il fut longtemps abandonné, et servit probablement de refuge
aux pillards qui ravageaient le pays. Lorsque Geoffroi de Lusignan eut la
seigneurie de Jarnac, il fit relever le château et y attira une cour
nombreuse. Il devint un véritable séjour de plaisir et de fêtes avec
Geoffroi II et Péronelle de Senlis.
En 1387, après que Charles V eut donné le comté d'Angoulême au duc de Berry,
son frère, celui-ci vint en Angoumois avec une forte armée et prit aux
Anglais les nombreux châteaux qu'ils occupaient encore, parmi lesquels était
celui de Jarnac. Sous Charles VI, le maréchal de Sancerre chassa
définitivement les Anglais de la province; et ne voulant pas que ces
châteaux forts, où ils avaient défendu le sol pied à pied, tombassent de
nouveau entre leurs mains, il en ordonna la destruction. C'est ainsi que fut
renversé le château de Jarnac et une partie de celui de Bourg, qui fut ruiné
par les habitants de Cognac. En 1467, Renaud Chabot fit élever sur les
ruines inhabitables qu'il avait acquises du duc d'Orléans, un vaste château
qu'on entoura de magnifiques jardins et d'un parc sillonné de canaux,
alimentés par le fleuve. Il ne nous a point été donné de voir cette
habitation princière, si glorieusement illustrée par les comtes de Jarnac. A
peine Renaud Chabot eut-il fait prendre au château ses proportions
colossales, que le comte d'Angoulême en fut effrayé; il eu peur de son
vassal, et le menaça de faire démolir son œuvre. Avant cette époque, on
avait tellement vu de petits vassaux résister dans leur castel à la volonté
et aux troupes de leurs suzerains, que le comte craignit de la part de
Renaud Chabot une imitation dangereuse. Cependant il n'envoya point une
armée l'assiéger dans son château, non, il se contenta de lui intenter un
procès en démolition. Renaud Chabot se défendit contre les prétentions du
comte, et, après sa mort, ses enfants, François, Jacques et Robert Chabot,
reprirent l'instance et signifièrent dans la cause de volumineux mémoires. A
l'avènement de François 1er au comté d'Angoulême toute cette procédure fut
abandonnée, et le château de Jarnac continua de s'embellir de tous les
chefs-d'œuvre de la Renaissance sous le souffle des artistes ingénieux qu'on
fit venir d'Italie.
Renaud Chabot brigua l'honneur d'avoir un emploi à la cour; le roi Louis XI
le fit son conseiller et son chambellan. Après son second mariage avec
Isabeau de Rochechouart, fille de Jean de Rochechouart, seigneur d'Aspremont
et de Bion, et de Jeanne de la Tour Landry, dame de Clervaux, il eut droit
de justice sur cette dernière terre, apportée en dot par son épouse. Le
seigneur de la Tour Landry, son cousin, lui contesta ses droits; alors
survint entre les deux rivaux une lutte acharnée dans laquelle le seigneur
de la Tour Landry fut tué. Ce meurtre causa une grande douleur à Renaud
Chabot, malgré la rémission qu'il en obtint, laquelle ne fut entérinée que
très longtemps après. Mais il était bien en cour, il défendit bravement son
pays, et par "sa forteresse du dit lieu de Jarnac et aussi par sa prudence
et vaillance, la dite ville et châtellenie et le pays d'environ, voire même
la dite comté d'Angoulême, ont été gardés et défendus contre les Anglais,
anciens ennemis du Roy et du royaume, et pour la garde du pays, il a mis le
dit monsieur de Jarnac tout son temps et jusques à la mort". Le peuple de
l'Angoumois sut apprécier les qualités éclairées et guerrières de Renaud
Chabot, qui ramena la tranquillité dans les campagnes et le bien être qui
l'accompagne presque toujours. Des deux mariages qu'il avait contractés, il
laissa onze enfants, dont cinq garçons et six filles. Son fils aîné, Louis
Chabot, destiné à lui succéder à la terre de Jarnac, mourut la même année
que son père; le cadet étant chevalier de Rhodes, le droit d'hérédité passa
au suivant, François Chabot, abbé de Castres et de Baignes, qui laissa le
froc pour la profession des armes. Mais ce dernier étant lui-même mort
jeune, la terre de Jarnac passa à Jacques Chabot, son frère cadet,
chevalier, conseiller et chambellan des rois Charles VIII, Louis XII, et
plus tard de François 1er.
Jacques Chabot et Madeleine de Luxembourg, son épouse, eurent l'honneur de
recevoir souvent dans leur château, Louise de Savoie et ses deux enfants.
C'était lors de leurs fréquents voyages de Cognac, où elle tenait sa cour, à
Angoulême, le chef-lieu de son comté. Louise de Savoie n'était pas encore
cette duchesse inflexible qu'on a connu plus tard, lorsque tous ses plans
d'ambition furent comblés à souhait. Alors elle n'était que comtesse, et
parfois en assez mauvaise intelligence avec la reine Anne de Bretagne, qui
se faisait un jeu d'être sa rivale à la cour. Charles Chabot, leur fils
aîné, fut un des compagnons d'armes du jeune roi de France à la bataille de
Marignan. Il accompagna le brave monarque dans de nombreux combats, et eut
le bonheur de ne point se trouver à la journée do Pavie, qui fut si
malheureuse, que la bataille finie le prince écrivit à sa mère: Tout est
perdu madame, fors l'honneur. Après la captivité de Madrid, François 1er,
reconnaissant des services que Charles Chabot avait rendus à sa cause, le
fit baron, chevalier de ses ordres, gouverneur de province et maire
perpétuel de Bordeaux. Le baron de Jarnac continua d'embellir son château: à
l'ogive de la chapelle se mêlèrent les colonnades de la Renaissance, les
arabesques, les dentelures, les balustrades, et les chiffres entrelacés. Les
jardins offrirent un coup d'œil magique; c'étaient des grottes, des
cascades, des bosquets toujours verts, où les nymphes jouaient avec les
faunes et les satyres, pendant que des sirènes, attirées par les sons de la
flûte du dieu Pan, sortaient des ondes et dansaient autour du char
d'Amphitrite.
