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Château de Curton à Daignac
 
 

     Lorsque dans une même localité on trouve plusieurs noms semblables, il est difficile de les distinguer les uns des autres s'ils n'ont pas d'autres désignations. Il en est est ainsi pour les commencements de Curton. On trouve dans l'Histoire de la Grande Sauve, par M. l'abbé Cirot de La Ville, qu'un Guillaume de Curton et Richard de Rions voulaient, à la fin du XIIe siècle, retenir par force les droits de justice sur le bourg de Corbelac; mais que, appelés à soutenir leurs prétentions par serment, ils se désistèrent. Comme il existe un Curton à deux kilomètres de La Sauve, il pourrait se faire que Guillaume était possesseur de cette localité et non du château de Curton, car on trouve dans le Gallia Christiana qu'Arnaud était à cette époque seigneur du château qui nous occupe. Une grande quantité de possesseurs de cette seigneurie ayant porté le nom d'Arnaud, il est assez probable que celui-ci était un de leurs ancêtres. A la même époque (1299), on trouve un Amanieu de Curton, damoiseau, qui avait laissé des dettes à Londres; il devait à Guillaume Duschakl la somme de 22 livres 10 sous. Il possédait en 1274 des terres dans les environs de Rions; à la même époque, il possédait aussi, avec Arnaud-Bernard de Preyssac (Pressac), damoiseau, la terre de Lanhac (Daignac), dont il devait hommage au roi d'Angleterre avec une lance pour esporle à chaque changement de seigneur. Il était tenu de faire le serment devant le sénéchal de Gascogne; il devait aussi fournir un chevalier pour l'armée du roi; mais Élie de Lanhac, qui était co-seigneur de la même terre, devait la moitié de ce chevalier. Cet Amanieu était un parent, peut-être le fils d'Arnaud. Au début du XIVe siècle, la seigneurie de Curton paraît avoir été enlevée à ses anciens possesseurs. On trouve, en effet, dans une transaction de l'an 1319, qu'Arnaud de Piis est qualifié de seigneur de Curton. Les de Piis furent-ils peu de temps après privés de cette seigneurie, ou cette branche d'une nombreuse famille abandonna-t-elle son nom pour adopter celui de la terre qu'elle possédait, ou bien encore ce de Curton n'est-il pas le nôtre?
Quoi qu'il en soit, un Arnaud de Curton reçut, le 23 septembre 1324, une lettre du roi d'Angleterre qui le priait de lui rester fidèle et de défendre, de concert avec les autres barons de la Guienne, leur pays que les Français avaient soudainement et traîtreusement envahi. Le 8 février1328, il leur écrivit de nouveau à peu près dans le même sens. En 1330, Édouard III était fatigué de la guerre; il envoya des messagers à la cour de France pour la faire cesser, en même temps il fit part de cette démarche à ses fidèles de l'Aquitaine, parmi lesquels on trouve Arnaud de Curton, auquel, comme récompense des services qu'il lui avait rendus, il donna, le 27 avril, la justice haute et basse des paroisses qui entourent le château: Daignac, Espiet, Grésillac et Tizac. La guerre entre la France et l'Angleterre avait recommencé, ou plutôt avait été poussée avec plus d'ardeur. Le comte d'Eu ayant pénétré en Guienne, y rencontre une résistance vigoureuse; aussi Édouard III, par une lettre datée du 25 juin 1337, remercie les seigneurs de cette province, parmi lesquels on trouve Arnaud de Curton, des services qu'ils lui avaient rendus; il leur promet qu'ils auront à se réjouir de lui être restés fidèles. Arnaud avait la confiance du roi, car il fut chargé le 23 juillet 1342, de concert avec Bernard Ézii d'Albret, Guillaume Amanieu et Gérard du Puy, de ménager un traité d'amitié avec Alphonse, roi d'Espagne, et de discuter les conditions d'un mariage entre son fils aîné et l'une des filles de ce roi. La guerre continuait avec un acharnement toujours croissant; la Guienne était envahie de tous côtés par les armées du roi de France. Les Gascons, restés fidèles partisans de l'Angleterre, déploraient cet état de choses. Les plus influents d'entre eux, parmi lesquels on trouve le sire de Curton, passèrent la mer pour prévenir Édouard que le duché de Guienne était mal gardé, que les Français dévastaient le pays, qu'il était grand temps de mettre un terme à cet état de choses, et qu'il fallait envoyer à cet effet un capitaine expérimenté. Cette mission fut donnée au comte de Derby, avec lequel se tint toujours le sire de Curton. En 1356, il accompagnait également le prince de Galles en Languedoc.
