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A douze kilomètres nord-est de Valence, tout a côté du village de Montelier,
s'élève un château de forme ronde, terminé en pyramide, avec d'élégantes
tourelles qui lui servent de contre-forts. La charpente du grand comble de
cet édifice du XIIIe au XIVe siècle domine les constructions, ainsi que les
grands arbres environnants, dont la verdure s'harmonise à merveille avec sa
teinte grisâtre. En 1157, l'empereur d'Allemagne Frédéric 1er donnait la
terre de Montelier à l'évêque de Valence, et Philippe II confirmait cette
donation quelques années plus tard. Mais les prélats valentinois, en guerre
contre les Poitiers, ayant grevé le fief d'une pension de 200 florins, pour
obtenir le secours armé des seigneurs de Sassenage, en 1329, finirent par le
leur abandonner tout à fait, moyennant foi et hommage, le 26 février 1389.
Les nouveaux possesseurs de la terre en jouirent paisiblement dès lors
jusqu'au milieu du XVe siècle; à cette époque, par suite de quelques démêlés
survenus entre les officiers du Dauphin et ceux de Jacques de Sassenage, à
Veurey, Sassenage et Noyarey, où chaque partie avait des droits, le tuteur
de Jacques, Aimon Alleman, vendit, pour payer les biens delphinaux dans les
fiefs précités, le château de Montelier avec ses dépendances et privilèges
de toute sorte, la Batie-Montmusard et une portion du péage de Valence, à
Antoine Bolomier, trésorier général du Dauphiné (2 avril 1454). Le prix
était de 4000 francs. Une tradition de famille, rapportée par Guichenon et
par l'Armorial de M. Rivoire de la Bâtie, fait venir en Bugey, à la suite du
sire de Thoiras et Villars, vers l'an 1300, un Antoine Fabius, gentilhomme
romain, dont Girard, un des fils, prit le nom du quartier de Bolomier, dans
la ville de Poncin, où Humbert V, en retour de quelques services, lui permit
de construire une maison. Parmi les descendants de Girard se trouvent
Pierre, évêque de Belley, Guillaume et Antoine.
Le mérite personnel de Guillaume et celui de ses ancêtres, dit M. Burnier,
lui ouvrirent de bonne heure le chemin des dignités. Après avoir eu pendant
plus de dix années le maniement des affaires de l'Etat, Bolomier commença,
en 1428, sa carrière diplomatique, mena à bonne fin plusieurs négociations
difficiles, et devint enfin maître des requêtes le 5 août 1439. L'auteur
ajoute qu'il ne fut jamais chancelier d'Amédée VIII, mais le premier du
conseil ducal après le chancelier, et que la maison de Savoie le combla
d'honneurs et de biens, sans oublier plusieurs membres de sa famille. Après
l'abdication du duo de Savoie, devenu pape sous le nom de Félix V (15
novembre 1439), et l'avènement de son fils Louis au pouvoir, Bolomier fut
accusé par les ennemis de sa haute fortune, saisi et incarcéré au château de
Ghillon, en 1445. On ignore de quelles accusations il avait à se défendre;
sa sentence de mort (décembre 1445) nous apprend seulement qu'on lui
imputait des crimes et des délits atroces. Quelques auteurs lui reprochent
des extorsions inouïes; d'autres veulent qu'il se soit opposé au dessein que
manifestait Félix V de renoncer à la tiare pour faire cesser le schisme de
l'Église. L'arrêt précité se borne à dire que Bolomier ne put prouver ses
griefs contre François de la Palud, sire de Varembon, et qu'il fut condamné
pour ce fait et pour d'autres justes causes. Mais, dit fort judicieusement
M. Barnier, si ces causes étaient avouables, pourquoi ne pas les exprimer.
Comme ses amis cherchaient à retarder l'exécution de Bolomier, dans
l'espérance de le sauver, le duc Louis, après avoir rejeté l'appel, donna
des ordres précis pour que la sentence de mort eût son effet. Le 9 septembre
1448, Hugonin Leydier, vice-châtelain de Ghillon, fit monter le prisonnier
dans une barque. Quand on fut arrivé près de l'embouchure du torrent de
Tinier, qui se jette dans le Léman entre Ghillon et Villeneuve, le bourreau
saisît Bolomier, lui mit au cou une énorme pierre et le précipita au fond du
lac...