Dans l'opulence de la cour, et à l'école brave et chevaleresque de François
1er, vivait déjà depuis longtemps un fils de Charles Chabot, né de son
premier mariage avec Jeanne de Saint-Gelais. Enfant d'honneur du roi, il
avait conquis toute son affection, et le prince reportait sur le fils la
reconnaissance qu'il devait au père pour ses services. Non content de cela,
Guy Chabot brigua encore l'ambition et l'honneur d'approcher le trône de
plus près: il épousa Louise de Pisseleu, sœur de cette belle duchesse d'Etampes,
qui était depuis dix ans la maîtresse du roi. De sorte qu'il se trouva
presque le beau-frère de François 1er. Pendant que Guy Chabot goûtait dans
une douce oisiveté les faveurs royales, des courtisans jaloux, à qui le
monarque avait peut être refusé, d'après Favis de la favorite, un emploi de
gouverneur, un grade de colonel, ou un titre nobiliaire; ces courtisans
jetèrent feu et flamme contre la duchesse d'Etampes; les femmes elles mêmes
qui avaient quelques petites rancunes en réserve se mirent.
Duel de Guy de Chabot avec François de la Châtaigneraie ou le coup de
Jarnac.
La cour du roi François 1er, une des plus polies et des plus galantes du
XVIe siècle, prenait ses ébats dans le château de Saint-Germain, sur les
bords de cette Seine favorite, qui, en passant à Paris, baise les pieds du
Louvre, et s'en va loin de là, au Havre, mêler sa voix harmonieuse à celle
des tempêtes. Dans cette cour aventureuse vivait un beau jeune homme, élevé
aux frais du roi, qui avait voulu être son parrain et qui l'appelait son
fils. Ce jeune homme s'appelait François de Vivonne, seigneur de la
Châtaigneraie, et était fils d'André de Vivonne, grand sénéchal du Poitou.
On l'avait remarqué dans différents combats en Italie, et pas un n'eût osé
lui disputer sa bravoure, tant la cour l'aimait pour sa générosité, pour ses
belles grâces, pour son esprit; le dauphin l'aimait presque autant que le
roi. A cette même cour, parmi les favoris du roi, élevés à la même école,
vivait aussi Guy Chabot-Jarnac, appelé à cette époque le sieur de Montlieu,
parce que son père, le baron de Jarnac, existait encore. On avait vu Guy
Chabot dans plusieurs combats faire preuve d'une grande valeur, et le roi
François 1er, qui le traitait en fils, lui fit épouser la sœur de la
duchesse d'Etampes, alors toute puissante auprès du monarque. Un jour, on
prétend que Guy Chabot étant allé à Compiègne avec le dauphin, fit
confidence à celui ci que Madeleine de Puyguyon, seconde femme de son père,
encore jeune et séduisante, ne lui refusait aucune preuve d'amour, qu'il
s'était fait remettre par elle des sommes considérables, qu'il avait
follement dépensées. Le dauphin s'en fut imprudemment raconter ce que Guy
Chabot venait de lui dire. Bientôt toute la cour le sut, et cette aventure
servit de thème aux conversations du château. Cette révélation qu'on a
différemment jugée, fut une grande douleur pour la duchesse d'Etampes, qui
vit ainsi sa famille devenir la fable de la cour.
Tous ces méchants bruits firent irruption dans ce vaste château de
Saint-Germain; ils ne manquèrent pas d'arriver aux oreilles du roi François
1er, qui devenait vieux et n'aimait plus guère le scandale. La duchesse d'Etampes
se jette alors aux pieds du monarque et le conjure de faire remonter à la
source de ces rumeurs. Le roi ne sut pas résister aux prières et aux larmes
de sa favorite; il ordonna une enquête sévère, on allait remonter jusqu'au
dauphin lui-même, la Châtaigneraie, sans doute intéressé dans cette affaire,
prit fait et cause pour le prince, et déclara que c'était à lui, la
Châtaigneraie, que Chabot-Jarnac avait fait cette confidence, et qu'il le
soutiendrait envers et contre tous! M. de Jarnac, abasourdi, répondit à la
Châtaigneraie par un démenti formel, mais le roi imposa silence à ces deux
ennemis. Sur ces entrefaites, François 1er rend le dernier soupir dans la
grosse tour du château de Rambouillet. Henri II à peine monté sur le trône,
voit se renouveler la querelle de Jarnac et de la Châtaigneraie. Les deux
adversaires demandèrent le champ clos au roi, pour vider leur différend. Le
roi Henri II autorisa les sieurs de la Châtaigneraie, assaillant, et Guy
Chabot, assailli et défendeur, à vider leur différend par la preuve des
armes en champ clos. Cette sanglante cérémonie fut fixée au dimanche 10
juillet 1547, dans le parc du château de Saint-Germain. Sur l'estrade
dressée pour la cour, on voit arriver pour être spectateurs du duel, le roi,
Catherine de Médicis, mesdames les filles de France, la princesse de Condé,
Mme de Nevers, Mme de Guise, Diane de Poitiers, mesdames de Montpensier, de
Rieux, d'Elbeuf, de la Roche-sur-Yon, d'Usez, de Brissac, de Châtillon, de
Biron, de Joyeuse, de Barbezieux, de Lansac, de Villeroi, d'Entragues, de la
Meilleraye, deSommerive, de Lude, de Sancerre, d'Estrées (Gabrielle et
Diane), de Rostaing, de la Mirande, de Grammont, d'Etampes, de la
Châtaigneraie, de Torigny, et mesdemoiselles de Guise et de Longueville, et
tant d'autres à l'avenant. Parmi les hommes on remarquait tous les beaux
noms que nous venons de citer, et encore messieurs de Sansac, Monclus,
Amboille, Frésolle; le comte Balinguier; les seigneurs de Clervaux, Boisse,
Vaux-Roüy et d'Ambleville. On comptait aussi tous les chevaliers de cette
cour de France, et, ce qui ne valait pas moins, de belles dames et
demoiselles.