A cette époque, nous voyons apparaître Petiton de Curton, qui était probablement fils d'Arnaud. Il était présent partout où il y avait des coups à donner ou à recevoir, des villes à prendre ou à piller, des aventures à courir; c'est une espèce de héros de roman, de chevalier errant, comme son compatriote le soudan de La Trau (La Trave). Quelque temps avant la bataille de Poitiers, et pendant que le prince de Galles traqué par les Français se dirigeait vers la Guienne, Petiton de Curton, le sire de Mucidan et quelques autres capitaines s'étant, avec la permission du prince, un peu écartés du gros de l'armée, tombèrent dans une embuscade près de Romorentin. Ils avaient à peine passé l'endroit où les Français s'étaient cachés, que ceux-ci se mirent à leur poursuite. "Les Anglois, qui étoient là bien avant, sentirent le froy (bruit) des chevaux derrière eux. Si se retournèrent et aperçurent que c'étoient leurs ennemis qui les hâtoient. Si s'arrêtèrent tous à un faix, ainsi que pour eux attendre. Les François qui venoient de grand'volonté et avisés de ce qu'ils devoient faire, et tous serrés, les lances abaissées, s'en vinrent bouter en eux de grand'volonté. Adonc se ouvrirent les Anglois et les laissèrent passer outre; et n'en y eut des leurs pas plus de cinq ou six de cette empainte rués par terre; et puis se recloirent et mirent ensemble, et s'en vinrent sur leurs ennemis. Là eut, et tout à cheval, bon poingnis et fort estockis de lances, et dura le boutis moult longuement, et y furent faites maintes belles appertises d'armes, maints chevaliers et maints écuyers d'un côté et d'autre abattus, et puis par force relevés et rescous. Et dura cette chose une bonne espace que on ne sçut à dire, cils ni cils en auront le meilleur, tant étoient fort entouillés l'un en l'autre, et tant se combattoient vaillamment". Sur ces entrefaites, le gros de l'armée anglaise arriva, et les Français jugèrent prudent d'abandonner le combat et de se retirer vers Romorentin. Après avoir perdu un bon tiers des leurs, ils parvinrent à se mettre à l'abri derrière les remparts de la ville, qui, n'étant pas bien forte, ne put résister.
Une autre fois, en 1369, Petiton fit partie d'une autre embuscade, près de Paris, en compagnie du captal de Buch, d'Aymon de Pommiers et de trois autres chevaliers. La troupe française qu'ils attaquèrent, et qui était de moitié moins nombreuse que la leur, fut battue et perdit neuf chevaliers, qui furent faits prisonniers, emmenés à Montlhéry où était le roi d'Angleterre, traités courtoisement, rançonnés le même soir, et de suite après laissés, sur leur bonne foi, libres d'aller où bon leur semblait. En 1363, nous trouvons un Senebrun, seigneur de Curton, qui vient faire hommage au prince de Galles dans l'église Saint-André. En 1377, il rendit encore hommage à Richard II, qui venait d'être couronné roi d'Angleterre; ce qui donne à penser que Petiton était frère puîné de ce Senebrun, peut-être bâtard d'Arnaud. Nous verrons plus tard, en effet, qu'il existait à la même époque, au service de l'Angleterre, un bâtard de Curton. Petiton assistait à la bataille de Cocherel en 1364, il y joua un beau rôle et y fut dangereusement blessé. Il accompagna le prince de Galles en Espagne en 1367, où il se distingua comme toujours. Lorsque le prince, attaqué d'une hydropisie, fut obligé de quitter Bordeaux pour retourner en Angleterre, il chargea le