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Comme tous les vieux monuments dont l'origine est réputée inconnue, dont les
ruines frappent les yeux et font travailler l'imagination, le château de
Blanquefort est hanté par les esprits, renferme dans ses souterrains
d'immenses trésors gardés par le diable, qui punit de mort l'audacieux qui
cherche à s'en emparer; il protége les ruines elles-mêmes, et fait mourir
subitement quiconque cherche à les démolir. Toutes ces superstitions sont
certainement un indice de la haute antiquité de cette forteresse.
L'emplacement qu'elle occupe paraît avoir été habité par les Romains, et
probablement auparavant par les peuples qui les ont précédé. Les briques et
le ciment gallo-romain employés dans les remplissages des murs du château de
Blanquefort prouvent que les Romains y ont eu un établissement. Depuis eux
jusqu'au XIe siècle, l'histoire de cette forteresse est encore inconnue. Les
plus anciens possesseurs dont il soit fait mention jusqu'à présent sont deux
vicomtes de Blanquefort, Alméric et Arnaud, qui se trouvaient au nombré des
dix chevaliers qui s'unirent à Othon, neveu du duc de Guienne, et prirent le
titre de défenseurs et protecteurs de l'abbaye de La Sauve. Un Arnaud de
Blanquefort de Wilkemfurt, chevalier, était également seigneur d'Ornon en
1108; il signa, avec plusieurs autres seigneurs du pays, la charte de
fondation du prieuré de Mausirot. Un seigneur de Blanquefort, portant
également le nom d'Arnaud, et son épouse, donnèrent, en franc alleu, à
l'abbaye de La Sauve, dirigée alors par Pierrre d'Amboise, après 1126 par
conséquent, et dans les mains de Simon, prieur de Coirac, et de Bernard,
moine du même prieuré, une terre située entre la Jalle et le Jallet,
moyennant une redevance d'un sixième et demi; le pré d'Esparet, le pacage
dans toutes leurs terres, tant dans la palu que dans la lande, pour autant
de bétail que les moines voudront y mettre. Ils donnèrent aux moines le
droit de pêche, moyennant la redevance d'un sixième de tous les poissons
qu'ils pourront prendre.
Cet Arnaud de Blanquefort avait dépouillé le chapitre de Saint-André de
Bordeaux des dîmes qu'il possédait sur le village de Cujac, situé dans la
paroisse de Saint-Aubin-en-Jalles; mais Amaubin, successeur, et probablement
fils d'Arnaud, les rendit aux chanoines en 1174. La même année' on trouve un
Arnaud, seigneur de Blanquefort. Un Amanieu de Blanquefort vint s'inscrire à
La Réole auprès de Richard Cœur de Lion pour le suivre en Terre Sainte. En
1242, Arnaud de Blanquefort était en guerre avec le vicomte de Fronsac; la
cause n'en est pas connue, mais on sait que le vicomte était l'ennemi de
Raymond de Toulouse, dont le seigneur de Blanquefort et Guillaume-Arnaudde
Tentalon étaient de zélés partisans. Une querelle entre eux ne doit donc pas
paraître extraordinaire, et sa cause peut facilement se soupçonner. Arnaud
de Blanquefort, qui était tenu du service militaire envers le roi
d'Angleterre, assistait à la bataille de Taillebourg; mais cette campagne,
malheureuse pour les Anglais, ne refroidit pas la haine qui existait entre
le vicomte de Fronsac et Arnaud. Celui-ci aidé du seigneur de Tentalon,
s'était emparé, au préjudice de son adversaire, de la ville de Bourg; mais
Henri III, désirant voir, dans les circonstances critiques où il se
trouvait, la paix régner entre ses sujets, les força à conclure une trève.