Les témoins ayant laissé les combattants, on vit ces deux ennemis face à
face, après plusieurs coups échangés de part et d'autre, l'un porté par Guy
Chabot-Jarnac atteignit le jarret de la jambe gauche de la Châtaigneraie, ce
qui le fit fléchir et tomber. Jarnac voyant alors que son adversaire était
atteint d'une telle façon, que sa vie était à sa discrétion, lui dit
"rend-moi mon honneur et crie merci à Dieu et au roi de France de l'offense
que tu as faite, rend-moi mon honneur". La Châtaigneraie, renversé et ne
pouvant se relever, ne murmura pas un mot; en vain Guy Chabot le supplia de
lui rendre l'honneur, et de s'accuser vaincu. Alors se dirigeant vers
l'estrade royale, et à genoux devant tous, Guy Chabot dit au roi: "Sire, je
vous supplie que je sois si heureux que vous m'estimiez homme de bien, je
vous donne la Châtaigneraie, prenez-le, Sire, et que mon honneur me soit
rendu. Ce ne sont que nos jeunesses, Sire, qui sont cause de tout cela,
qu'il n'en soit rien imputé aux siens ni à lui aussi par sa faute car je
vous le donne". Mais Henri II garda le silence. Vous devez penser qu'elle
fut la solennité de ce moment plein d'angoisses et de tortures! Guy Chabot
revint encore vers la Châtaigneraie, et le voyant écumant de dépit et de
fureur, en essayant de se jeter sur lui de nouveau, il lui dit: Si tu
bouges, je te tue". Le vaincu faisant de vains efforts pour se lever, lui
répliqua avec colère et défi "Tue moi donc". Guy Chabot étant revenu vers le
roi, renouvela sa supplication; mais ce ne fut qu'à la troisième fois que le
monarque consentit à accepter la Châtaigneraie, c'est à dire de répondre
pour lui. A partir de ce moment le combat étant terminé, la Châtaigneraie
fut enlevé du champ clos, et le roi embrassa Guy Chabot-Jarnac, en lui
disant: "vous avez combattu en César et parlé en Cicéron". Ce langage de la
part de son souverain fit un extrême plaisir à Guy Chabot-Jarnac qui le
remercia de l'honneur qu'il lui faisait, le suppliant de l'agréer toujours
pour son serviteur, ce que le roi lui promit.
Ayant pris congé de la cour, le vainqueur retourna à sa tente, et de là à la
maison de M. de Boissy, grand écuyer, félicité par tous les princes,
chevaliers et gentilshommes témoins du combat, tant pour la conduite digne
et courageuse qu'il avait montrée avec un adversaire aussi dangereux que la
Châtaigneraie, que pour avoir usé de belle gracieuseté envers lui. Quant à
la Châtaigneraie, avec son esprit hautain et son âme inflexible, il ne put
se résigner à vivre; il comprit qu'il n'y avait plus ni hommage, ni louange,
ni respect dans cette jeune cour qui s'annonçait si brillante; d'une main
ferme il arracha l'appareil posé sur sa blessure. Ainsi mourut à
vingt-quatre ans, le beau la Châtaigneraie, lui qui avait préféré la
réputation d'être le plus vaillant homme de la cour, à celle du plus
prudent. A peine mort, la Châtaigneraie fut oublié, péché de cour assez
commun, et le roi s'en consola en voyant ensevelie une affaire fâcheuse dans
laquelle il avait eu une large part. L'étonnement que causa ce dénouement,
auquel on était loin de s'attendre, changea la fête qu'on avait préparée en
une scène de confusion et de désordre. Le festin et l'argenterie furent
pillés par le peuple, et l'impression qui resta d'un événement dont la cour
et la ville furent longtemps occupées, firent donner proverbialement le nom
de coup de Jarnac à toute espèce de ruse qui, en surprenant un adversaire,
déconcerte aussitôt tous ses moyens de défense. Seize jours après cette
scène, le roi Henri II fut sacré à Reims avec la pompe accoutumée. Guy
Chabot, complètement rentré en grâce après son duel, accompagna le nouveau
monarque à la basilique de la Sainte-Ampoule, et, pendant le sacre, ce fut
lui qui porta les éperons d'or du roi chevalier. Dans le cours des années
suivantes, le baron de Jarnac fut fait premier gentilhomme de la chambre du
roi, et gouverneur des provinces de Saintonge et d'Aunis. En 1568, il força
La Rochelle, qui secouait les privilèges de la couronne en devenant le foyer
des protestants, de recevoir une garnison dans ses murs.
Léonor Chabot, fils aîné du baron de Jarnac, succéda à son père dans ses
titres et honneurs, fut lieutenant d'une compagnie d'infanterie de son nom,
et eut plusieurs enfants de son mariage avec Marguerite de Durfort-Duras.
Son troisième fils devint seigneur de Sainte-Aulaye, et Henri Chabot, son
petit-fils, s'allia à Marguerite de Rohan. Henri Chabot, appelé après son
mariage Henri de Rohan-Chabot, devint prince de Léon, comte de Moret,
marquis de Blain, de Montlieu et de Sainte-Aulaye, et prit place parmi les
pairs de France. Léonor Chabot, baron de Jarnac, avait contracté deux
alliances. De Marie de Rochechouart, sa seconde femme, il laissa trois
filles, dont Eléonore Chabot qui épousa Louis de Vivonne, seigneur de la
Châtaigneraie. Ce fut sans doute pour apaiser les ressentiments des deux
familles qu'on fit célébrer ce mariage. En sorte que la haine que se
portaient les petits-fils des combattants de Saint-Germain s'éteignit dans
un banquet nuptial, à la lueur de mille bougies, et au sourire virginal
d'une jeune fille. Louis Chabot, arrière petit-fils de Guy Chabot et de
Louise de Pisseleu d'Heilly, sœur de la duchesse d'Etampes, fut fait
maréchal de camp et comte de Jarnac. Pendant que la Fronde grondait dans la
capitale avant de se répandre dans les provinces, il eut mission de
convoquer à Cognac, le ban de la noblesse angoumoisine, et de la préparer à
soutenir la lutte que Condé allait lui faire par ambition, et le duc de la
Rochefoucauld pour plaire à la duchesse de Longueville, cette noble reine de
la Fronde, qui n'eut que le tort de se mêler à la politique de son temps.