duc de Lancastre de gouverner la Guienne, et assembla dans l'église Saint-André les seigneurs du pays pour recevoir d'eux le serment de fidélité. On trouve dans le nombre les sires de Pommiers, de Roquetaillade, de Blanquefort, de Curton, etc. L'année suivante, nous trouvons Petiton de Curton en Saintonge. Il fut chargé par le captal de Buch, qui voulait faire lever le siège de Soubise, d'aller à Lusignan chercher du secours pendant que d'autres messagers en demandaient dans diverses localités. Lorsque le captal de Buch eut réuni toutes ses troupes, il se dirigea pendant la nuit vers la forteresse, surprit les Français qui en tenaient le siège, et fit leurs capitaines prisonniers. Il se retirait avec son butin, lorsque Yvain de Galles, ayant eu connaissance de son projet, l'attaqua à l'improviste, délivra les captifs français, et le fit lui-même prisonnier. Petiton se sauva à grand'peine de la mêlée et se dirigea vers le château, sous la conduite d'un valet connaissant les issues de la forteresse. Ils y entrèrent par une fausse poterne au moyen d'une planche qu'on leur jeta. Le château se rendit.
La dame de Soubise jura obéissance au roi de France; mais les Anglais et les Gascons qui s'y étaient réfugiés furent libres d'aller ou ils voudraient. Petiton de Curton revint probablement à Bordeaux. En 1373, il fut de ceux qui, sous les ordres de Thomas Felton, vinrent au secours de Thouars, assiégé par Du Guesclin. Cette expédition ne réussit pas. Rymer nous apprend qu'en 1376, la seigneurie de Curton appartenait à Arnaud. Thomas de Curton, qui lui avait fort probablement succédé, assistait en 1378 au siège de Saint-Mambert en Médoc. C'était la dernière place que, pour le moment, les Français tenaient dans le Bordelais. La place fut prise. Deux ans après, le 10 juin 1378, Richard donna la lieutenance d'Aquitaine à Jean de Neville; il en prévint un certain nombre de seigneurs gascons, parmi lesquels on trouve celui de Curton. En 1381, Neville fut chargé de payer ce qu'avait coûté le siège de Saint-Mambert, le secours porté à Mortagne assiégée par Yvain de Galles, et divers autres gages. Dans l'endenture produite par le lieutenant d'Aquitaine, on trouve qu'il a été payé, le 28 septembre 1379, au sire de Curton, pour 25 hommes d'armes, pour un mois chacun prenant par mois 15 francs, engagés pour aller secourir Mortagne, 375 francs; que le 18 octobre, il fut payé à lui et au sire de La Barde, pour 60 hommes d'armes chargés pendant 25 jours de garder l'Entre-deux-Mers, à Curton et ailleurs, à raison de 15 francs par mois, pour chaque homme, 300 francs. On trouve en outre, dans le même état, qu'il fut payé le 6 octobre au bâtard de Curton, pour les gages de six hommes d'armes, "d'estre a Broion, sur la tuition du paiis, par 2 septmaignes, prenant pur chacun homme en mesme le temps, 6 francs et demy, 45 francs", et enfin, le 20 octobre, à Monsieur Petiton de Curton, pour le récompenser de ses bons services, 120 francs. Dans ce compte, nous voyons trois personnages portant le nom de Curton: c'est le sire de Curton, qui s'appelait Thomas, ainsi que nous l'apprend Froissart; le bâtard de Curton, et enfin Petiton. Ces deux derniers ne font, je crois, qu'un seul personnage, qui reçut une récompense bien méritée pour ses services propres, et une somme à distribuer aux six hommes d'armes qu'il avait employés pendant un certain temps à la garde du pays.
