|
Le château de Langoiran est une des
forteresses les plus considérables de la Guienne. Son histoire ne commence à
sortir de l'obscurité qu'au milieu du XIIIe siècle. En 1262, Bernard d'Escoussan,
seigneur de Langoiran, comme membre de la Cour de Gascogne, assemblée dans
le préau de l'Archevêché de Bordeaux, signa les sentences rendues au nom du
roi d'Angleterre, en procès avec Renaud de Pons et Marguerite de Turenne, sa
femme, au sujet des terres de Bergerac et de Gensac. Vingt-cinq ans plus
tard, en 1287, Bernard d'Escoussan, qui prenait le titre de mile
(chevalier), était seigneur de Langoiran. Quelques années après, nous voyons
que cette seigneurie ou du moins sa justice était divisée entre plusieurs
personnes, puisque le 3 juin 1291-92, Édouard 1er est obligé de protéger
Seguin du Puits, citoyen de Bordeaux, et sa femme, qui avaient une partie du
droit de justice dans le château et la châtellenie de Langoiran, droit que
le seigneur voulait probablement leur enlever. Le 12 juillet 1291, Édouard
1er écrivit à Bernard d'Escoussan de l'aider dans la guerre qui existe entre
lui et le roi de France, et de faire en sorte que, dans cette circonstance,
il ait à se louer, comme toujours, de ses bons services. Un Bernard d'Escoussan,
peut-être le même, en était encore seigneur en 1315, car on le trouve, sous
le titre de dominus de Logoyrano, dans la liste des seigneurs auxquels
Édouard II écrivit, le 18 juillet, d'ajouter foi aux paroles de Jean de
Bensted, chevalier, et de Thomas de Cantorbéry, clerc, qu'il envoie en
Gascogne pour des affaires importantes. En 1324, Raymond d'Escoussan était
seigneur de Langoiran. Le 30 septembre, le roi d'Angleterre, alors en guerre
avec celui de France, lui écrivit pour l'engager à lui être fidèle comme par
le passé.
Cette lettre, qui nous fait voir en quels termes les rois d'Angleterre
écrivaient aux seigneurs de leurs possessions d'outre-mer lorsqu'ils avaient
besoin de leurs services ou qu'ils craignaient de les voir passer à
l'ennemi, est trop curieuse pour n'être pas rapportée en entier et dans le
français écrit à cette époque: "Le Roi a nostre cher et foial Reymound de
Stossan, seignur de Logoyrak, salutz. Nousavoms bien oy et entendu cornent
vous, par voz grantz bountes et natures ces que les vous et voz ancestres,
de toct temps, avetz entièrement monstre a nous, et a noz ancestres, come
noz foialx et loialx et naturelx, estes ententifs et penibles d'eider,
mentenir, et defendre nous, nostre estat, nostre honur, et noz droiturs
celes parties; et qu'a ceo vous afforcez, par totes les voies que vous poetz,
countre les Fraceis, qi, torcenousement et sodeinement, sont entrez, ove
graunt host, nostre dite duchee, et purpernont noz terres, et noz droitures
illeoques, et grevent a nous a les noz, par totes voies q'il poent; dount
nous vous savons molt bon gree, et vous mercions come nous pooms... L'estat
du païs, et les noveles, par devers vous, vous facez savoir, de temps en
temps, si sovent come vous poez: issint que nous puissoms plus avisement,
ordeiner ceo q'eut sera a faire: Confortez-vous, et soiez de bon quer, come
nous nous fiomsde vous; qar nous vous aideroms enterement". Une lettre
semblable fut envoyée le même jour à d'autres seigneurs du pays, parmi
lesquels on trouve: Eymeric de Bourg; Guillaume Amanieu de Madaillan,
seigneur de Rauzan; Guillaume Seguin, seigneur de Rions; Guillaume Sans,
co-seigneur de Pommiers, etc. Elle fut aussi envoyée aux jurats et aux
communes de La Réole et de Sauveterre. Le 18 mars de l'année suivante, le
roi écrit à Bernard d'Escoussan, fils probablement de Raymond, pour le
remercier de sa bonne conduite dans la guerre contre la France. Il lui
annonce qu'il partira bientôt lui-même à la tête d'une nombreuse armée; que,
pour le moment, il a pris en considération ses bonnes actions, ses travaux,
les pertes qu'il a éprouvées, et qu'en conséquence il le récompensera de
façon à le rendre content par la suite; il a déjà ordonné d'envoyer des
munitions et des hommes pour défendre son château. Déjà, il a fait partir
des troupes, de l'argent et des vivres, qui ne tarderont pas à arriver.