Après la réunion de la noblesse restée fidèle au drapeau monarchique, Louis
Chabot fut mandé à Poitiers auprès du roi et de la reine mère qui y avaient
transporté leur Cour momentanément.
Guy-Henri Chabot, second comte de Jarnac, vécut à la cour de Versailles
jusqu'à l'âge de trente ans; à cette époque Louis XIV lui confia la charge
de lieutenant du roi en Angoumois et en Saintonge. Durant les belles années
de sa jeunesse, écoulées si vite à la cour du monarque, il avait épousé
Marie-Claire de Créqui, dame d'honneur de la duchesse de Montpensier.
C'était une descendante de ces fameux sires de Créqui, en Artois, si connus
par leur antique noblesse et leur vaillance. La comtesse de Jarnac, qui
était une fort belle et aimable personne, mourut au palais d'Orléans à un
âge où beaucoup de femmes briguent encore l'honneur de plaire. Son corps fut
porté aux Célestins de Paris et enterré dans la chapelle de sa famille. Le
portrait de la comtesse de Jarnac fait partie du grand musée national de
Versailles. Elle laissa deux enfants: Louis Chabot, alors âgé de neuf ans et
mort à seize; et Gabrielle Chabot. Guy-Henri Chabot jeune encore, respecta
pendant quatre années la mémoire de sa femme, en ne cherchant pas à
contracter de nouveaux nœuds. Mais son cœur s'ébranla à la vue des charmes
éblouissants d'une jeune descendante des ducs de Montbazon, et il l'épousa.
Charlotte de Rohan-Montbazon était la fille aînée de Charles de Rohan et
d'Armande de Schomberg, héritière de Henri de Schomberg, maréchal de France.
Avec un grand nom, Charlotte de Rohan apporte dans la maison de Jarnac des
grâces séduisantes, tous les charmes de la jeunesse, le goût des plaisirs.
Charmante transfuge dé la cour de VersaIlles, elle crée, elle invente chaque
jour de nouvelles fêtes au château de son époux; ensuite elle y attire un
brillant aréopage de beautés dont elle devient la reine, par droit de
coquetterie et par droit de naissance. Et, nouvelle Armide de ce magnifique
Edoraldo, elle aime à se jouer au bruit de ces cascades, au son de ces
concerts mélodieux qui s'échappent en gerbes étincelantes des bosquets
touffus, et vont s'éteindre doucement comme un soupir de harpe éolienne sous
la voûte étoilée du firmament.
Mais tous ces pas légers de beautés s'effacent lorsque le comte mourut âgé
de 42 deux ans, après vingt mois d'un second mariage; mort en laissant une
fille au berceau et une mère, hélas bien jeune encore, bien légère peut-être
pour pleurer longtemps sa mémoire. Anne-Marie-Louise Chabot, comtesse de
Jarnac après la mort de son père, fut baptisée dans l'église Saint-Pierre de
Jarnac, le 4 juin 1690. Ce fut sur cette faible enfant que reposait
désormais la dynastie de ces fiers personnages que nous avons connus si
forts et si puissants sous cinq ou six de nos rois. Charlotte de Rohan
rompit bientôt la chaîne qui l'attachait au ban du veuvage: neuf mois et
neuf jours après la mort de son mari, elle se remaria à Pons de Pons IV,
comte de Roquefort, marquis de Roissac, veuf lui-même depuis quatre années
de Lydie de la Rochefoucauld, sa première femme. Les deux époux avaient
chacun un enfant de leur première union: Pons-Renaud de Pons, marquis de
Roissac, alors âgé de quinze ans, et Marie-Louise Chabot. Après son union
avec le comte de Roquefort, Charlotte de Rohan se mêla de nouveau au bruit
du monde, et les époux habitèrent tour à tour les châteaux de Jarnac, de
Roissac et de Pons, où ils reçurent souvent toute la noblesse du pays. Là
venaient les la Rochefoucauld, marquis de Montendre, de Barbezieux, de
Surgères, de Bayers, d'Anville; là se donnaient rendez-vous le comte de
Galard de Béarn, seigneur de Salles, le marquis de Montchaude, les ducs de
Mortemart et d'Olonne, les marquis de Royan, les princes de Chalais et de
Tônnay-Charente, les comtes d'Ars et de Taillebourg. L'année qui suivit son
mariage, Charlotte de Rohan eut un fils, Charles-Armand, appelé le vicomte
dé Pons, devenu plus tard brigadier de cavalerie.