Il lui écrivit, en effet, de recommander à ses chevaliers de Bourg de ne
faire aucun tort au seigneur de Blanquefort. Quelques jours après, Arnaud de
Blanquefort et plusieurs autres seigneurs de Gascogne, parmi lesquels on
trouve Pierre de Castillon, Bernard d'Escoussan, Guillaume Seguin de Rions,
Bernard de Bouville, vicomte de Benauges, Gaillard de Lamote, Amanieu de
Noaillan, Guillaume de Fargues et Guillaume-Arnaud de Tentalon, jurèrent
d'observer les clauses d'un traité qui fut passé, à Bordeaux, entre Henri
III et Raymond de Toulouse.
A cette époque, les membres de la famille des seigneurs de Blanquefort
étaient fort nombreux; ils portaient tous le nom de la seigneurie; de sorte
qu'à défaut de titres, il est difficile d'établir leur généalogie et de
savoir si Ayquem-Guillaume de Blanquefort qui succéda à Arnaud, était son
fils. Quoi qu'il en soit, cet Ayquem avait deux sœurs, qui toutes deux
contractèrent de brillantes alliances: l'une d'elles, Raymonde, fut mariée à
Pierre de Bordeaux, et eut pour fille Assalide, "qui épousa Géraud de Blaye,
auquel elle apporta la seigneurie de Blanquefort, dont Pierre de Bordeaux
s'était mis en possession, au nom de sa fille, après la mort d'Ayquem-Vilhem
de Blanquefort. Du mariage d'Assalide avec Géraud de Blaye, naquit Mabile,
qui épousa Arnaud de Blanquefort, frère de Pierre-Bertrand de Blanquefort".
L'autre sœur se nommait Thalésie et fut dame de La Marque. Cette Mabile,
donne à son mari et à ses descendants, sur les revenus de ces deux
seigneuries, lui ou les siens, garderont les châteaux, en toucheront les
revenus. En 1257, Édouard ayant eu besoin de cette forteresse, chargea
l'évêque d'Héresford d'en prendre possession au nom du roi d'Angleterre. Il
est probable que dès lors une partie de la seigneurie entra dans les
domaines de la couronne; le roi d'Angleterre ne tarda pas à faire
l'acquisition du reste. Par acte daté de Blanquefort en 1270, Alaïde de
Blanquefort et son mari vendirent au sénéchal Roger de Leyburne, agissant
pour Édouard, fils du roi d'Angleterre, la moitié du château de Blanquefort,
avec toutes les redevances et appartenances dépendant de cette moitié. Dans
cette vente n'était pas compris ce qui avait été donné en dot à cette dame
par ses parents, dans la paroisse de Cantenac, avant que le château de
Blanquefort ne lui appartînt. Cette vente fut faite moyennant la somme de
dix mille livres borde laises, à la réserve de l'usufruit réversible sur la
tête du dernier vivant. Le sénéchal, à cause des bons services que les deux
époux avaient rendu au prince Édouard, leur donna l'usufruit de l'autre
moitié du château, que le prince possédait par suite de la mort d'Hélie de
Talmon, chevalier, frère de ladite Alaïde.
A cette époque, le château était une forteresse importante, dans laquelle on
devait trouver le confortable d'alors, et ses environs ne devaient pas être
aussi malsains qu'on pourrait le penser à cause des marais qui couvraient le
pays, puisque Edouard 1er étant venu en 1287 à Bordeaux, et y étant tombé
malade, resta au château de Blanquefort pendant son indisposition. On ne
voit pas bien clair dans tous ces procès soulevés entre les membres de la
famille de Blanquefort, dans ces changements de propriétaires, dans ces
ventes et ces achats; j'incline à penser que le roi d'Angleterre et le
prince Édouard surent profiter des discordes qui existaient entre les
parents pour se faire vendre la seigneurie. Arnaud, fils de Pierre-Bertrand,
essaya bien de faire valoir les anciens droits de sa famille; mais comme il
trouvait probablement la partie adverse trop puissante, il les demanda à
titre de fief; il s'était adressé au pape Nicolas IV, qui écrivit, pendant
les calendes de février 1289, à Édouard 1er, que son sénéchal de Gascogne
occupait injustement le château qui appartenait à Arnaud. Il le priait donc
de le remettre, avec tous les droits qui en dépendaient, à ce seigneur, qui
était prêt à lui rendre l'hommage accoutumé. Arnaud paraît avoir été dans
les bonnes grâces du roi, qui lui permit alors d'enclore le manoir de
Veyrines. Le 14 juin de la même année, le roi étant à Blanquefort, où il
résidait depuis quelque temps, concéda à Arnaud de La Lande, prêtre, la
chapellenie de son château de Blanquefort. Il ordonna au connétable du
château de lui compter tous les ans, pour ses honoraires, sur les rentes de
cette localité, la somme de cinquante sous sterling, payables la moitié à la
fête de Saint-Michel et le reste à Pâques. Arnaud n'était plus peut-être que
le capitaine du château, ou le fief qu'il possédait était révocable, puique,
en 1294, le roi Édouard reconnut en douaire, à la sœur du roi de France,
Marguerite, qu'il devait épouser, le château et la châtellenie de
Blanquefort, et d'autres terres, jusqu'à la valeur de vingt mille livres
tournois par an.