Trois ans plus tard, le 10 mars 1328, le roi le remercia de nouveau de sa
fidélité, l'engagea à persister dans la même voie, et lui envoya maître
Pierre de Galician, chanoine d'Agen, porteur de lettres de créances.
Guillaume Sans de Pommiers, Guillaume Amanieu de Madaillan, seigneur de
Rauzan, et le maire, les jurats et la commune de Bourg, reçurent une
semblable lettre. Le 27 avril 1330, Édouard III écrit à Bernard qu'il sait
tout ce qu'il a fait pour lui et pour ses ancêtres, à combien de périls il a
été exposé, lui et les siens, pour la cause du roi. Il le loue, en
conséquence, de sa fidélité; il lui annonce qu'il désire faire disparaître
les abus qui se sont glissés dans le gouvernement de la province; qu'il
espère que les ambassadeurs qu'il a envoyés à la cour de France seront
favorablement écoutés, et que les discordes qui existent entre ce royaume et
l'Angleterre auront bientôt un terme. Il le prie ensuite d'avoir foi en ce
que lui diront de sa part deux de ses fidèles messagers, Jean Darcy le Cosyn
et Guillaume Sans de Pommiers, qu'il a chargés d'affaires importantes. De
semblables lettres furent envoyées à d'autres seigneurs gascons. Le 25 juin
1337, Édouard III écrivit de nouveau à quelques seigneurs gascons, et
entr'autres à celui de Langoiran, pour les louer de leur fidélité; il les
remercia des peines qu'ils avaient souffertes pour sa cause; il ajoute qu'il
fera en sorte qu'ils aient à se réjouir de lui être restés fidèles. Il leur
recommanda en outre d'avoir pleine confiance dans ce que leur dira, à propos
d'autres affaires, Olivier Ingham, sénéchal de Gascogne. Rymer ne donne pas
le nom de ce seigneur, mais il est probable que c'est ce même Bernard qui,
dans un titre du 19 septembre 1335, est qualifié noble baron Bernard d'Escossan,
damoiseau, seigneur de Langoyran. A cette époque, il épousa noble Miramonde
de Calhau, qui était dame de Podensac. Il est probable que pendant quelque
temps cette dernière seigneurie fut possédée par le seigneur de Langoiran.
Ce qui précède nous donne une haute idée de la valeur et de la prudence de
ce Bernard et de l'importance du château dont il était seigneur.
Le roi d'Angleterre paraît avoir accompli à son égard les promesses qu'il
lui avait faites, car il lui donna le 1er juin 1342 la haute et basse
justice dans les paroisses de Saint-Étienne du Tourne, de Sainte-Marie de
Tabanac, de Saint-Seurin de Beaurech, de Saint-Martin de Cambes; la
juridiction sur celle de Saint-Martin de Cérons, située dans la prévôtéde
Barsac, et sur le lieu de Feyrère, située dans la paroisse de Cissac, dans
les pins du Médoc. Il lui donna aussi le même jour les revenus sur
l'exécution des jugements dans les causes criminelles, sur le ruisseau de
Calemort, dans la juridiction de Saint-Magne,dans la paroisse d'Hostens. Les
faveurs dont il était comblé entretinrent son zèle, et il fut un de ceux qui
se rendirent en Angleterre en 1343 auprès d'Edouard III pour le prévenir que
le duché de Guienne était mal gardé, que les Français couraient la campagne,
et qu'il était urgent de pourvoir à sa défense. En 1315, au siége de
Bergerac, il fut fait chevalier sur le champ de bataille; il partagea cet
honneur avec plusieurs autres seigneurs gascons. Il suivit le comte de Derby
dans son expédition en Guienne. Il paraît n'avoir eu qu'une fille, Mabile d'Escoussan,
qui épousa Amanieu d'Albret, et lui apporta en dot la terre et le château de
Langoiran. Amanieu d'Albret fut un des seigneurs les plus puissants et les
plus illustres de la Gascogne. Le 4 juin 1285, des domaines situés dans les
terres de Marennes furent restitués à un Amanieu d'Albret. Ils avaient été
confisqués à Almann de Bédorède, damoiseau, qui avait été banni pour cause
d'homicide. Amanieu d'Albret, signalé comme étant fils d'Amanieu, reçut le
24 avril 1289 du roi d'Angleterre les droits qui revenaient à ce monarque
dans la haute et basse justice de la paroisse de Pissons (Pissos), diocèse
de Bazas, et dans le territoire de Bordes-Soules, situé dans la paroisse de
Luxeir (Luxey), la justice haute et basse de la paroisse d'Argelouse et de
la Lande, qui appartenait à Amanieu comme seigneur du château de Sores. Ce
seigneur n'était pas seulement un riche propriétaire, c'était aussi un
guerrier et un diplomate employé par son souverain dans des affaires de la
plus haute importance.