Pons de Pons IV, son mari, mourut en 1705, après avoir été devancé dans la
tombe par Renaud de Pons, son fils, marquis de Roissac, capitaine de
dragons, mort à Niort dans sa vingt-quatrième année. Anne-Marie-Louise
Chabot, comtesse de Jarnac, épousa à dix neuf ans Gaston de la Rochefoucauld,
appelé le chevalier de Montendre. A l'occasion de son mariage, le roi le fit
colonel du régiment de Béarn, puis comte de Jarnac. La guerre ayant cessé
après la chute du ministère Louvois, Gaston de la Rochefoucauld vint goûter
dans la re traite de son comté, les paisibles joies de la famille. Il eut
une fille de son union, et, tout en protégeant l'enfance de sa riche
héritière, le comte se livra, dans ses jardins, à la culture des œillets,
des tulipes et des roses. Le comte de Jarnac mourut à Paris cinq ans et
quelques mois après son mariage. Sa veuve se remaria l'année suivante avec
Charles-Annibal de Rohan-Chabot, chevalier de Léon, son cousin au quatrième
degré, devenu comte de Jarnac par cette alliance. Charles de Rohan-Chabot
avait suivi les traditions de sa famille; il s'était voué à la cause royale
et au métier des armes; au moment de son mariage, nous le trouvons avec le
grade de colonel d'infanterie. Marie-Louise Chabot, n'ayant pas eu d'enfants
de son second mariage, substitua le comté de Jarnac au vicomte de Rohan,
neveu de son mari, maréchal des camps et armées du roi. Qu'ils semblent loin
ces jours où le château de Jarnac était bruyamment occupé par les fils des
barons, par ces chevaliers qui combattaient à Marignan. Tout finit, et le
déclin de la famille Chabot débute: c'est un royaume qui tombe en quenouille
et qui ne se maintiendra un demi siècle qu'à force de substitutions. Après
1751, Louis-François de Rohan-Chabot, dit le vicomte de Rohan, prit le nom
de vicomte de Chabot. Il descendait de Louis, duc de Rohan et de Françoise
de Roquelaure.
Dès 1735, le comte de Jarnac avait obtenu le brevet de maître de camp d'un
régiment de cavalerie; et la même année il avait été député par la noblesse,
pour représenter les États de la province de Bretagne. Il épousa
Jeanne-Olympe Bonnenie, marquise de Vervins, en Picardie. N'ayant point eu
d'enfants de son mariage, le comte de Jarnac abandonna à un autre substitué
le brillant héritage qu'il avait recueilli de sa tante Marie Louise Chabot,
et mourut à Paris à l'âge de trente-deux ans. Le château de Jarnac devient
de plus en plus monotone; on n'y voit que de rares apparitions de ces
brillants seigneurs devenus courtisans de la cour de Versailles; les fêtes
de la Saint-Hubert elles-mêmes ne sont pas toujours célébrées avec la pompe
traditionnelle. En vertu de la double substitution de la comtesse de Jarnac,
le vicomte de Rohan eut pour successeur Charles-Rosalie, appelé le vicomte
de Chabot, né le 10 juillet 1740, auquel on avait donné pour parrain le duc
de Rochechouart, et la duchesse de Rohan pour marraine. A dix-neuf ans, le
comte de Jarnac épousa Guyonne Hyacinthe de Pons-Saint-Maurice, qui mourut
deux ans après son union en donnant le jour à une fille. Le comte resta veuf
d'une épouse bien-aimée, consacra ses années à chérir sa seule enfant, et
devint colonel d'un régiment de dragons de son nom. Six mois avant la mort
de sa femme, le comte de Jarnac avait eu la douleur de perdre son père, le
comte de Chabot, seigneur de Kergueunec et autres terres en Bretagne.
Charles-Rosalie Chabot fut le dernier comte de Jarnac. Les luttes politiques
de 1789 , en donnant une force imposante au tiers-état, amenèrent une
révolution d'abord libérale, ensuite de sang; révolution qui commence par la
prise de la Bastille, et finit au moment où le consulat jette ses premières
lueurs et ces grandes institutions. Dans cet intervalle il y eut des jours
néfastes, la Terreur promena ses victimes du tribunal révolutionnaire à
l'échafaud.
De longs jours couvrent alors la France de deuil; en invoquant la liberté,
les plus grands scélérats du monde s'érigent en juges ; la peur désigne les
têtes, et l'Hydre de la révolution les abat, triste époque dans nos annales.
La première période de la révolution avait aboli les privilèges féodaux; la
seconde alla plus loin, en déclarant biens nationaux les biens des émigrés.
En voyant les sanglants massacres de septembre, le comte de Jarnac et sa
fille, accompagnés d'un seul domestique et d'une carriole de fermiers,
passèrent la frontière entre Besançon et Montbéliard, entrèrent en Suisse où
ils séjournèrent quelque temps. Mais n'étant guères rassurés par le
voisinage de leurs persécuteurs, qui pouvaient d'un moment à l'autre venir
les arracher de l'exil de vive force et les traîner à l'échafaud, ils
traversèrent l'Allemagne et allèrent sè fixer à Dresde. Le comte y mourut
vers la fin de 1802. Sa fille, profitant de l'amnistie que la générosité de
l'empereur Napoléon offrait aux émigrés, rentra en France trois années plus
tard. Tout était transformé, et la noble fille des comtes de Jarnac crut
revenir d'un autre monde. Elle trouva son château ruiné et en démolition,
ses terres divisées et aliénées en partie. Un jour d'orage avait passé sur
son berceau et l'avait brisé; elle en contempla les débris, les quitta en
pleurant, mais n'y revint jamais. Ainsi a fini cette belle terre féodale,
laquelle se composait, suivant un ancien dénombrement, de quinze paroisses
et de deux enclaves, contenant ensemble 115 villages, 45 vassaux notables et
14,000 habitants. Aujourd'hui on peut voir un nouveau château qui a été
construit par l'architecte parisien Henri Parent dans le quatrième quart du
XIXe siècle, achevé en 1884. La propriété possède un parc avec des communs
et à l'entrée un pavillon de gardien.
Généalogie de la famille Chabot.