Une disgrâce si éclatante et une mort si cruelle firent à Antoine Bolomier,
frère de Guillaume, un devoir de quitter le pays et de se retirer en
Dauphiné. Il avait épousé en premières noces Drusie de Glermout, et, en
secondes, Antoinette de Glaveyson, deux familles puissantes de la province.
Est-ce à cette circonstances ou a son mérite personnel qu'il dut sa faveur
auprès du dauphin Louis qui venait d'y arriver? Rien ne l'explique; mais,
lorsque le prince, alors âgé de 30 ans, songea à demander la main de
Charlotte de Savoie, à peine adolescente, il chargea Bolomier de négocier
cette alliance. Sa mission réussit parfaitement et le mariage fut célébré a
la Côte-Saint-André, vers la fin de 1451. Un an ou deux plus tard, il
acquérait pour le Dauphin une maison avec jardin à Grenoble, de Jean Portier
et devenait bientôt trésorier général de ses finances. Le 1er avril 1454,
Antoine Bolomier fiançait, à Valence, sa fille Jeanne à Jacques de
Sassenage, du consentement d'Aimon Alleman, tuteur de celui-ci, et, d'après
le conseil d'Antoine de Sassenage, seigneur de Montrigaud, de Jacques de
Sassenage, seigneur de Veurey, d'Arthaud de Chatte, seigneur du lieu du même
nom, et d'Aimar de la Tour, seigneur de Vatilieu; il assurait en dot à sa
fille, sur sa terre de Montelier, 4000 francs de 16 gros chacun, outre les
2000 francs donnés à la future par le dauphin Louis, 1000 autres francs, des
habits nuptiaux convenables et un tiers des biens de la mère de Jeanne, nom
dénommée dans l'acte. Parmi les témoins du contrat figurent Jean Barthon,
chevalier, chancelier delphinal; Louis de Poitiers, évêque de Valence; Jean
de Cizerin, PierreGruel, Jean d'Omyac et Jean de Morvel, auditeurs des
Comptes. Mais, comme Jacques de Sassenage était alors dans les armées et que
l'orage ne tarda pas à fondre sur le père de Jeanne, la fiancée de 1454, au
lieu d'entrer dans la maison de Sassenage, s'allia a celle des d'Hostun-Claveyson,
et Antoinette, sa soeur, épousa Guillaume Sauvain, seigneur du Cheylard,
près Saillans, et Jacques de Sassenage s'unit avec Jeanne de Gommiers.
Avant de parler des malheurs d'Antoine Bolomier, constatons que le prince
lui donna des gages et des pensions considérables et, de plus, les château,
terre et domaine de Tullins, entre l'Albcnc, Poliénas au couchant, et
Moirans a l'est. Exilé de la cour de Charles VII, le dauphin Louis était
venu chercher des sujets à gouverner et une liberté sans contrôle (1446). Il
traita la province en pays conquis, humilia de son mieux la noblesse et le
clergé, et mit sa volonté ou ses caprices au-dessus des lois, pour arriver à
ses fins. Pendant, cette lutte hardie, il multipliait ses courses dans les
forêts, entrait dans les chaumières, se mêlait aux fêtes populaires et aux
pèlerinages, courtisait les châtelaines, comme Marguerite de Sassenage,
veuve d'Amblard de Beaumont, et donnait des privilèges a une cabaretière de
Romans. Le peuple se laissa prendre à ces avances, et, lorsque le dauphin
Louis fut assuré de son appui, il ne se gêna point pour attirer l'argent de
la province dans ses mains, de sorte que, après avoir laissé avec
satisfaction amoindrir la puissance des deux premiers ordres, le Tiers-Etat
se vit tout à coup privé de ses défenseurs naturels et influents. Toutefois,
des murmures on passa peu à peu aux actes, et Charles VII, informé de la
conduite de son fils, lui enjoignit d'avoir à se justifier. Louis n'écouta
pas mieux les ordres du père que les doléances des sujets. "En ces
occasions, dit Chorier, s'arrêter à moitié chemin est une preuve de
faiblesse; le roi résolut de se faire obéir par les armes". D'abord, le
Dauphin s'émut peu des préparatifs royaux et envoya Guy-Pape à Melun, auprès
de Charles VII, uniquement pour gagner du temps. Cette mission n'eût pas le
succès espéré et le comte de Dammartin était entré en Dauphiné avant le
retour du négociateur. Guy-Pape fut plus heureux auprès de l'évêque de
Valence, regardé par le Dauphin comme le principal organisateur de la
résistance armée que le roi opposait à ses desseins.