Le 3 juillet 1294, il fut chargé, avec Jean de Bretagne, Jean de Saint-Jean
et Robert Tybtot, de ménager une alliance entre le roi d'Angleterre et celui
de Castille. Le 19 octobre 1295, Édouard 1er lui écrivit pour le remercier
de ses bons services, le louer d'avoir vaillamment combattu pour sa cause,
et d'avoir exposé généreusement sa personne et ses biens. Il loua de la même
façon plusieurs autres seigneurs de Gascogne, entr'autres celui de Rions, le
maire, les jurats et la commune de Bourg. Le 1 5 août 1302, il fut un de
ceux qu'Édouard chargea de négocier un traité de paix avec le roi de France.
Le 26 octobre 1305, il fut également chargé, avec plusieurs autres
seigneurs, d'un message important pour le Pape. Il paraît que, dans cette
occasion, il n'oublia pas ses propres intérêts; car le Pape écrivit au roi,
le 2 des calendes de mars de l'an 1306, de laisser à Amanieu le château de
Milhau, possédé autrefois par son père. Le 20 octobre de la même année, le
roi répondit qu'il était disposé à faire dans cette occasion tout ce qui
serait en son pouvoir pour être agréable à Sa Sainteté. Moreri, dans sa
cinquième édition en deux volumes, dit qu'Amanieu remit à Édouard, prince
d'Angleterre,tout le droit qu'il avait sur le château et la châtellenie de
Milhat. Son esprit était également propre à traiter les affaires les plus
délicates; il fut un de ceux qui furent chargés, le 6 novembre 1307, de
négocier le mariage du roi d'Angleterre avec Isabelle, fille de Philippe le
Bel, et de discuter la dot que cette princesse devait apporter. Édouard
écrivit au roi de France qu'il pouvait ajouter foi aux paroles des messagers
qu'il lui envoyait. Le même jour, le roi donna à Amanieu deux mille livres
bordelaises à prendre sur le péage de Saint-Macaire. Le 1er janvier 1308, il
l'envoya de nouveau vers Philippe, et le 4 mars 1309 vers le Pape, pour
traiter des affaires de la plus haute importance. Le 25 mai de cette même
année, une donation est faite à Raymond Guillaume de Budos, neveu du Pape;
on trouve Amanieud'Albret parmi les témoins. Le 6 avril 1312, le roi lui
demande son avis sur des affaires majeures. Le 14 du même mois, il le charge
d'aider de ses lumières Jean de Ferrère, sénéchal de Gascogne, pour
conserver intacts les droits du roi dans ce pays. Il paraît que les séances
qu'ils tinrent ensemble furent orageuses, car les 5, 16 et 19 août, le roi
leur écrivit pour les engager à s'entendre, et le 4 des ides d'août, le Pape
écrivit à Jean de Ferrère dans le même but.