On fait commencer la maison de Chabot à Guillaume Chabot qui vivait en 1040,
et lequel est nommé avec Guillaume VI, duc de Guienne, Guillaume II, sire de
Parthenay, Hélie, sire de Vouvent, Erfroy, vicomte d'Aulnay, et autres
grands seigneurs du Poitou dans l'acte de fondation de l'abbaye de la
Trinité de Vendôme. Cette maison a étendu ses branches: elle a formé la
maison des barons de Retz, des seigneurs de la Grève, de Jarnac, de
Sainte-Atilaie, ducs de Rohan et pairs de France, des seigneurs de Bion,
comtes de Charny et de Buzançois, des marquis de Mirebeau, et des seigneurs
de la Turmelière. Les seigneurs de la Grève, qui ont formé la branche des
Chabot-Jarnac, les seuls dont nous devons nous occuper ici, remontent à
Sebran Chabot, troisième fils de Thibault Chabot III, seigneur de la
Roelie-Servière et de Marguerite de la Mothe-Achard. Les successeurs de
Sebran Chabot furent Thibault Chabot 1er, seigneur de la Grève et autres
lieux; puis Thibault Chabot II, seigneur de la Grève et du château de
Vouvent; Thibault Chabot III, seigneur desdits lieux, lequel eut pour femme
Amicie de Maure, fille de Jean IV, seigneur de Maure, et d'Aliette de
Rochefort. De leur mariage naquirent Louis Chabot qui suit; 2° Marie Chabot,
femme de Guy de Beaumont, seigneur de Bressuire. Louis Chabot 1er, seigneur
de la Grève épousa Marie de Craon, fille de Guillaume de Craon, vicomte de
Châteaudun, laquelle lui apporta en dot les seigneuries et terres de
Montcontour, Marnes, Monsoreau, Colombiers, Jarnac, Précigny et Ferrières.
Louis Chabot mourut en 1422, laissant de son mariage Thibault Chabot IV, qui
continue la descendance des seigneurs de la Grève; et Renaud Chabot, tige
des seigneurs de Jarnac, qui suit; et Jean et Anne Chabot, morts sans
alliances.
Thibault Chabot IV, seigneur de la Grève, et à cause de sa mère seigneur de
Montcontour, Marnes, Monsoreau, etc., avait le bail de ses frères et sœurs
en 1427. Il mourut à la journée de Patay, dite des Harengs, donnée contre
les Anglais en 1428. Renaud Chabot, seigneur de Jarnac, eut en partage cette
dite terre, et mourut en 1476. Il avait épousé en premières noces Françoise
de la Rochefoucauld, fille de Guy, seigneur de Barbézieux, et de Rosine de
Montault, dame de Verteuil, de laquelle il eut deux filles: Marguerite et
Agnès. De sa seconde union avec Isabeau de Rochechouart, fille et héritière
de Jean de Rochechouart, seigneur d'Aspremont et de Bion, et de Jeanne de la
Tour-Landry, dame de Clervaux, il a laissé Louis Chabot, seigneur de Jarnac,
mort avant 1480, sans laisser d'enfants de Jeanne de Montberon, sa femme; 2°
Antoine Chabot, chevalier de Rhodes et grand prieur de France, mort en 1507;
3° François Chabot, abbé de Castres et de Baignes (Saintonge), seigneur de
Jarnac après son frère aîné, mort en 1493; 4° Jacques Chabot, seigneur de
Jarnac, d'Aspremont et de Bion, qui suit; 5° Robert Chabot, seigneur de
Clairvaux, baron d'Aspremont; 6° Marguerite Chabot, alliée à Pierre de
Reillac, vicomte de Mérinville et de Brigueil; 7° Françoise Chabot, qui
épousa en 1455 Renaud de Sainte-Maure, seigneur de Jonzac, fils d'Armand de
Sainte-Maure, seigneur de Montausier; 8° Jeanne Chabot, alliée à Pierre de
Saint-Julien, seigneur de Lasséré; 9° Philippe Chabot, mariée à Antoine de
Clérembault, fils du seigneur de Plessis-Clérambault. Jacques
Chabot,chevalier, seigneur de Jarnac, de Bion et d'Aspremont, fut retenu
conseiller et chambellan du roi le 22 septembre 1485, et mourut en 1546. Il
avait épousé, le 15 septembre 1485, Madeleine de Luxembourg, veuve de
Charles de Sainte-Maure, seigneur de Puyseuls, et fille de Thibault de
Luxembourg, seigneur de Piennes, et de Philippe de Melun, de laquelle il
laissa Charles Chabot, baron de Jarnac, qui suit; 2° Philippe Chabot,
seigneur de Bion, qui a fait la branche des comtes de Charny et de Buzançois;
3° Catherine Chabot, mariée à Bertrand d'Estissac.
Charles Chabot, baron de Jarnac, rendit de grands services au roi François
1er, qui le fit chevalier de son ordre, gouverneur de La Rochelle et du pays
d'Aunis, maire perpétuel de Bordeaux par la démission de son frère Philippe
en 1531; il eut 500 livres par an comme gouverneur de La Rochelle, et 300
livres comme capitaine du château du Hâ et vice amiral de Guienne (1544). Il
devint gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, qui lui fit don de
quelques forêts en 1556. De son premier mariage avec Jeanne de Saint-Gelais,
dame de Saint-Gelais, Sainte Aulaye et Montlieu (1506), fille de Jean,
seigneur desdites terres, et de Marguerite de Durfort-Duras, il eut Louis
Chabot, qui fit le voyage de Naples avec le seigneur de Lantrec en 1528, et
y mourut; 2° Guy Chabot, baron de Jarnac, qui suit. De son second mariage
avec Madeleine de Puyguyon, il laissa deux autres enfants dont Charles
Chabot, seigneur de Sainte-Foy, et Catherine Chabot, mariée au vicomte de
Châteauneuf, en Périgord. Guy Chabot, baron de Jarnac, seigneur de
Saint-Gelais, Montlieu, Sainte-Aulaye, etc., chevalier de l'ordre du roi,
guidon de la compagnie de M. l'amiral, capitaine de 80 lances des
ordonnances, donna quittance en 1539 au payeur de sa compagnie de 200 livres
pour les quartiers d'octobre et de janvier, scellée de son sceau, trois
Chabots, se battit en duel le 10 juillet 1547, contre François de Vivonne,
seigneur de la Châtaigneraie, en présence du roi Henri II et de toute sa
cour, et se distingua par la victoire qu'il y remporta. Il fut confirmé en
1569 dans les charges de premier gentilhomme de la chambre du roi Charles IX
et du duc d'Orléans, de capitaine de 50 hommes d'armes des ordonnances, de
gouverneur et lieutenant-général pour le roi en la ville de La Rochelle et
pays d'Aunis, de maire perpétuel de Bordeaux, et de capitaine du château du
Hâ. Il avait épousé, le 28 février 1540, Louise de Pisseleu, fille de
Guillaume de Pisseleu et de Madeleine de Laval; leurs enfants furent Léonor
Chabot, baron de Jarnac, qui suit; et Jeanne Chabot, mariée au comte de
Tancarville, puis au seigneur de Maisonfort, maréchal de France.