Le 16 juin 1308, Édouard II fit don du château de Blanquefort à Bertrand de
Goth, fils aîné d'Arnaud Garsie de Goth, frère aîné du pape Clément V. Le
roi confirma cette donation le 16 janvier 1313. Il y ajouta sept cents
livrées de terres chipotines par an. Le 4 février suivant, le roi demandait
à Étienne Férioli, sénéchal de Gascogne, s'il pouvait accorder, sans
préjudice, à ce même Bertrand, la haute et basse justice des villes de
Portets et d'Arbanats. Le 7 juillet 1313, Édouard confirma de nouveau ces
donations, et y ajouta les bastides de Dunes et de Donzac aux diocèses
d'Agen et de Lectoure. Malgré toutes ces possessions, il paraît que Bertrand
ne se trouvait pas assez riche, et que, pour se procurer de l'argent, il
employait quelquefois des moyens peu licites. Aidé de son cousin
Raymond-Guillaume de Budos, il détourna du trésor du pape plus de trois cent
mille florins d'or destinés aux frais de la Croisade. Bertrand de Goth
s'était d'abord marié avec Braïde de Blanquefort, dont il n'eut pas
d'enfants, et qui lui vendit tout ce qu'elle possédait dans les diocèses de
Bordeaux et d'Agen. De sa seconde femme, Béatrix, vicomtesse de Lautrec, il
eut Régine, qui fut mariée à Jean 1er, comte d'Armagnac, et Braïde,
vicomtesse de Bruniquel. Toutes deux moururent sans laisser de postérité.
Régine "testa en faveur de son mari, au château de Lavardens, dans le comté
de Fezensac, le 12 août 1325, et lui donna ses deux vicomtés de Lomagne et
d'Auvillars, les seigneuries, terres et châteaux de Duras, Montségur,
Allemans, Puyguilhem, Sèches, Puyrampion, Livran, Blanquefort, Viters,
Villandraut, Donsac, Dunes, Perusse, Penne, Mayans et Cedron". Elle y
substitua, en cas qu'il mourût sans enfants légitimes, Arnaud-Bernard de
Preyssac, chevalier, et Braïde de Bruniquel, sa sœur. Le testament fut
contesté par Édouard II, qui écrivit, le 23 septembre de la même année, à
son frère Edmond, comte de Kent, que, comme les femmes ne pouvaient succéder
au fief, les seigneuries que Bertrand de Goth avait possédées à ce titre
devaient rentrer dans le domaine de la couronne. Le roi cependant ajoutait
que son Conseil n'étant pas bien fixé, il engageait son frère à consulter
les chartes qui avaient été accordées à Bertrand, et à lui faire part sans
délai de ses observations. Mais le duc de Sully avait pris possession, au
nom du roi de France, des seigneuries contestées, et il n'en fut plus
question à ce moment.
