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C'est sur les pentes de
Fontaine-Bellenger que s'étendait le vaste domaine des Roger de Tosny,
seigneurs de Conches. Le donjon s'élevait à trente mètres des bords du
fleuve, adossé à un escarpement, en avant du château actuel, au delà du
chemin qui tend des Andelys à Gaillon. On aperçoit de là, presque a ses
pieds, dans une île de la rivière, les vestiges d'une tour carrée au milieu
desquels se balance aux vents, en guise de bannière ou de panache un grand
arbre forestier. Ces débris sont tout ce qui reste du Bout-Avant de Richard
Coeur de Lion; un ouvrage avancé que le paladin héroïque avait ajouté, du
côté des domaines du roi de France, à sa forteresse des Andelys. Le donjon
des Tosny complétait lui-même, à distance, ces défenses dont nous venons de
parler, et dont il faisait en quelque sorte, partie intégrante. La garde de
cette bicoque féodale ne pouvait être placée en des mains plus sûres ni plus
énergiques que celles des barons de Tosny. Cette famille, en effet, tant à
Conches qu'aux Andelys, suivit fidèlement la fortune des héritiers de
Guillaume le Conquérant. Le fief changea de mains après la prise de
Château-Gaillard, et tomba dans celles de Cadoc, le chef des routiers
flamands, dont les réitres déguenillés s'étaient blottis pendant tout le
siège dans les bois du domaine, au fond de trous creusés, comme des renards.
Le feudataire dépossédé suivit Jean sans Terre en Angleterre, ou celui-ci
lui offrit des dédommagements. On croit que la famille existe encore de
l'autre côté de la Manche.
Les chroniques d'Orderic Vital sont pleines de lamentations inspirées par
les ruines amoncelées dans les vallées de l'Eure et de l'Iton, par
l'incursion de Roger de Tosny, troisième du nom. Les Tosny, chevaliers et
détrousseurs, paladins et pèlerins, héros et bandits, résument en quelques
figures très peu banales les qualités et les défauts de cette civilisation
du moyen âge, où chacun n'avait au-dessus de sa volonté ni frein ni lois, à
la condition qu'il fût très fort, sans scrupules, et fit, en toute occasion,
bon marché de sa vie. Il ne manque aucun relief à ces physionomies
chevaleresques parfois atroces. L'un aurait été en Espagne anthropophage
comme l'hyeste; un autre, pèlerin comme saint Jacques et mendiant comme
Ulysse; un troisième traita de pair à compagnon avec Philippe-Auguste et
Richard Coeur de Lion, à l'instar d'Achille tenant tête aux Atrides. Ils ont
doté et ruiné, édifié et brûlé des couvents, fondé et détruit des villes.
Ils ont été ambassadeurs et chefs d'armées; ils ont hébergé des rois dans
leurs donjons et contracté des mariages avec les filles des maisons royales;
ils ont été séquestrés dans les cachots comme des scélérats et regardés de
près; sinon touchés, par le bourreau; ils ont, en un mot, atteint à toutes
les splendeurs et à toutes les misères extraordinaires et presque
surhumaines de leur temps. Le château de Tosny, placé, en 1197, par le pape
Adrien dans la mouvance des archevêques de Rouen, n'a jamais, en réalité,
relevé que des ducs de Normandie, rivaux et suzerains de l'orgueilleux et
vindicatif Gautier, lequel avait osé disputer à Richard l'emplacement de sa
forteresse des Andelys.
Le domaine des Tosny, après la seconde occupation anglaise, revint à la
maison de Lévis, à qui il avait été conféré au commencement du XVe siècle.
Les Coëtlogon le possédèrent pendant quelques générations; il passa ensuite
aux La Roche-Aymon par un mariage et fut presque aussitôt démembré par une
vente. Villers et Bernières échurent, en 1784, aux Bosc-Guérard, et Tosny
aux Courteilles. Le fief de l'aventurier Cadoc; qui avait appartenu un
instant à Jean sans Terre, auquel il avait été donné par Guillaume le
Conquérant, était à la fin du XIXe siècle possédé par la maison de Séguin,
qui a racheté le tout. C'est une terre superbe, dont les dépendances
s'étendent sur plusieurs communes, et consistent surtout en bois. Le château
actuel se déploie du nord au sud, avec double façade: l'une du côté d'une
grande pelouse qui remonte jusqu'aux bois; l'autre faisant face à la vallée,
dans la direction du levant. Il a été construit dans la dernière période du
XVIIe siècle, vers 1676 ou 1678, et présente un développement assez
considérable, avec chapelle des sépultures attenante, du côté du nord. La
grille épaisse, en fer forgé, qui ferme l'entrée principale, est de la même
époque. L'aspect général est un peu froid, comme celui de toutes les
constructions vers la même date; mais les proportions en sont assez
heureuses; le tout est imposant et ne manque ni de cachet ni de distinction.
On retrouve sous la tour du clocher, à l'entrée de l'église de Tosny, les
substructions de l'ancienne tour, surmontées d'une voûte; c'est tout ce qui
reste de l'édifice primitif, visiblement construit au XIe siècle; il s'y
rencontre de curieuses pierres ouvragées dans le style de l'époque et plus
intéressantes à elles seules que toute l'église actuelle, construction
banale réparée en 1817 et dont certaines parties sont déjà lézardées; on y
remarque sur l'autel collatéral à gauche une Sainte-Anne, statue en bois du
XVIIe siècle, d'une bonne exécution. On y trouve en outre la pierre tombale
de Richard de Coëtlogon et de sa femme Marguerite de Pillavoine, avec une
inscription rimée où il est dit que ce seigneur servit successivement
François 1er, Henri II, Charles IX, et s'attacha finalement à la fortune du
cardinal de Bourbon; salué roi de France par les ligueurs sous le nom de
Charles X, et dont le défunt était devenu "maistre d'hostel". Cette
inscription exalte, à la suite, la maison de Coëtlogon, "qui ce portait des
Troyans le belliqueux signe", ajoute-t-elle, en magnifique et indéchiffrable
pathos. (1)
château de Tosny, 21 rue Saint-Sulpice, 27700 Les Trois Lacs, propriété
privée, ne se visite pas.
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