Léonor Chabot, baron de Jarnac, seigneur de Saint Gelais, de Sainte Aulaye,
Montlieu, etc., gentilhomme de la chambre du roi, donna quittance en qualité
de seigneur de Montlieu et de lieutenant de la compagnie de 30 lances des
ordonnances du seigneur de Jarnac; elles sont scellées en cire rouge à plat,
trois Chabots avec une étoile en chef, et une couronne de baron sur l'écu.
Dans la suite, il donna d'autres quittances comme lieutenant d'une compagnie
de 50 hommes d'armes; servit le roi Henri IV en ses guerres, et mourut en
1605. Il avait épousé, en premières noces, Marguerite de Durfort, fille de
Symphorien de Durfort, seigneur de Duras, et de Barbe Maupas, et eut pour
enfants de ce premier lit Guy Chabot, baron de Jarnac, qui suit; 2° Jean
Chabot, seigneur de Sainte-Aulaye, mort sans laisser d'enfants; 3° Charles
Chabot, seigneur de Sainte-Aulaye après son frère, et qui a fait la branche
des ducs de Rohan; 4° François Chabot, chevalier de Malte; et Hélène,
Françoise et Catherine Chabot, religieuses. De son second mariage avec Marie
dé Bochechouart le 11 mars 1571, fille et héritière de Charles de
Rochechouart, seigneur de Saint Amand, il a laissé Eléonore Chabot, comtesse
de Conac, mariée en premier lieu à Louis de Vivonne, seigneur de la
Châtaigneraie, et en second lieu à Jacques de Harcourt, marquis de Beuvron;
2° Claude Chabot, alliée au seigneur de Serifontaine; 3° Marie Chabot,
alliée à Urbain Gillier, seigneur de Puygarreau, baron de Marmande. Guy
Chabot II, baron de Jarnac, seigneur de Saint-Gelais, capitaine de 100
chevau-légers, fut retenu conseiller d'état en juin 1614, et lieutenant du
roi en Saintonge sous le prince de Condé en 1616; il testa en 1640. Il avait
épousé en premières noces Claude de Maroualhes, dame de Montagrier, fille du
seigneur dudit lieu, et d'Isabeau d'Abzac, dont il eut un fils, Jacques
Chabot, mort imbécile.
Guy Chabot II s'allia en secondes noces à Marie de la Rochefoucauld, fille
d'Isaac de la Rochefoucauld, baron de Montendre, et d'Hélène de Fonsèque; il
eut six enfants dont Louis Chabot, comte de Jarnac, qui suit; 2° Guy Charles
Chabot, prieur de Jarnac et de Monjours, doyen de Saintes en 1665; 3°
François Chabot, chevalier de Malte; 4° Claire Chabot, religieuse carmélite
à Paris; et Charlotte et Marie Chabot, religieuses. Louis Chabot, comte de
Jarnac, seigneur de Saint-Gelais, maréchal de camp et maître de camp d'un
régiment de cavalerie, eut commission d'assembler la noblesse à Cognac, au
mois d'octobre 1651 (pendant les guerres de la Fronde et quelques jours
avant le siège de cette ville par le prince de Condé); il mourut en 1666. Il
avait épousé, le 27 janvier 164S, Catherine de la Rochebeaucourt, fille de
Jean de la Rochebeaucourt, seigneur de Soubran, lieutenant du roi en la
ville d'Angoulême, et de Jeanne de Galard de Béarn, dame de Clion-Somsac.
Leurs enfants furent Guy-Henri Chabot, comte de Jarnac, qui suit; 2° Henri
Chabot, mort jeune; 3° Guy-Charles Chabot, doyen de Saintes; 4°
Joseph-Louis-Augustin Chabot, chevalier de Malte en 1675; 5° Françoise
Chabot, mariée à Charles de la Rochefoucauld, marquis de Surgères, fils de
Charles-François de la Rochefoucauld et de Charlotte de la
Rochefoucauld-Estissac; 6° Julie-Eustache Chabot, demoiselle de Jarnac,
morte à Versailles en 4687. Guy-Henri Chabot, comte de Jarnac, marquis de
Soubran, seigneur de Clion-Somsac, Marouette, Grésignac et autres lieux, né
le 27 novembre 1648, fut lieutenant pour le roi en Saintonge et en
Angoumois, par lettres du 30 janvier 1678, et mourut le 16 novembre 1690. Il
s'était marié à Marie-Claire de Créqui, dame d'honneur de Mademoiselle de
Montpensier, fille unique d'Adamde Créqui, seigneur de la Cressonnière,
vicomte de Houlles, et de Jeanne-Lamberte de Lannoy, laquelle mourut au
palais d'Orléans le 29 mars 1684, âgée de trente-sept ans.
Guy-Henri Chabot eut pour enfants Louis Chabot, comte de Jarnac, né en
novembre 1675, mort dans sa seizième année; et Gillonne-Gabrielle Chabot.