En 1328, le château de Blanquefort fut remis entre les mains du roi
d'Angleterre par Pons Amanieu de Madaillan, seigneur de Mont-Vyel, auquel le
comte de Kent avait donné deux cents livres tournois de rente à prendre sur
la châtellenie de Blanquefort, dont la plus grande partie était alors
occupée par les gens du roi de France, et ce, pour l'indemniser de la perte
de ses mottes, de ses châteaux et de ses terres de l'Agenais, qui lui
donnaient mille livres tournois de rente, et qui lui avaient été prises par
les Français. Pons de Madaillan, après avoir encouru de nombreux périls et
fait de grandes dépenses, reconquit en entier la châtellenie de Blanquefort.
D'après l'abbé Baurein, la terre de Blanquefort appartenait dès l'an 1322 à
Gaillard de Durfort, second fils d'Arnaud de Durfort et de Marquèse de Goth,
fille d'Arnaud Garsie de Goth, et par conséquent nièce de Clément V. Le 14
mars 1338, la terre et le baillage de Blanquefort passaient à Gaillard,
seigneur de Landiras, qui était resté fidèle au roi d'Angleterre. Ce
seigneur ne les garda pas longtemps; car, le 18 octobre 1341, le même
monarque accorda à Bernard Ézi, seigneur d'Albret, pour l'indemniser des
possessions qu'il avait perdues pendant la guerre pendante, le péage de
Saint-Macaire et la terre de Blanquefort avec tous les droits y attachés. Au
XVe siècle, les seigneurs de Blanquefort continuaient à rendre des services
à la cause anglaise, à laquelle ils étaient extrêmement attachés; il est
vrai que les rois de cette nation les comblaient de faveurs. Le 18 mai 1423,
Henri VI donna à Gaillard de Durfort la prévôté de Bayonne, qu'un de ses
ancêtres avait possédée. En 1445, Gaillard IV fit un voyage en Angleterre
avec sa famille. Henri VI, à cette occasion, lui fit délivrer des lettres de
protection et de sauvegarde. Il fort est probable que ce ne fut pas
seulement un voyage d'agrément.
Quoiqu'il existât alors une trève entre la France et l'Angleterre, la
Guienne était fort agitée, et le sire de Blanquefort était trop intéressé à
surveiller de près ses vassaux turbulents pour les quitter au moment où ils
n'attendaient qu'une bonne occasion pour se rendre indépendants. D'un autre
côté, des seigneurs, ses voisins, aussi puissants que lui, tenaient parti
pour le roi de France, surveillaient les points faibles des possessions
anglaises, et ne se faisaient faute, malgré la trève, de piller villes et
châteaux, et de dévaliser les voyageurs et les marchands. Mais les trêves
ayant été rompues, la guerre prit de plus grandes proportions. Le siège fut
mis devant Blanquefort par les comtes de Clermont et de Foix, le sire
d'Albret et Potton de Xantrailles. L'attaque était si puissante, que ceux de
Blanquefort, voyant qu'ils n'avaient aucun secours à espérer et jugeant
qu'ils ne pourraient tenir avec avantage, demandèrent à capituler. Une fois
la place évacuée, le roi y laissa une garnison française et le comte de
Dampmartin pour la commander. Gaillard fut tué en 1487, en Bourgogne, en
combattant pour le service du roi de France. Son fils, Jean de Durfort,
qualifié marquis de Blanquefort, se maria le 15 mai 1476, avec Jeanne
Angevin, fille de Jacques Angevin, seigneur de Rauzan, de Pujols, etc. Il
succéda à son père dans la seigneurie de Blanquefort, se distingua dans les
guerres d'Italie, et mourut en 1520. Symphorien de Durfort qui en hérita
était un des capitaines les plus expérimentés de l'armée des réformés. Son
château de Blanquefort fut, dans l'année 1562, pris à plusieurs reprises par
les huguenots et les catholiques. Le château resta entre les mains des
catholiques, et Monferrand en eut le commandement; en 1573, il fut pris par
les protestants en l'absence de son gouverneur La Plane, mais repris peu
après par leurs adversaires.