En 1450, Louis de Poitiers avait consenti à un traité de pariage qui livrait
sa ville au prince; il obtint par un traité nouveau de 1456 la
reconnaissance de son indépendance primitive. Mais le roi tenait à donner
satisfaction aux Dauphinois lèsés dais leurs franchises et dans leurs
privilèges; il vint à Vienne, y convoqua les Etats généraux et rendit
complète justice à chacun. Louis, qui faillit au départ tomber entre les
mains des soldats de son père, se réfugia auprès du duc de Bourgogne et en
Flandre, ou, pendant cinq ans, il fut réduit à négocier à pure perte.
Malheureusement, au retour de la campagne de Dauphiné, Charles VII, par sa
mort, lui laissa l'autorité souveraine et le désir de se venger de ceux qui
n'avaient pas été aveuglément dans ses intérêts, occupa d'abord toutes ses
pensées. Il fit condamner la mémoire du bâtard de Poitiers et de Gabriel de
Roussillon, pour confisquer leurs biens, et appela en jugement Jean et
François Portier, Jean Baile et Antoine Bolomier. Celui-ci n'avait pas
oublié le sort tragique de son frère Guillaume; averti à temps, il quitta
furtivement la province, et Soffrey Alleman, conseiller et maître d'hôtel du
roi, Pierre Gruel, président en la Chambre des Comptes, ses juges, ne purent
atteindre que ses biens. Cependant il avait d'abord été pris et emprisonné
au château de Saint-Quentin, puis conduit à Grenoble, où il s'évada. Les
historiens de la province ont connu la disgrâce de Bolomier sans en
rechercher les causes; nous croyons qu'une analyse de son jugement offrira
quelque intérêt. Après avoir raconté les bienfaits du prince â son trésorier
général, l'accusateur officiel lui reproche d'avoir trempé dans la
conjuration qui devait livrer le Dauphin au roi; crime de félonie chez un
vassal qui avait prêté hommage lige, et d'avoir, en outre, révélé à ses
complices, par lettres et messages, les desseins et les secrets de son
maître, contraint de se réfugier en Flandre.
A l'époque où les lois des fiefs étaient encore en vigueur et exigeaient du
vassal envers son souverain une fidélité complète, la situation des hommes
liges du Dauphin étaient des plus critiques. Désobéir au roi ou violer le
pacte féodal, tel était le dilemme. Aux yeux du procureur général, Bolomier
était le grand coupable; aux yeux de l'historien, il n'était peut-être que
là victime d'un état de choses créé par la politique du prince Louis. Quoi
qu'il en soit, le jugement rendu contre lui expose ainsi les faits. Les gens
des trois États et les sujets et vassaux réunis à Grenoble, informés de la
prochaine arrivée du roi, résolurent de lui députer quelques envoyés pour
l'engager à ne pas entrer dans la province; mais, par les intrigues de
Bolomier et de ses complices, l'évêque de Valence, chef de la conjuration,
fut précisément choisi comme ambassadeur, avec l'ordre secret de détourner
adroitement le monarque de son dessein, en public, mais de l'y engager de
toutes ses forces, en particulier. Charles VII parut, en effet, décidé un
instant à écouter le voeu des gens des trois ordres; les rapports secrets le
firent changer d'avis; il entra dans Vienne et demanda à toute la province
des preuves d'obéissance et de soumission. Les sujets et vassaux du Dauphin
réclamèrent quelque délai pour avoir son assentiment et lui déléguèrent des
ambassadeurs. Louis répondit qu'il les autorisait â agir selon la mission
donnée aux envoyés du duc de Bourgogne au roi de France. Ceux-ci furent
consultés à Lyon. Aucune résistance ne doit être opposée au monarque,
répondirent-ils. Bolomier et ses complices, trouvant cette déclaration trop
vague, insistent auprès du roi pour obtenir soumission complète et serment
de fidélité. Les sujets et vassaux de Louis en sont avertis, se réunissent a
Grenoble et décident de s'en tenir à la réponse des envoyés du duc de
Bourgogne.