D'une deuxième union célébrée en 1688, avec Charlotte-Armande de Rohan,
fille aînée de Charles de Rohan, duc de Montbazon, et d'Armande de
Schomberg, le comte de Jarnac eut une fille unique, qui fut
Anne-Marie-Louise Chabot, mariée en juillet 1709 à Paul Auguste Gaston de la
Rochefoucauld, dit le chevalier de Montendre, brigadier des armées du roi et
colonel du régiment de Béarn, qui prit à cause d'elle le titre de comte de
Jarnac; il était fils de Charles-Louis de la Rochefoucauld de Fonsèque,
marquis de Montendre. Paul Auguste Gaston de la Rochefoucauld se distingua à
la bataille de Hochstcl, en 1704, puis en Flandres, à Waberlo, près
Bruxelles, en 1705, et mourut à Paris, le 19 décembre 1714, a l'âge de
trente-neuf ans, laissant une fille, Hélène Françoise de la Rochefoucauld,
devenue religieuse ursuline à Saint-Jean-d'Angély. Anne Marie Louise Chabot
s'est remariée un an après la mort de son premier mari (19 juin 1716), à
Charles Annibal de Rohan-Chabot, son cousin, chevalier de Léon, puis comte
de Jarnac, né le 14 juillet 1687, colonel d'infanterie, etc., lequel était
le troisième fils de Louis de Rohan-Chabot pair de France, prince de Léon,
comte de Moret, marquis de Blain, de Montlieu et de Sainte-Aulaye,
arrière-petit-fils de Charles Chabot, seigneur de Sainte-Aulaye, et fut le
continuateur des ducs de Rohan. Cette dame n'ayant point d'enfants,
substitua le comté de Jarnac aux cadets de son nom, et nommément au vicomte
de Rohan, neveu de son mari, maréchal des camps et armées du roi, frère
puîné du comte de Rohan-Chabot, à condition qu'il porterait le nom et les
armes seuls de Chabot. A cet effet, elle obtint des lettres patentes, le 27
mai 1751, par lesquelles le roi, en faveur des appelés à cette substitution,
dérogea à d'autres lettres de 1746, qui obligeaient la branche cadette de
Chabot de joindre aux nom et armes de Chabot, les nom et armes de Rohan. En
conséquence, le vicomte de Rohan prit le nom de vicomte de Chabot.
A la mort de la comtesse de Jarnac et de son mari, Louis-François, appelé le
vicomte de Chabot, leur neveu, prit possession dudit comté. Il était le
second fils de Louis Bretagne Alain de Rohan-Chabot, duc de Rohan et de
Françoise, fille aînée de Gaston, duc de Roquelaure, maréchal de France. Le
vicomte de Chabot fut fait maître de camp d'un régiment de cavalerie,
ci-devant Villars, au mois de juillet 1735. Dans la même année, il fut
député des États de la province de Bretagne par la noblesse, pour en
présenter les cahiers au roi. Il épousa, en 1752, Marie Jeanne Olympe
Bonnenie, dame du marquisat de Vervins, en Picardie. Le vicomte de Chabot
est mort à Paris le 14 octobre 1758, âgé de trente-deux ans, et sa veuve
s'est remariée en avril 1765, à Marie François Henri, alors comte, depuis
duc de Coigny, maître de camp général des dragons, gouverneur de la maison
royale de Choisy, et elle a eu les honneurs de duchesse à la cour. Comme le
vicomte de Chabot n'eut point d'enfants, le comté de Jarnac, suivant la
substitution de 1751, est passé au second fils du comte de Chabot,
lieutenant-général; le voici: Charles-Rosalie, appelé le vicomte de Chabot,
né le 10 juillet 1740, eut pour parrain le duc de Rochechouart, et pour
marraine la duchesse de Rohan; il était fils de Guy-Auguste de Rohan-Chabot,
seigneur de Kergueuncc et autres terres en Bretagne, et de Sylvie du
Breil-de-Reis, riche héritière. Charles Rosalie, comte de Jarnac, eut pour
frère aîné Louis AntoineAuguste de Rohan-Chabot, né en 1733, tenu sur les
fonts baptismaux par le prince de Léon et la duchesse de Lorges, appelé le
comte de Chabot,maréchal de camp, colonel du régiment Royal-Etranger, marié
à Elisabeth-Louisede la Rochefoucauld, sœur du duc du même nom; et eut, en
outre, pour sœur plus jeune, Marie-Sylvie de Chabot, mariée au comte de
Clermont d'Amboise, lieutenant-général; devenue veuve elle s'est remariée au
prince de Beauvau, capitaine des gardes du corps. Le vicomte de Chabot fut
comte de Jarnac, colonel d'un régiment de dragons de son nom. Il épousa en
décembre 1759 et est resté veuf de Guyonne-Hyacinthe de Pons-Saint-Maurice,
morte en couches d'une fille, née le 18 janvier 1761. Cette jeune fille
finit la branche des Chabot-Jarnac, déjà défaillie à deux fois dans les
personnes de Louise Chabot et du vicomte de Chabot, son neveu.
Armoiries: La terre de Jarnac a été possédée par trois grandes
familles, les Lusignan, les Craon, et les Chabot, noms à jamais illustres
dans les fastes de l'histoire de France. Les Lusignan-Jarnac, qui ne
l'avaient qu'à titre de seigneurs, portaient leurs armes: burelé d'argent et
d'azur, de 10 pièces, à un lion rampant de gueules sur le tout. Cimier: une
mélusine, hissante d'un casque de chevalier. La maison de Craon, qui
possédait au même titrer avait ses armes: lozangé d'or et de gueules. Les
Chabot-Jarnac ont toujours conservé les armes primitives de leur maison, qui
étaient: d'or, à trois Chabots de gueules. Mais au casque de chevalier
succéda en 15181, le cercle de baron, entouré de tortil de perles, et en
1651, la couronne de comte. (1)
château de Jarnac, 56 rue Maurice-Laporte-Bisquit, 16200 Jarnac, propriété
privée, ne se visite pas, visible de la rue.
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