La guerre dans laquelle les seigneurs de Duras et de Blanquefort s'étaient
engagés devait avoir ruiné leurs finances, car nous voyons que l'un d'eux,
Jacques de Durfort, pour remplir ses coffres, aliéna, par un contrat du mois
de mars 1601, la haute justice et les rentes que les paroisses dépendant de
la juridiction de Blanquefort devaient à cette châtellenie. Pendant les
guerres de la Fronde, le château de Blanquefort était un poste trop
important pour être oublié; aussi, les ducs de Bouillon et de
Larochefoucault qui tenaient pour les Bordelais, se saisirent du château de
Blanquefort et y laissèrent cinquante soldats commandés par Le Chambon;
mais, le 25 juin, le duc d'Épernon n'eut qu'à se montrer, et le capitaine Le
Chambon, jugeant qu'on ne pouvait défendre le château, l'abandonna et se
replia sur Bordeaux avec la garnison qu'il commandait. Le duc d'Épernon en
prit possession; conserva la forteresse; mais comme elle était plus nuisible
qu'utile, et qu'elle pouvait en tout temps servir de refuge aux révoltés,
Louis XIII, si on en croit la tradition, la fit démanteler, et depuis cette
époque le château de Blanquefort a cessé d'être habité. Les seigneurs
demeuraient dans celui de Duras, qui était une des plus splendides
habitations de la Guienne. Plus tard, ils firent faire entre le bourg et le
château une maison appelée Curgan, où ils demeuraient lorsqu'ils venaient à
Blanquefort. Les marais de Blanquefort appartenaient en partie aux seigneurs
du lieu et en partie à la ville de Bordeaux. Le 5 juin 1657, M. le marquis
de Duras, ne connaissant pas très bien les limites de sa propriété, fit
faire dans les palus de Bordeaux des canaux qui englobaient huit cents
journaux de marais. Le Conseil se rassembla, et il fut décidé qu'on prierait
M. de Duras de se désister de cette usurpation, et que, en cas de refus, les
jurats maintiendraient les droits de la ville. M. de Tourny, intendant de la
Guienne, après avoir obtenu un arrêt du Conseil d'État le 13 octobre 1750,
fit faire la chaussée qui traverse le marais. Lorsque la jalle débordait, le
marais était couvert d'eau, et les communications avec le Médoc, par la voie
de terre, étaient interrompues. Ce marais, depuis cette époque, a bien
changé d'aspect. La jalle a été enfermée entre deux chaussées qui arrêtent
les inondations, et, à la place des joncs et des glaïeuls, on voit
d'immenses jardins qui, avec ceux de Bègles, alimentent Bordeaux de presque
tous les légumes qu'on y consomme. Quant au château, ses vieilles tours
démantelées, ses remparts couverts de lierre et ses fossés presque comblés,
ne donnent qu'une bien faible idée de son ancienne splendeur. Ses ruines
appartenaient au milieu du XIXe siècle à M. Lafon, juge de paix du canton de
Blanquefort.
Description de l'enceinte et des remparts:
Le château de Blanquefort a été de tout temps une forteresse du premier
ordre; il est bâti presque au confluent de deux bras de la Jalle, au milieu
des marais, sur une légère élévation de terrain formée par un affleurement
du calcaire grossier qui compose les coteaux des environs. L'un des bras de
la Jalle, au nord, assez loin du château, conserve encore le nom de jalle;
l'autre, au sud, s'appelle fossé d'Andraut. Cette butte naturelle, haute de
huit à dix mètres, entourée d'eau de toutes parts, a été sans nul doute
remarquée par les premiers habitants de la contrée, qui ont dû
nécessairement y chercher un refuge contre les invasions de toute espèce.