Cette querelle était devenue sérieuse, et les sujets d'Amanieu en avaient
supporté les conséquences. Aussi celui-ci porta-t-il plainte au roi de
France contre le roi d'Angleterre, ses sénéchaux, ses baillis, ses maires,
ses sujets, de ce qu'ils étaient entrés dans ses domaines et y avaient
commis des meurtres, des vols et incendié les habitations. Le roi de France
arrangea l'affaire et fit savoir, par une lettre datée du 2 juillet 1313,
qu'Amanieu renonçait à toute poursuite pour ces faits. Mais le sire d'Albret
ne s'était pas contenté de simples excuses, il avait exigé autre chose;
aussi voyons-nous que le 3 juillet 1313, le roi d'Angleterre, par ordonnance
du roi de France, son beau-père, et pour les bons services qu'Amanieu
d'Albret lui avait rendus, donna à ce dernier vingt mille livres tournois,
qui devaient être payées en quatre termes. Le lendemain, il écrivit en
conséquence au sénéchal de Gascogne et au connétable de Bordeaux, de les lui
faire solder aux époques assignées. Il paraît qu'en cette occasion les
ordres du roi ne furent pas fidèlement exécutés, car il fut obligé d'écrire
de nouveau au sénéchal d'Aquitaine et au connétable de Bordeaux de faire
solder les arriérés de cette somme. Des affaires très importantes lui furent
encore confiées le 17 juillet de la même année. Le 30 août 1316, le roi lui
donna la juridiction sur la baronnie de Nérac. Le 4 novembre 1317, il écrit
au Pape de ne pas croire aux faits imputés à Bertrandde Goth et à
Amanieud'Albret; ces faits seraient-ils vrais, qu'il engage au moins le
Pape, comme étant l'offensé, à les pardonner. Le 9 avril 1318, il fait payer
à Amanieu une pension qui lui était due. Le 4 novembre,il écrivit à Jourdan
de l'Isle, seigneur de Casaubon, pour le prier d'intercéder auprès du Pape
en faveur d'Amanieu et de Bertrand. Tout cela prouve que jusqu'alors les
querelles dont nous avons parlé avaient été oubliées de part et d'autre, et
que la bonne harmonie était rétablie.
Quelques années plus tard surgit une nouvelle querelle à propos de certaines
guerres qu'Amanieu eut à soutenir contre des seigneurs de Gascogne. Le
sénéchal Foulques Lestrange s'interposa au nom du roi; le sire d'Albret ne
voulut pas obéir; enfin les choses s'arrangèrent, et le roi oublia tout.
Depuis sa querelle avec le sénéchal d'Aquitaine, il restait toujours dans
l'âme du sire d'Albret un certain venin contre le roi d'Angleterre, ou du
moins contre ses officiers en Guienne; et si Amanieu ne cherchait pas les
occasions de leur être désagréable, il profitait de celles qui se
présentaient, sauf plus tard à trouver un prétexte pour rentrer en grâce.
Vers 1326, les Français envahirent subitement les possessions anglaises.
Quelques seigneurs, surpris de cette irruption inattendue, ne pouvant ou ne
désirant pas résister, passèrent du côté de l'ennemi. Amanieu fut de ce
nombre; mais il parvint à s'excuser, et le roi d'Angleterre, acceptant les
raisons qu'il donna, écrivit le 24 juillet 1326 qu'il pardonnait tout, et
désirait que le sire d'Albret, ses enfants et ses hommes, ne fussent pas
inquiétés à propos des actes quelconques qu'ils avaient pu commettre dans
cette expédition. Le roi pardonnait et semblait oublier les injures, car il
ne cessait de combler Amanieu de ses dons. En 1354, Bernard d'Escoussan
était mort. Le roi lui devait ses gages; il écrivit le 1er juillet pour les
faire payer à Amanieu d'Albret et à son épouse, fille de Bernard. Le même
jour, il accorda au seigneur de Langoiran les privilèges dont jouissaient
les habitants de Bordeaux. Le 11 du même mois, et le 5 août suivant, il lui
rendit la paroisse de Saint-Martinde Fabro (de Sabres?) avec sa juridiction.
Le 14 juillet, il lui donna mille livres de rentes à prendre sur certains
châteaux, villes et terres. Le même jour, il lui fit restituer le château de
Cadorte (Caudrot?). Cette même année, Thomas de Roos, maire de Bordeaux,
condamna à mort, dans ladite ville, Dominique Deunant, écuyer d'Amanieu,
malgré la sauvegarde que le roi lui avait donnée, quoiqu'il ne fût pas de
Bordeaux et ne dépendît pas de la juridiction de cette ville. Le roi écrivit
à Édouard, prince de Galles, son lieutenant en Guienne, d'étudier cette
affaire et de la terminer, après avoir au préalable, consulté les parties
intéressées. La suite de ce procès n'est pas connue.