En 1387, il y eut à Bordeaux une passe d'armes entre le sire de La Rochefoucault, qui tenait le parti du roi de France, et Guillaume de Montferrand, gascon anglais. Le premier y vint avec deux cents chevaliers et écuyers, tous de son lignage. La suite de Montferrand était peut-être plus nombreuse. Parmi les chevaliers qui l'accompagnaient, on voyait le sire de Curton. Le combat eut lieu en présence d'un nombre considérable de seigneurs et de châtelaines venus de fort loin pour assister à ce spectacle. Tout se passa à merveille, à la grande satisfaction des assistants. Le soir, Jean de Harpedane, sénéchal de Gascogne, donna à souper aux seigneurs et aux dames, et le lendemain tous regagnèrent leurs demeures. Vers cette époque, le seigneur de Curton mourut sans enfants mâles, et la seigneurie de Curton passa, probablement par un mariage, peut-être par un achat, peut-être aussi par une concession du roi d'Angleterre, entre les mains de Louis de Beaumont. Henri VI, qui ne cessait de le combler de bienfaits, en fut mal récompensé: Louis passa au roi de France. Henri confisqua le château et la terre de Curton, et en fit don, le 13 novembre 1449, à la ville de Bordeaux. Après la conquête de la Guienne par Dunois, Charles VII donna, par lettres patentes du 4 juin 1451, la baronnie de Curton à Jacques de Chabannes, seigneur de la Palice, qui, dans cette expédition, fit preuve de courage et de talent. La ville de Bourg fut placée sous ses ordres. Il assistait en 1453 à la bataille de Castillon, où il reçut une blessure dont il mourut quelque temps après. Le roi d'Angleterre, malgré l'expulsion complète de ses troupes de la Guienne, conservait encore des illusions; il y donnait des terres à ses partisans, et Curton fut concédé, le 23 septembre 1453, à Arnaud Makanu.
Depuis cette époque, la seigneurie de Curton est restée jusqu'à la Révolution dans la famille de Chabannes de la Palice, dont les membres s'illustrèrent plus ou moins. En 1563, elle fut érigée en marquisat en faveur de François de Chabannes. En 1782, "le château de Curton était composé d'une tour, de plusieurs bâtiments en mauvais état, de chambres sans plancher, d'écurie, grange et cour. Un bois régnait autour du château. Les terres contiguës au château, l'emplacement du château, les jardins, le bois, occupaient une surface de quarante-trois journaux quinze réges. Cinquante autres pièces de terre, tant en vignes, terres labourables, bois taillis, prairies, situées dans les paroisses de Moulon, Daignac, Grésillac, et Espiet, formaient ensemble environ cent soixante-dix-huit journaux, qui furent estimés avec le précédent article, 82,640 livres. Les fiefs qui dépendaient du marquisat de Curton, situés dans la paroisse de Daignac, Tizac, Dardenac, Nérigean, Saint-Denis, Moulon, produisaient en cens, rentes ou dimon, 32,360 livres. Les cens, rentes, agrières, lods et ventes, perçus dans les paroisses de Rions, Cadillac et lieux circonvoisins, donnaient 22,000 livres; enfin, la haute et moyenne justice sur les paroisses de Tizac, Espiet, Grésillac et partie de Daignac, produisaient pour honorifiques 15,700 livres". Le château de Curton a été vendu, comme bien national, au commencement de la Révolution; il appartient au milieu du XIXe siècle à M. Darvoy, maire de Daignac.