Nous avons vu que des positions semblables avaient été choisies par les plus
anciennes peuplades du littoral de nos fleuves. Les Romains ont occupé à
leur tour cette position; on en a pour preuves les briques à rebord qu'on
trouve noyées dans le mortier des murs, un chapiteau en marbre blanc des
Pyrénées qui était autrefois sur le bord du fossé d'Andraut, un style en
bronze, et quelques monnaies du temps des empereurs. Tous ces objets se
trouvent réunis chez M. Lafon. La forteresse de Blanquefort se composait du
château bâti sur un plan barlong, enveloppé de six fortes tours rondes très
rapprochées les unes des autres. Autour de ce bâtiment central, existaient
des lices enveloppées par une enceinte polygone se rapprochant de l'ovale,
flanquée de neuf tours de saillies et de dimensions différentes. Autour de
cette enceinte, existe un premier fossé, large de 10 mètres du côté du sud,
et de 20 à 25 au nord, entouré d'une chaussée large d'une dizaine de mètres,
ayant servi de terre-plein et prise aux dépens d'un second fossé, très
reconnaissable encore dans certains endroits, surtout à l'ouest. Ce
terre-plein s'élargissait considérablement devant la porte d'entrée, et
formait ainsi une barbacane appuyée contre le fossé d'Andraut, que venait
rejoindre le fossé d'enceinte, toujours plein d'eau par conséquent. Le fossé
intérieur pouvait se remplir au moyen d'une écluse qui existe encore, mais à
l'état de ruine. Le fossé extérieur était entouré d'un vallum, qu'on
retrouve encore à l'ouest. Il avait été formé par la terre qui avait été
extraite du fossé qu'on devait traverser du côté du nord, à l'opposé, de la
porte d'entrée des lices, de manière à forcer les assaillants à passer, pour
arriver à la porte, sur la crête du vallum intérieur, en prêtant pendant
tout ce trajet le flanc aux archers postés sur les remparts. Ce plan (je ne
parle que de la disposition des fossés) ressemble beaucoup à celui de
Saint-Genès de Meyre,et je ne suis pas éloigné de penser qu'il remonte lui
aussi à l'époque des invasions des Normands, qui, après avoir détruit la
forteresse romaine, ont dû la fortifier à leur manière.
Peu de forteresses étaient aussi bien protégées: une rivière au nord, une
rivière au sud, des marais de tous les côtés, et deux vallums enveloppant
deux fossés pleins d'eau; on ne pouvait attaquer le château par le sud, où
le marais d'une demi lieue de large était traversé par deux bras de la Jalle.
Par le levant et le couchant, impossible aussi de s'en approcher. Au nord
seulement, le marais est moins large; le troisième bras de la Jalle coule
sur un fond plus solide. Il devait y avoir en outre une chaussée
artificielle, et c'était autrefois le seul endroit par où l'on pouvait y
aborder en toute saison. Là aussi avaient dû s'accumuler les défenses; mais
elles n'existent plus, sauf quelques restes de murs au-dessus de l'écluse,
où était la porte de la barbacane. De cette barbacane, il ne reste plus que
l'emplacement, dont le sol est un peu moins élevé que celui de l'intérieur
du château. On y a trouvé, lorsqu'on l'a défrichée pour la cultiver, des
carreaux émaillés du moyen âge, des monnaies de Guillaume IX, d'Éléonore
d'Aquitaine, d'Édouard III, du prince Noir, et des rois de France qui ont
régné depuis la conquête de la Guienne. On y a trouvé aussi plusieurs clés
en fer; deux entre autres m'ont paru appartenir au XVe siècle; un petit dé à
jouer en bronze, un fer de lance du moyen âge, et deux boucles de ceinturon.
Nous entrons maintenant dans l'intérieur des lices, en passant sur une
chaussée en terre, qui remplace un ancien pont-levis, et sous une grande
porte en arc bombé, destinée autrefois aux chariots et aux cavaliers. A
gauche, nous apercevons une poterne de même forme, mais murée, et qui
servait pour les piétons. Ces poternes remplaçaient avantageusement les
guichets ménagés dans les vantaux, lorsqu'il n'y avait qu'une entrée. Mais
avant de pénétrer dans l'intérieur de l'enceinte, faisons-en le tour, afin
de nous faire une idée générale des remparts.