En 1356, le sire de Langoiran assistait à la bataille de Poitiers; il avait
suivi le prince de Galles dans sa chevauchée du Languedoc. Il fut un des
gardiens de la trêve de deux ans qui fut faite à Bordeaux entre la France et
l'Angleterre, le 23 mars de cette même année, et qui devait durer jusqu'au
jour de Pâques 1359. Le 20 août 1360, un Amanien d'Albret, seigneur de
Langoiran, et plusieurs autres, furent chargés par Édouard III de punir ceux
qui violaient les trêves jurées entre lui et le roi de France. En 1373, le
sire de Langoiran fit partie du corps d'armée qui, sous la conduite de
Thomas Felton, sénéchal de Bordeaux, se rendit à Thouars pour débloquer
cette ville que Bertrand Du Guesclin assiégeait. Cette expédition ne réussit
pas; mais peu de temps après, ces mêmes Gascons firent lever le siége de
Mortagne attaqué par le sire de Cliçon, ravagèrent la terre du seigneur de
Partenay, excepté les forteresses, et rentrèrent à Bordeaux. Bérard
d'Albret, fils de Bérard II d'Albret et de Brunissinde de Gailly, fille du
vicomte de Bénauges et de Castillon, et d'Assalide de Bordeaux, était
seigneur de Langoiran en 1374. C'est probablement celui qui est cité par
Moreri comme fils de Bernard Ezi, deuxième du nom, et qui avait épousé en
1357 Hélène de Caumont, dame de Sainte-Bazeille. Il fut pris à la bataille
d'Eymet gagnée par les Français, qui, sous la conduite du duc d'Anjou et de
Bertrand Du Guesclin, assiégeaient Bergerac. Thomas Felton, qui les
commandait, et les sires de Mussidan, de Duras et de Rauzan partagèrent son
sort. Les quatre seigneurs gascons jurèrent, entre les mains du duc d'Anjou,
fidélité au roi de France; mais ceux de Duras et de Rauzan ne tardèrent pas
à manquer à leur promesse et repassèrent aux Anglais; celui de Mussidan en
fit autant, mais longtemps après. Le sire de Langoiran fut le seul qui resta
fidèle aux Français jusqu'à la fin de sa vie. A peine le duc d'Anjou eut-il
appris la trahison des sires de Duras et de Rauzan, qu'il résolut d'aller
assiéger leurs châteaux. La ville de Duras fut prise d'assaut, et le château
se rendit. A l'assaut de Duras, le duc d'Anjou avait promis cinq cents
francs à celui qui entrerait le premier dans la ville.
Après la prise de Duras, qui termina la campagne, le duc d'Anjou,
connaissant l'importance et la force du château de Langoiran, ordonna à
messire Jean de Jumont, messire Tristan de Roye et à messire Jean de Rosoy,
avec cent lances de bonnes gens, de se rendre à Langoiran pour y tenir
frontière contre les Bordelais. Cette défection du sire de Langoiran fut
vivement ressentie par le roi d'Angleterre, qui le priva de toutes ses
possessions pour les donner, par une grâce spéciale, à Bertrand de
Montferrand, à cause des bons services que ce seigneur lui avait rendus et
des pertes énormes que les guerres présentes lui avaient occasionnées. Avec
l'approbation de notre Conseil, dit Richard II, nous donnons et concédons
audit Bertrand les châteaux, terres, rentes, revenus, manoirs, juridictions,
hommes, droits et pensions, et tous les autres biens meubles et immeubles
que possédait, tenait et recevait Bérard d'Albret, chevalier, jadis seigneur
de Langoiran, ainsi que tout ce qui lui était dû dans notre ville de
Bordeaux et dans son baillage, excepté les localités, terres, droits, etc.,
qui sont dans Tizan et Brissac. Nous donnons aussi à Bertrand tout ce que
Bérard possédait dans la ville et la châtellenie de Bourg et dans le Bourgès.
Toutes ces propriétés, ajoute le roi, nous appartiennent par le fait de la
révolte de Bérard, et nous pouvons en conséquence les donner à Bertrand et à
ses héritiers. Mais Bérard était de fait encore maître de ses propriétés et
forteresses, ou du moins de quelques-unes d'entre elles. Il conservait son
château de Langoiran, qu'il quittait de temps en temps pour guerroyer contre
les seigneurs qui avaient été parjures au serment qu'ils avaient prêtés au
roi de France. En 1380-81, Théobald de Haut-Puy prétendait avoir des droits
à la succession du seigneur de Langoiran. On avait des doutes sur sa
fidélité au roi d'Angleterre: Perducat d'Albret répondit de lui, et ses
terres lui furent rendues. Le château de Langoiran ne devait pas être
compris dans ce que réclamait Théobald; et d'ailleurs, s'il l'était, il ne
resta pas longtemps dans sa famille, car depuis 1374 Bertrand de Montferrand
avait épousé Rose d'Albret, fille d'Amanieu et sœur de Bérard, et de plus
toutes les possessions de Bérard avaient été données par le roi à Bertrand.
