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Château de Vieuville à Freneuse-sur-Risle
 
 

    Les coteaux boisés qui dominent, à l'ouest, la rive gauche de la vallée de Risle depuis le petit ruisseau de la Salle jusqu'à celui de Saint-Christophe, faisaient partie au Xe siècle de la forêt du Vièvre. Cette vaste foret couvrait les territoires aujourd'hui défrichés de Saint-Philbert, de Freneuse, de Saint-Grégoire-du-Vièvre, de Saint-Georges-du-Vièvre, de Saint-Pierre-des-Ifs et de Saint-Étienne-Lallier où subsiste encore le manoir du Vièvre. Les fauves y étaient nombreux, et un jour que le jeune duc Richard 1er de Normandie se livrait, sous ces ombrages, aux plaisirs de la chasse, il fut assailli par un ours énorme. Raoul, son frère utérin, fils d'Asperleng et de Sprota, se précipita à son secours et fut assez heureux pour le sauver des atteintes du carnassier. Richard voulant récompenser son frère de son dévouement lui donna la métairie de Saint-Philbert, qu'Asperleng, son père faisait valoir, avec toutes ses dépendances, y compris la forêt, théâtre de son exploit, et les moulins de la Risle. La métairie prit le nom d'aleu de Saint-Philbert; mais quelques années plus tard elle fut érigée en baronnie au profit de Raoul, devenu l'un des principaux seigneurs de la cour ducale, et comte de Baveux et d'Ivry. A sa mort, Raoul laissa son vaste domaine du Vièvre à Jean de Bayeux, l'un de ses fils, qui devint d'abord évêque d'Avranches, puis archevêque de Rouen. Obligé d'abandonner son siège archiépiscopal à la suite de violents démêlés avec son clergé de Rouen, Jean de Bayeux laissa en mourant sa baronnie de Saint-Philbert aux évêques d'Avranches, ses successeurs. C'est ainsi que les évêques d'Avranches possédaient du chef de leur baronnie, le patronage de Saint-Philbert, de Freneuse, de Saint-Grégoire, de Saint-Pierre et de Saint-Etienne.

Plus tard, au cours des siècles suivants, le domaine de la baronnie fut morcelé en différents fiefs. Bornons-nous à citer ceux de La Court, à Saint-Philbert, de la Motte-Freneuse, et de la Viéville ou Vieuville à Freneuse, qui tous relevaient des évêques d'Avranches. Dans le principe, les seigneurs de Freneuse résidèrent au château de la Motte-Freneuse. Au commencement du XIIIe siècle, la seigneurie passa entre les mains des sires de la Mare-Gouvis, à Sainte-Opportune, par suite du mariage de Mathilde de Freneuse avec Guillaume de la Mare. Puis le fief appartint à la famille d'Harcourt, et au XVIe siècle, à haute et puissante dame Loyse de Bourbon, duchesse de Montpensier, princesse de la Roche-sur-Yon, qui mourut en 1661, âgée de cent ans. C'était alors un quart de fief tenu de la baronnie dont le revenu valait 25 livres. Il ne nous est pas possible de suivre, au travers des siècles, la généalogie des diverses familles qui ont possède la seigneurie de la Motte-Freneuse: il nous suffira de citer les familles Le Bienvenu, Le Couturier, de Vauquelin, de Garsault et du Moncel, et nous arrivons de suite au château actuel de Sainte-Honorine ou de la Vieuville qui, avant la Révolution, était le séjour des seigneurs de Freneuse. Les vieux châteaux féodaux ne pouvaient convenir aux familles parlementaires du XVIIIe siècle, qui, grâce à leurs richesses, se substituaient presque partout à l'ancienne noblesse d'épée ruinée par ses désordres et ses prodigalités. Au XVIe siècle, c'étaient les Phelyppeaux de Pontchartrain qui élevaient à La Court l'élégant manoir dont nous admirons encore la tourelle et les hauts pignons de plomb; puis au commencement du XVIIe, la famille Le Cerf, dont l'origine remontait à Pierre Le Cerf, capitaine des côtes sous Charles VIII, anobli en 1444, prenait le titre de la Vieuville, et venait habiter le domaine de ce nom à Fréneuse.