De leur côté, les conseillers de Charles VII préparent une nouvelle formule
de serment qui est refusée. Alors intervient le chancelier du royaume, qui
convoque à Saint-Priest les sujets et vassaux de la province. Là, sous
prétexte de la sécurité du roi, on leur mit jurer fidélité, et le Dauphiné
passe aux mains de Charles VII, qui en donne l'administration et les
finances à Bolomier et à ses complices. Des termes mêmes du jugement rendu
contre l'ancien favori du Dauphin, il résulte à peu près clairement que le
principal crime de Bolomier fut d'avoir accepté des fonctions de la main du
roi. Car les accusations de conspiration, lorsqu'elles ne sont pas prouvées,
ne suffisent pas à l'historien. Quant à celle d'avoir fait imposer des
tailles et d'en avoir dissipé le montant, sans en rendre compte, d'avoir
blessé presque à mort un individu qui parlait du Dauphin, elles ne sont pas
sérieuses. Cependant le procureur général termine son réquisitoire contre
Bolomier, en demandant sa mort et la confiscation de ses biens. L'accusé,
qui s'était réfugié en Savoie, fut plusieurs fois cité à comparaître devant
ses juges; une seule fois il répondit par l'entremise de la princesse de
Piémont qu'il ne se présenterait pas, mais qu'il enverrait des mémoires
justificatifs. Divers ajournements à son de trompe eurent lieu sur les
places publiques de Grenoble, à quatre reprises différentes; enfin, le 8
novembre 1462, la cour de Parlement et les commissaires rendirent une
sentence qui bannissait de la province Antoine Bolomier et confisquait tous
ses biens au profit du roi. Etaient présents: Aimon Alleman, lieutenant du
gouverneur de la province; Guillaume de Corbie, président du Parlement;
Rolland Guillot, Jean de Marcoux, conseillers; Jean Rogier, avocat fiscal,
et Pierre Gruel, président de la Chambre des Comptes. Des seigneuries de
Bolomier, Tullins passa a Soffrey Alleman, seigneur de
Châteauneuf-de-rAlbenc, et Montelier aux Sassenage, que des services
militaires et le souvenir de Marguerite rendaient chers à Louis XI. (1)
Possédé jusqu'à la Révolution par l'illustre famille de Sassenage, et
aujourd'hui par M. le comte de Monteynard, ou ses enfants, ce château de
Montelier, situé sur la commune du même nom, est un de ceux qui retracent
avec le plus de vérité l'architecture des XIIIe et XIVe siècles, cette
époque si brillante et si poétique de l'art. Les larges fossés, toujours
remplis d'eau, qui l'environnent; sa forme ronde se terminant en pyramide,
ainsi que les élégantes tourelles qui lui servent de contreforts; sa
position isolée au centre du vaste domaine, tout y rappelle le donjon
féodal. Il n'est pas jusqu'aux traditions de la féerie, qui n'y aient laissé
leurs poétiques souvenirs. Selon la merveilleuse légende, conservée jusqu'à
ce jour, la fée Mélusine, ce génie de la maison de Sassenage, sirène moitié
femme et moitié serpent, serait devenue souvent l'hôte mystérieuse du
château. On y voit encore le trou où elle avait coutume de se cacher, et la
fontaine à laquelle elle avait donné son nom. On admire, à cause de ses
vastes dimensions et de l'habileté qui a présidé à son établissement, la
charpente du grand comble, qui surmonte le château et que l'on voit, de
loin, poindre au-dessus des grands arbres dont il est entouré comme d'une
gracieuse couronne.
château de Monteynard 26120 Montélier, propriété privée, ne se visite pas.
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