Description du château de Curton au XIXe siècle:

Curton est situé sur la pointe d'un promontoire élevé dominant un large vallon au milieu duquel passe un ruisseau qui prend sa source dans la commune de Saint-Léon et se jette dans la Dordogne, au dessous de Moulon. Le plan se compose de deux enceintes presque carrées, l'une centrale et complètement entourée d'un fossé creusé à fond de cuve dans le roc et bâti en quelques endroits sur la contrescarpe. Le fossé de la plus grande enceinte n'enveloppe que les côtés sud-est et nord-est. Au nord et au sud, il se relie aux déclivités du promontoire, dont les pentes rapides ont paru devoir être une protection suffisante. Cependant, à l'ouest et au sud-ouest, on a taillé le coteau à pic pour en rendre l'accès plus difficile. Partout, la distance entre les deux fossés, qui ont environ 10 mètres de large, est assez étroite, et même au sud-est, du côté de l'entrée, on n'a réservé entre eux qu'une cloison large de quelques mètres seulement. Ce chemin de ronde entre les fossés se relie d'un côté à un vallum, et de l'autre à une esplanade un peu plus élevée, dans laquelle il y avait peut-être quelque ouvrage avancé dont il ne subsiste plus rien. Le château proprement dit occupe toute l'enceinte centrale; il est par conséquent à peu près carré. Son angle occidental est protégé par le donjon; une tour ronde flanque l'angle sud et la courtine qui les relie est munie de deux gros contreforts qui font l'office de tours. Pas de tours ailleurs, si ce n'est au milieu de la face nord est, où il en existe une plus moderne que les murs. Tous ces bâtiments enveloppent une cour carrée comme eux. Après avoir fait le tour de la forteresse et l'avoir étudiée dans son ensemble, pénétrons dans l'intérieur; mais auparavant examinons les ponts que l'on a jetés sur les deux fossés: ils sont en pierre et composés chacun de deux arches inégales de dimensions et en plein-cintre, sauf la seconde du premier pont, qui est légèrement ogivale. Ces ponts ne sont certainement pas aussi anciens que les plus vieilles constructions du château.
A la fin du XIIIe siècle, pas plus qu'au XIVe, on ne rendait l'entrée des forteresses aussi facile. Ils doivent remplacer des ponts, dont une partie des tabliers était en bois, et l'autre formait pont-levis. Ces derniers se relevaient sur des massifs carrés réservés dans le rocher. Sur la cloison qui sépare les fossés, et entre les deux ponts, nous rencontrons les restes d'une bastille ou tour barlongue sous laquelle passait un couloir fermé, en face des deux ponts, par deux portes, et en outre par le pont-levis du premier pont. Outre ces deux portes, il y en avait deux autres en plein-cintre, mais plus petites, par lesquelles on pouvait passer sur les terrasses réservées entre les deux fossés. A côté de ces deux petites portes, on avait ménagé une meurtrière qui battait la cloison, ce qui n'était utile que lorsque les chemins de ronde avaient été enlevés par l'assaillant. Ici, nous pouvons deviner la raison de l'étroitesse de ce chemin de ronde; deux hommes pouvant à peine marcher de front sur cette étroite crête, l'attaque était presque impossible. A côté de cette tour, qui n'a pas été bâtie sur le bord extérieur de la réserve du rocher, on a construit au XVIe siècle un tout petit réduit, espèce d'échauguette qui sert maintenant d'étable à porc, dans laquelle un homme pouvait se tenir, et d'où, par des embrasures droites ou plongeantes, on battait le tablier du pont et le fond des fossés, dans lesquels il n'était pas en effet très difficile d'entrer par les deux extrémités. Ce premier obstacle franchi, nous rencontrons le second pont, semblable au premier; nous remarquons, en le traversant, que son parapet est garni d'embrasures horizontales, très évasée en dedans, n'ayant à l'extérieur qu'une fente étroite, et pouvant, par leur disposition droite ou plongeante, atteindre un ennemi posté sur les chemins de ronde ou au fond du fossé. Ces embrasures, comme les ponts, datent du XVIe siècle. A l'extrémité de celui-ci existe aussi un massif réservé dans le rocher, faisant saillie devant la porte du château, et devant supporter un petit poste avancé protégé par une porte et le pont-levis, poste qui protégeait la porte et les courtines environnantes. La porte est ogivale et dans le style de celles construites à la fin du XIIIe siècle et au commencement du XIVe. Après l'avoir franchie, nous entrons dans une grande antichambre, au fond de laquelle est une autre grande porte ogivale donnant dans la cour.