En 1 408, Bertrand de Montferrand est encore qualifié seigneur de Langoiran,
par suite, dit l'abbé Baurein, de son mariage avec Rose d'Albret.
Les seigneurs d'Albret, désirant rentrer en possession des immenses domaines
qui leur avaient appartenu dans les localités soumises au roi d'Angleterre,
passèrent avec le roi, le 16 janvier 1421, un accord par lequel ils
renoncèrent à un appel fait contre lui par leurs ancêtres. Ils s'engagèrent,
pour eux et pour leurs héritiers, à lui être fidèles et à lui prêter
hommage. Le roi, de son côté, promit d'oublier tout ce qui s'était passé. Il
laissa aux Albret la jouissance de tous leurs anciens privilèges, et leur
restitua toutes leurs terres. De leur côté, ils devaient remettre au roi les
possessions qui lui appartenaient. Cependant des réserves furent faites pour
le captalat de Buch, Vayres et Langoiran. Des contestations, à propos de ce
dernier château, durèrent encore fort longtemps, puisqu'en 1426-27,
Bertrand, fils de Bertrand de Montferrand, s'était pourvu auprès du roi
d'Angleterre pour être mis en possession des biens et des droits qui avaient
appartenu à Bérard d'Albret. Le procès n'était pas terminé en 1435. Le roi
d'Angleterre, dans une lettre écrite le 9 juillet de cette année à
l'archevêque de Bordeaux, au connétable de la même ville et à plusieurs
autres personnes, parmi lesquelles on trouve des hommes de loi, Jean de
Veruha, homme d'armes, capitaine d'Ancory et de Gensac, expose comment
Bertrand, seigneur de Montferrand et de Langoiran, le prie de reconnaître
ses droits à la succession de son oncle Bérard d'Albret, chevalier. Henri VI
les engage, en conséquence, à voir l'affaire, à l'examiner avec soin, à
interroger les personnes qui pourraient bien les renseigner, et à lui
remettre le résultat de leur délibération. Il paraît qu'ils jugèrent en
faveur de Bertrand, puisqu'en 1451 il passa avec Dunois un traité
particulier par lequel, comme seigneur de Montferrand et de Langoiran, il
s'engageait à lui remettre, une fois la ville de Bordeaux prise par les
Français, ses forteresses les plus importantes.
En 1453, il prit part à la révolte des Gascons contre le roi de France. "Il
y a lieu de penser, dit l'abbé Baurein, qu'il soutint un siège lors de la
seconde reddition de la Guienne, sous le roi Charles VII, puisque Jean du
Tillet, dans sa Chronique des rois de France, fait mention d'une charte en
date du 25 août 1453, laquelle porte abolition accordée par le roi Charles
VII aux habitants de Langoiran et autres lieux qui avaient tenu parti des
Anglais". Après la mort de Pétronille, veuve de Bertrand de Langoiran, ce
domaine revint à la couronne. A peine monté sur le trône, Louis XI, par
lettres patentes du 3 août 1461, le donna à Jean, bâtard d'Armagnac,
seigneur de Lescun et comte de Cominges, amiral et maréchal de France,
gouverneur et lieutenant général de la Guienne. Mais en 1474, voulant
s'attirer l'amitié des Gascons, il donna des lettres de grâce à plusieurs
seigneurs dont les pères avaient été bannis lors de la conquête; il restitua
à Gaston de Montferrand, fils de Bertrand, le château et la terre de
Langoiran. La famille de Montferrand conserva le château de Langoiran
jusqu'à la fin du XVIe siècle. En effet, Gaston de Montferrand en était
encore seigneur en 1498; Guy de Montferrand en 1550: c'était un des
capitaines les plus distingués de l'époque. En 1577, il avait le
commandement de presque toute l'armée protestante. Si l'on en croit
Mary-Lafon, c'est à Langoiran qu'eut lieu, vers la fin d'août 1578, la
rencontre du roi de Navarre et de Catherine de Médicis. Lorsque cette
princesse vint en Guienne, "le roi s'était avancé pour la recevoir jusqu'au
château de Langoiran, à la tête de six cents gentilshommes. L'escorte de
Catherine, quoique moins nombreuse et désarmée, n'était pas la moins
redoutable; on voyait à sa suite, en haut et superbe appareil, et cela tout
brave, tout éclatant, tout reluisant comme estoiles au ciel en temps serain,
ces soixante demoiselles qui, par un étrange abus de mots, étaient appelées
filles d'honneur". De son côté, Marguerite de Valois, femme du roi de
Navarre, raconte dans ses Mémoires que le roi vint au-devant de Catherine
jusqu'à La Réole, et ne dit pas un mot de Langoiran. L'entrevue, d'après
elle, eut lieu en 1579, et à La Réole.