En nous dirigeant vers l'ouest, situé juste en face de l'entrée, toutes les
tours saillantes (excepté celle qui touche la porte) et les courtines sont,
dans leur partie inférieure, de l'époque de la construction primitive de ce
qui reste du château, c'est-à-dire de la fin du XIIIe siècle, et dans leur
partie supérieure, d'une restauration d'ensemble faite à la fin du XIVe
siècle ou au commencement du XVe. Quelques portions des courtines, élevées
sur un fond peu solide et avec négligence sans doute, sont partagées du haut
en bas par d'énormes lézardes, et des pans de murs entiers se sont affaissés
d'une seule pièce, de sorte que leurs lignes d'appareil sont ondulées; dans
plusieurs endroits, on a été obligé de les consolider par de massifs
contre-forts. Nous voyons aussi que les petites tours sont couronnées de
consoles de mâchicoulis à trois redans, qui devaient supporter un parapet et
des créneaux. Les courtines ne paraissent pas avoir eu ce couronnement
gracieux. Après la tourelle, la courtine parait avoir été presque
entièrement rebâtie en petit moellon allongé, irrégulier, lié par un mortier
d'une surprenante dureté. Cette construction, excepté quelques assises à sa
base, n'a aucun rapport avec celles des deux époques citées plus haut; mais
elle me paraît cependant appartenir à la seconde, comme tout le gros bastion
et la petite courtine qui le relie au contre-fort arrondi et massif, qui est
presque tout entier de l'époque primitive, ainsi que la base du rempart
jusqu'à la grosse tour, laquelle tour est tout entière de la seconde époque.
Le bas de ce rempart s'élargit au moyen d'un petit ressaut, semblable à
celui que l'on rencontre à la base de presque tous les murs des forteresses
de ce temps. Toute la base de la courtine, entre les deux tours, est
également primitive. Nous avons remarqué, en passant, que les pierres
inférieures du gros bastion, du contre-fort de la tourelle carrée, d'une
partie de la courtine et de la tour, ont été arrachées à une assez grande
profondeur, comme si on avait essayé de miner le mur à la manière antique.
Les portes s'ouvrent entre deux tours de grosseurs inégales: l'une d'elles
est polygone à l'intérieur, et l'autre en hémicycle. Toutes deux sont de la
seconde construction de la forteresse et à deux étages. Le premier de celle
de droite était éclairé par une fenêtre dont le linteau est légèrement
bombé; un banc en garnissait l'embrasure. Le rez-de-chaussée paraît avoir
été un corps-de-garde; il était percé de deux embrasures pour de petits
canons: une de ces embrasures prenait le fossé en enfilade au nord-est, et
l'autre battait la tête du pont. L'autre tour est éventrée du côté de la
cour; elle avait une embrasure qui battait les ponts-levis. Je ne crois pas
qu'on pût faire autrefois sans obstacle le tour du château proprement dit:
des murs devaient traverser les lices en reliant les tours rondes du château
à l'enceinte extérieure. En étudiant ces tours, nous pourrons constater
l'existence d'un de ces murs. Je crois aussi que le niveau des lices,
surtout contre leurs remparts, était beaucoup plus bas qu'il ne l'est
maintenant; de sorte que les chemins de ronde, qui, dans certains endroits,
surtout au sud-ouest, affleurent le sol, étaient autrefois bien au-dessus.
Partout, les embrasures des petites tours et des courtines sont en
contre-bas des lices, et il est probable qu'autrefois elles étaient à leur
niveau. Cependant, le sol, près de certaines parties du château, paraît être
à sa hauteur primitive, si on s'en rapporte au niveau de l'intérieur des
tours; de sorte qu'à partir de ce bâtiment, le sol devait descendre en pente
douce jusqu'aux murs extérieurs, comme cela existe encore du côté de la
porte d'entrée. Ce remblaiement a dénaturé l'aspect intérieur de la
forteresse et diminué la hauteur apparente du château. (1)
Éléments protégés MH : le château de Duras : classement par liste de 1862.
(2)
château fort de Blanquefort 33290 Blanquefort, situé au lieu-dit Duras,
le château peut être visité tous les jours sur rendez-vous.
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