Lorsque les charrettes chargées de provisions entraient dans le château, on les déchargeait dans l'antichambre, et l'on n'ouvrait la seconde porte, pour leur permettre de tourner dans la cour et de repartir, que lorsqu'on était sûr qu'elles ne recélaient pas d'ennemis cachés pour surprendre le château. Deux autres petites portes donnent dans cette antichambre. Une passe à droite dans la cuisine, munie d'une énorme cheminée; mais refaite postérieurement à la construction du château, d'un évier qui s'égoutte dans les fossés, d'une meurtrière qui bat le tablier du pont et le chemin de ronde entre les fossés; elle est éclairée par une fenêtre du côté de la cour. L'autre petite porte passe à gauche dans les magasins, dont la première chambre avait aussi une porte donnant dans la cour, et qui est maintenant cachée par un escalier du XVe siècle, ce qui a rendu l'accès des magasins plus difficile. Cette chambre est éclairée par une fenêtre donnant sur les fossés, et qui, je crois, a remplacé une meurtrière. Le sol de cette chambre, celui de la cuisine et de l'antichambre, sont au niveau de celui de la cour. Les trois autres magasins sont à un niveau inférieur; néanmoins, leur plafond, quoique très bas, est un peu plus élevé que le niveau de la cour. Ces trois pièces, dans lesquelles on descend par un escalier droit, n'étaient éclairées que par des meurtrières cruciformes à l'extérieur; leur évasement intérieur est recouvert par un linteau sur consoles. Ouvertes à peu près au niveau de la contrescarpe du fossé, elles servaient en même temps à battre cette contrescarpe et le fossé lui-même. De la salle qui est à peu près carrée, on passait dans le rez-de-chaussée de la tour ronde, dont il ne reste que le soubassement, par une porte à linteau droit, et dans l'autre salle par une porte ogivale primitive. Le plancher qui sépare le premier étage du second s'appuie du côté de la courtine, sur de forts corbeaux en pierre très rapprochés les uns des autres; du côté opposé, les solives entrent dans les murs. Au milieu des salles s'élève un pilier en bois soutenant une énorme poutre, rendue rigide par deux jambettes attenant au pilier. Cette poutre, dirigée parallèlement aux courtines, porte les solives sur lesquelles était établi le plancher. Cette disposition est encore conservée dans la première salle. La troisième, dans laquelle on entre par une porte à linteau sur consoles, a été plus tard recouverte d'une voûte en berceau plein-cintre.
Des deux côtés du mur qui sépare les deux premières salles, on a ménagé de petites armoires carrées, et au XVe siècle, on a fait dans l'une d'elles une petite meurtrière pour arme à feu. Comment pouvait-on craindre de ce côté l'arrivée d'un ennemi? Le premier étage n'avait également que des meurtrières; mais plus tard, à la fin du XVe siècle et dans le courant du XVIIe, on y a percé des fenêtres dans le style de ces différentes époques. Au deuxième, il y avait des fenêtres anciennes qui ont été complètement dénaturées. Les deux contreforts carrés sont massifs dans le bas; mais en haut ils font l'office de tours et d'échauguettes. Un d'eux renferme des latrines. La tour ronde ayant été démolie jusqu'au niveau du sol du rez-de-chaussée, il a fallu refaire l'angle qu'elle empâtait, et alors on l'a remplacée par un contrefort qui est loin d'offrir la même solidité qu'elle, et qui surtout est bien moins pittoresque. Ces pacifiques caves, ces prosaïques magasins, ont été transformés par l'imagination d'un des derniers propriétaires, en sombres cachots ou chambres de torture. Une vieille roue de charrette, mise au rebut pour être brûlée, servait d'instrument de supplice; c'était sur elle qu'on rouait les malheureux vassaux; quelques macules rouges qu'avaient laissés les clous étaient transformées en taches de sang. Aux clous recourbés où l'on suspendait les jambons, les paniers et les gardes manger, on accrochait, disait-il, vivants et pour la moindre faute, les serfs des environs. Qu'aurait-il dit, s'il avait pu deviner que, sous la tour ronde, il y avait un sombre caveau ne prenant l'air et le jour que par un orifice à la voûte? Revenons dans l'antichambre et entrons dans la cour par la grande porte. Cette cour est entourée de bâtiments de toutes les époques, sous lesquels se cachent les anciennes constructions; les fenêtres primitives ont été dénaturées aux XVe, XVIe et XVIIe siècles, et plus tard on en a percé de nouvelles, après avoir muré, démuré et remuré celles qui existaient; de sorte que le tout forme une incohérence de lignes peu agréable et sans harmonie.