Nous ne savons pas comment la baronnie de Langoiran passa entre les mains du
président Daffis, qui la possédait en 1640. Neuf ans plus tard, le Parlement
de Bordeaux se trouvant en guerre avec le duc d'Épernon, gouverneur de la
Guienne, celui-ci, pour affamer les Bordelais et empêcher les denrées de
descendre par les deux fleuves, fit construire une citadelle à Libourne,
s'empara du moulin du Ciron et du château de Langoiran. C'est un de ses
écuyers nommé Beauroche qui fut chargé de prendre ce château, "conqueste qui
ne fut pas bien difficile à faire, n'estant gardé que d'une vieille femme".
Quoiqu'en dise Fonteneil, à qui nous empruntons cette citation, et qui
était, comme membre du Parlement, ennemi du duc, le château fut, si l'on en
croit l'abbé Baurein, démoli et incendié vers cette époque, ce qui
prouverait qu'il s'était quelque peu défendu. Depuis lors, il ne s'est pas
relevé de ses ruines. Voici, à ce propos, ce qu'on trouve dans la réponse
faite à la fin du XVIIIe siècle à un questionnaire envoyé par une personne
qui voulait probablement acheter la terre de Langoiran: "Il (le château) fut
détruit par M. le duc d'Épernon; on pourrait le rebâtir à peu de frais, à
cause de la quantité de pierres et matériaux qui y sont. Les seigneurs de
Langoiran n'ayant plus habité cette baronnie, les bâtiments, à l'exception
des chais, cuviers et autres bâtiments de nécessité, ont été absolument
négligés; il n'y aa point de meubles". On voit dans le même manuscrit que la
chasse appartenait de droit au baron de Langoiran, sans partage quelconque,
et qu'elle s'étendait dans les paroisses de Langoiran et de Lestiac; que le
roi était seigneur suzerain de ces terres; que le domaine, dans sa totalité,
était noble et n'était sujet qu'aux impositions des vingtièmes; que ces
terres n'avaient aucune servitude ni charge quelconque en faveur d'aucun
seigneur particulier ni gens de main-morte; que six maisons nobles
rendaient hommage au seigneur de Langoiran. Trois étaient situées dans la
paroisse de Langoiran et trois dans celle de Lestiac; elles devaient un
droit de lods en cas de mutation, puisque le droit d'échange était uni à la
baronnie. On y voit aussi que la justice haute, moyenne et basse appartenait
sans aucun partage au baron de Langoiran: il nommait le juge, le lieutenant
de juge et autres officiers, mais il n'y avait point de conseil ni
d'officiers municipaux; que les habitants de Langoiran et de Lestiac avaient
une coutume particulière à laquelle ils étaient assujettis. Nous trouvons
aussi que la baronnie de Langoiran avait à la même époque droit de litre et
de banc dans les églises de Langoiran et de Lestiac, et que son revenu
annuel était d'environ dix mille livres. Dans le XVIIIe siècle et jusqu'à
ces derniers temps, le château et la terre de Langoiran appartenaient à M.
le marquis de Jumillac, qui les a vendus à M. Roux, ancien négociant et
numismatiste fort distingué. En sa qualité d'antiquaire, M. Roux conserve
précieusement les merveilleuses ruines de ce beau monument, ce qui nous fait
espérer qu'elles ne tomberont pas de quelque temps sous les coups de la
Bande noire.
Description du château de Langoiran:
Le château de Langoiran, bâti sur les coteaux qui bordent la rive droite de
la Garonne, à 28 kilomètres au-dessus de Bordeaux, occupe une des plus
belles situations du pays. Sa position n'est cependant pas de celles qu'on
choisissait dans les temps primitifs pour établir une grande forteresse, un
poste dominant un pays ou un passage. La Garonne est assez loin de ses
remparts, et le vallon qui passe au pied de ses murs est fort étroit et très
court. Ce n'était donc pas un poste militaire dans toute l'acception du mot.