L'un des membres de cette famille, Jean-Laurent Le Cerf, seigneur de la Vieuville à Freneuse, fils de Laurent, garde des sceaux de la chancellerie à Rouen, fut un écrivain distingué et a laissé des ouvrages intéressants. Il a publié: Comparaison de la musique italienne et de la musique française, et donné quelques articles au journal de Trévoux. Il mourut le 10 novembre 1707 prématurément épuisé par ses études d'érudition musicale. Son fils, Jean-Alexandre Le Cerf de la Vieuville fut, comme son grand-père, garde des sceaux de la chancellerie à Rouen. Un autre membre de cette famille, Dom Philippe Le Cerf de la Vieuville, bénédictin de Saint-Maur, est l'auteur de la Bibliothèque historique et critique des auteurs de la Congrégation de Saint-Maur. La construction du château actuel qui domine si gracieusement la vallée de Risle est-elle due au fils de Jean-Alexandre Le Cerf de la Vieuville, en 1746, comme le pensent M. Charpillon et Caresme, ou bien serait-elle l'œuvre de la famille Bazin de Sainte-Honorine, qui, d'après M. de Formigny de la Londe, aurait succédé à Jean-Alexandre Le Cerf dans la propriété de ce domaine? Aucun document parvenu à notre connaissance ne permet de trancher la question. Nous devons donc nous incliner devant l'opinion de M. de Formigny, propriétaire à la fin du XIXe siècle, qui possède probablement dans son chartrier de famille, d'anciens documents justifiant sa manière de voir. Ce qui est incontestable, c'est que le château prit, peu de temps après sa construction, le nom de Sainte-Honorine, du nom de la famille qui en était devenue propriétaire; que, par suite du mariage de Mademoiselle Rosalie-Nicolle Bazin de Sainte-Honorine avec le baron d'Harenbure, il passa d'abord dans la famille de ce nom, et que Mademoiselle Benjamine-Catherine d'Harenbure l'apporta à son tour en mariage à François-Eugène-Marie comte de Saint-Pol, qui décéda à Freneuse le 19 janvier 1811.

Les héritiers de la famille de Saint-Pol vendirent en 1839, le château et ses dépendances à M. David-Jean Loaisel de Saulnays, ancien chef d'escadron des hussards de la Garde, mari d'une demoiselle Bizet, de Rouen, moyennant le prix de 432000 francs, suivant contrat passé devant Maître Chastellain, notaire à Rouen. Le 22 février 1857, M. Arnois de Captot se rendait acquéreur du domaine de la famille Loaisel par acte passé devant Maître de France, notaire à Brionne. Le nouveau propriétaire, petit-fils d'un ancien conseiller au Parlement de Rouen, laissa à sa mort (5 janvier 1886) deux enfants: Enond de Captot, qui habite le château de Fierville (Seine-Inférieure); Henriette-Marie-Lucienne-Gabrielle Arnois de Captot, héritière du château de Vieuville, épouse de M. Arthur-Richard de Rouxelin de Formigny de la Londe, possesseur du château de la Biéville-sur-Orne (Calvados), président des Sociétés d'agriculture et d'horticulture du Calvados, ancien président de l'Académie de Caen et des Sociétés des Antiquaires et Linnéenne de Normandie.

Le château de la Vieuville ou de Sainte-Honorine est placé au sommet de la terrasse qui occupe l'angle du plateau à la jonction de la petite vallée de la Salle avec la vallée de la Risle. Sur le flanc du coteau, et au-dessous de la terrasse même du château, passe la route qui va du Neubourg à Pont-l'Évêque, qui conduit au travers des bois à Saint-Grégoire et à Saint-Georges-du-Vièvre. Cette grande construction, pour laquelle l'architecte a recherché bien plus le confortable intérieur que l'aspect monumental, est bâtie en briques recouvertes d'un enduit de plâtre. Du côté de la vallée, deux ailes, en avant desquelles sont disposés des appartements recouverts par une terrasse à l'italienne, sont complétées par deux petits bâtiments dont l'un est la chapelle, l'autre une annexe de service. Mais ce qui fait le charme inexprimable de ce vaste domaine c'est l'admirable panorama qui se déroule de la terrasse et de toutes les fenêtres du château. Le coup d'œil embrasse la vallée verdoyante au milieu de laquelle la Risle promène son cours, faisant tourner les moulins, jadis féodaux. Les souvenirs de l'époque féodale peuvent se mêler ici à ceux du grand siècle et des temps modernes, et retracer, sur cet étroit espace de trois kilomètres carrés environ, la série des événements qui, depuis l'installation des fils des compagnons de Rollon dans les châteaux de Montfort, de Harcourt et de Beaumont-le-Roger, ont fait subir au morcellement des domaines féodaux conquis par eux, une évolution si curieuse et si décisive au double point de vue historique et social. (1)

château de Vieuville 27290 Freneuse-sur-Risle, lieu-dit La Viéville, propriété privée, ne se visite pas.

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source de la photo par satellite : https://www.google.fr/maps

 
 


(1)
   source: La Normandie Monumentale et Pittoresque, (Eure) Lemale & Cie. Imprimeurs, Éduteurs, achevé d'imprimer le 25 septembre 1897.

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