A gauche nous trouvons un large escalier du XVe siècle renfermé dans une tour polygone; sa porte s'ouvre sous un arc à contre-courbe dont l'extrados est couvert de choux frisés; cette ornementation est encadrée par deux pilastres à clochetons reposant sur des animaux faisant l'office de consoles. Il n'y a pas longtemps qu'on a fait disparaître une galerie par laquelle on passait du premier étage de cet escalier dans celui d'un appartement qui est en face: c'était commode et ce pouvait être élégant. Plus tard, on ne s'est pas contenté de ce seul moyen de monter dans les étages supérieurs, on a bâti dans un autre coin de la cour, près du donjon, un second escalier, également renfermé dans une tour. La porte dont il n'existe plus maintenant qu'une faible portion, a été construite dans la première moitié du XVIe siècle. Cette date est donnée par l'ordre qui surmonte son linteau, la forme des pilastres, leurs bases et le dessin des petits enfants nus qui les surmontent. Un écusson couvrait le tympan. A la même époque, on a bâti tout le corps de logis du nord-ouest avec ses fenêtres surmontées de coquilles, entourées ou non de poissons; les unes sont divisées par des meneaux cruciformes, d'autres n'en ont qu'un posé horizontalement. Il y avait de ce côté une poterne par laquelle on pouvait descendre dans les fossés et passer sur l'esplanade, au bout de la pointe du promontoire. Les autres parties des bâtiments sont peu dignes d'intérêt. Dans la petite tour carrée de la façade nord-est existe un boudoir tout couvert d'arabesques peints, enveloppant des écussons aux armes des derniers seigneurs. Mais laissons toutes ces chambres tristes et démeublées, ne jetons en passant qu'un coup d'œil au corps de logis de la façade, où l'on voit des embrasures pour armes à feu, laissons les greniers où rien ne doit nous arrêter, et hâtons-nous de prendre une lumière pour visiter les salles basses du donjon.
Cette belle tour occupe l'angle sud du château, où elle fait une saillie considérable. Elle est carrée, avec des contreforts dans les angles, ce qui, au premier abord, ferait supposer qu'elle appartient au XVe siècle; mais on ne peut se méprendre sur sa haute antiquité lorsqu'on l'examine avec attention. D'ailleurs, les contreforts ne peuvent nullement contribuer à la solidité des murs, qui ont deux mètres d'épaisseur; ils ne sont pas utiles non plus pour neutraliser la poussée des voûtes qui sont en berceau. Je crois qu'il faut les ranger dans la classe de ces contreforts que l'on rencontre à Rauzan, à Pujols, à Pommiers et ailleurs, et qui permettaient de rassembler au sommet du donjon un plus grand nombre de défenseurs et de prendre en flanc les assaillants qui s'approchaient du pied des murs. Deux des contreforts sont carrés; les deux autres présentent un angle saillant. La tour se compose de six chambres superposées, en y comprenant le cachot, dans lequel on ne peut descendre qu'avec une échelle de cordes. La porte du rez-de-chaussée (chambre qui est au niveau du sol de la cour: c'est le second étage au dessous du cachot) se trouve dans le contrefort qui est enclavé dans le château; c'est aussi celle de l'escalier à vis dont la cage octogone est tout entière contenue dans ce contrefort; elle est très étroite, et juste assez élevée pour laisser passer debout un homme de taille ordinaire. Elle est suivie d'un corridor coudé. Prenons garde, en le suivant, à la trappe qui recouvre l'escalier de l'étage inférieur. Le rez-de-chaussée dans lequel nous pénétrons est une chambre carrée recouverte d'une voûte en berceau ogival. (Toutes les chambres sont voûtées de la même façon; mais la retombée des voûtes ne se fait pas toujours sur le même côté; en cela, le constructeur s'est montré très prudent; il n'a pas voulu charger toujours les mêmes parois du donjon). Une ouverture à peu près carrée, à hauteur d'appui, lui distribuait une maigre lumière. Cette fenêtre, actuellement à moitié murée, était divisée verticalement en deux parties par un meneau à peu près brut. Deux petites niches basses et étroites, espèces d'armoires, pénètrent dans les parois de la chambre. Dans l'un des angles s'ouvre le foyer d'une cheminée recouverte d'un manteau reposant sur des consoles. La chambre inférieure à celle-ci n'est pas encore souterraine, puisqu'elle possède des meurtrières cruciformes battant les fossés et leur contrescarpe. Les pattes de la croix de ces meurtrières, en forme de croissant, sont fort originales, et je ne pense pas qu'on en ait rencontré très souvent de semblables.