Cependant, la position était très convenable pour établir une forteresse
secondaire, un de ces châteaux sur motte comme on en trouve tant partout. Il
a dû rester dans cet état, c'est-à-dire une motte avec basse-cour séparée du
plateau par un large fossé, jusqu'au commencement du XIVe siècle. Il est
probable que les seigneurs qui possédaient à cette époque le domaine de
Langoiran, ayant besoin d'une forteresse importante sur leurs terres, et
séduits par la beauté du site, ont profité de la coupure déjà faite et des
dispositions principales de la forteresse précédente, qui devait être en
bois, puisqu'il n'en reste absolument rien. Les terrasses naturelles
existant à la pointe du coteau rendaient la place inexpugnable de ce côté.
Le château de Langoiran a éprouvé tant de reconstructions, de réparations et
de mutilations; tant de lierre, de plantes grimpantes et d'arbustes
recouvrent presqu'enentier ses vieilles murailles, que l'étude en est
extrêmement difficile. (1)
Le château possède un donjon cylindrique de la fin du XIVe siècle. Il
comprenait deux étages voûtés reliés par un escalier à vis encore existant.
Le premier étage faisait huit mètres de haut jusqu’à la clef de voûte (qui a
été conservée et qui se trouve près du puits) il était pavé de carreaux sur
lesquels on pouvait voir les armes des seigneurs d’Escoussan, des éléments
floraux et formes géométriques. Les voûtes étaient peintes et recouvertes
d’un semis de léopards d’or sur fond de gueules (couleur rouge), partie des
armoiries de cette famille. Sur toutes les nervures de voûtes étaient peints
les blasons des familles collatérales qui se sont succédé. Au
rez-de-chaussée se trouve la salle des gardes munie d’une énorme cheminée à
l’intérieur du mur, d’un évier en pierre à l’intérieur d’une cavité
d’archère. Au premier étage subsistent des archères cruciformes (appelées
aussi meurtrières) sous des sortes de niches. On peut y observer deux
fresques datant de la construction du donjon; l’une représente saint Michel
tenant une balance dans la main gauche et une lance dans la droite. Sa tête
est nimbée et ses cheveux ondoyants. Le démon, comme d’habitude, cherche à
la faire pencher de son côté; mais la lance de l’archange, dirigée vers lui,
le renverse et les bonnes œuvres de l’âme, jugée par le tribunal de Dieu,
l’emportent sur les mauvaises. L’autre fresque représente saint Pierre qui
tient les clefs du paradis. Avec le temps, les autres fresques qui ornaient
les murs sous les différentes voûtes du château ont disparu. Le deuxième
étage constituait le logement du seigneur et de sa famille ainsi que de ses
invités. Cette salle n’était pas voûtée. Une grosse poutre avec un solivage
(chevron) recevait probablement un étage sous toiture ou une terrasse
suivant l’époque. À ce niveau, une grande fenêtre gothique trilobée a été
aménagée vers la fin du XIVe siècle. À l’intérieur, des bancs de pierre. Une
cheminée gothique, très belle et assez rare, a été placée à l’intérieur d’un
mur. Au XVIe siècle, comme à l’étage inférieur une nouvelle cheminée a été
édifiée et une grande ouverture percée. Sous le donjon sont disposés en
escalier une première cour, puis une basse-cour enserrées chacune par une
enceinte formant plus ou moins un angle droit dont les extrémités rejoignent
le fossé enveloppant.
Éléments protégés MH : les restes du château : classement par arrêté du 19
mai 1892. (2)
château-fort de Langoiran 33550 Langoiran, tel. 05 56 67
12 00, ouvert au public, visites libres avec documentation, visites guidées
sur demande. Ouvert tous les jours du 1er avril au 30 septembre de 14h à
19h, du 1er octobre au 31 mars de 14h à 17h, et aux vacances scolaires de
10h à 12h et 14h à 19h.
Ce site recense tous les châteaux de France, si vous possédez des documents
concernant ce château (architecture, historique, photos) ou si vous
constatez une erreur, contactez nous. Licence photos©webmaster B-E : les
photos ci-dessous sont interdites à la publication sur Internet, pour un
autre usage nous contacter.
A voir sur cette page "châteaux
de Gironde" tous les châteaux répertoriés à ce jour
dans ce département. |
|