Arrivé au fond de l'escalier à vis, il nous faut suivre un étroit corridor pratiqué dans l'épaisseur du mur, puis tourner brusquement à gauche, pour entrer dans la chambre par une porte à linteau sur console. Là, on trouve encore une petite armoire, les deux meurtrières, une petite cheminée semblable à celle de l'étage supérieur. Dans un angle, le contrefort, d'ou part un grand arc à ogive surbaissée, est un peu plus bas que la voûte, qu'il rétrécit nécessairement et dont il supporte la retombée; dans l'angle opposé existe une niche, au milieu et dans le bas de laquelle s'ouvre un trou carré de 60 centimètres d'ouverture, autrefois fermé par une dalle. On descend par ce trou dans le cachot. Le fond de cette espèce de puits est occupé par un siège de latrines dont l'orifice n'est pas directement sous l'ouverture du puits, ce qui prouve que ces latrines étaient faites uniquement pour l'usage des prisonniers. De là, par un petit couloir dont la voûte est appareillée d'une façon très ingénieuse, on pénètre dans le cachot, qui est divisé en deux espèces de petits corridors se rencontrant à angle droit. Au fond de chacun d'eux on trouve une petite armoire semblable à celles des autres chambres, avec cette différence qu'au dessus de chacune d'elles est une cavité horizontale aussi profonde et aussi longue que l'armoire, mais haute de quelques centimètres seulement. Les voûtes, hautes de 3m50, sont en berceau ogival; elles retombent sur une corniche formée d'un abaque et d'une cymaise. Un cordon semblable se trouve à deux assises plus bas. Deux fortes pierres de champ sont placées verticalement sur la corniche et à toucher l'intrados de la clef, formant ainsi des espèces de tympans dans l'intérieur des berceaux... Ce beau donjon, haut encore de plus de trente mètres, domine tous les environs. A l'ombre des chênes rabougris qui végètent entre les fentes des dalles, on peut voir une partie de l'Entre-deux-Mers, qui, pendant un temps, fut placé sous la protection des seigneurs de Curton. (1)

Éléments protégés MH: le château de Curton en totalité : inscription par arrêté du 7 janvier 1926. (2)

château de Curton 33420 Daignac, tel. 05 57 24 25 42, propriété vinicole, et un gîte aménagé à l'intérieur du château.

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(1)          La Guienne militaire: histoire et description des villes fortifiées, forteresses et châteaux construits dans le pays pendant la domination anglaise. Tome 2, par Léo Drouyn (1816-1896) Éditeur: Didron (Paris). Date d'édition: 1865
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         source :  https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/

Sur ce site, tous les châteaux, châteaux forts, manoirs, maisons-fortes, ruines et vestiges importants, chateau hôtel-restaurant, chateaux avec chambres d'hôtes, gîtes, et les châteaux avec salles pour réceptions, vous trouverez la liste de tous les départements en page d'Accueil, mais également une page réservée aux châteaux à l'abandon, en péril, et les châteaux du val de Loire nous avons recensés aussi les châteaux dans les pays francophones, Suisse, Belgique et Grand Duché du Luxembourg voir châteaux Étrangers, et également les châteaux dans des bourgs classés parmi les plus beaux villages de France.

 
 
(IMH) = château inscrit à l'inventaire supplémentaire des Monuments Historiques, (MH) = château classé Monument Historique
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