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Château de Langoiran (Gironde)
 
 

           Le château de Langoiran est une des forteresses les plus considérables de la Guienne. Son histoire ne commence à sortir de l'obscurité qu'au milieu du XIIIe siècle. En 1262, Bernard d'Escoussan, seigneur de Langoiran, comme membre de la Cour de Gascogne, assemblée dans le préau de l'Archevêché de Bordeaux, signa les sentences rendues au nom du roi d'Angleterre, en procès avec Renaud de Pons et Marguerite de Turenne, sa femme, au sujet des terres de Bergerac et de Gensac. Vingt-cinq ans plus tard, en 1287, Bernard d'Escoussan, qui prenait le titre de mile (chevalier), était seigneur de Langoiran. Quelques années après, nous voyons que cette seigneurie ou du moins sa justice était divisée entre plusieurs personnes, puisque le 3 juin 1291-92, Édouard 1er est obligé de protéger Seguin du Puits, citoyen de Bordeaux, et sa femme, qui avaient une partie du droit de justice dans le château et la châtellenie de Langoiran, droit que le seigneur voulait probablement leur enlever. Le 12 juillet 1291, Édouard 1er écrivit à Bernard d'Escoussan de l'aider dans la guerre qui existe entre lui et le roi de France, et de faire en sorte que, dans cette circonstance, il ait à se louer, comme toujours, de ses bons services. Un Bernard d'Escoussan, peut-être le même, en était encore seigneur en 1315, car on le trouve, sous le titre de dominus de Logoyrano, dans la liste des seigneurs auxquels Édouard II écrivit, le 18 juillet, d'ajouter foi aux paroles de Jean de Bensted, chevalier, et de Thomas de Cantorbéry, clerc, qu'il envoie en Gascogne pour des affaires importantes. En 1324, Raymond d'Escoussan était seigneur de Langoiran. Le 30 septembre, le roi d'Angleterre, alors en guerre avec celui de France, lui écrivit pour l'engager à lui être fidèle comme par le passé.
Cette lettre, qui nous fait voir en quels termes les rois d'Angleterre écrivaient aux seigneurs de leurs possessions d'outre-mer lorsqu'ils avaient besoin de leurs services ou qu'ils craignaient de les voir passer à l'ennemi, est trop curieuse pour n'être pas rapportée en entier et dans le français écrit à cette époque: "Le Roi a nostre cher et foial Reymound de Stossan, seignur de Logoyrak, salutz. Nousavoms bien oy et entendu cornent vous, par voz grantz bountes et natures ces que les vous et voz ancestres, de toct temps, avetz entièrement monstre a nous, et a noz ancestres, come noz foialx et loialx et naturelx, estes ententifs et penibles d'eider, mentenir, et defendre nous, nostre estat, nostre honur, et noz droiturs celes parties; et qu'a ceo vous afforcez, par totes les voies que vous poetz, countre les Fraceis, qi, torcenousement et sodeinement, sont entrez, ove graunt host, nostre dite duchee, et purpernont noz terres, et noz droitures illeoques, et grevent a nous a les noz, par totes voies q'il poent; dount nous vous savons molt bon gree, et vous mercions come nous pooms... L'estat du païs, et les noveles, par devers vous, vous facez savoir, de temps en temps, si sovent come vous poez: issint que nous puissoms plus avisement, ordeiner ceo q'eut sera a faire: Confortez-vous, et soiez de bon quer, come nous nous fiomsde vous; qar nous vous aideroms enterement". Une lettre semblable fut envoyée le même jour à d'autres seigneurs du pays, parmi lesquels on trouve: Eymeric de Bourg; Guillaume Amanieu de Madaillan, seigneur de Rauzan; Guillaume Seguin, seigneur de Rions; Guillaume Sans, co-seigneur de Pommiers, etc. Elle fut aussi envoyée aux jurats et aux communes de La Réole et de Sauveterre. Le 18 mars de l'année suivante, le roi écrit à Bernard d'Escoussan, fils probablement de Raymond, pour le remercier de sa bonne conduite dans la guerre contre la France. Il lui annonce qu'il partira bientôt lui-même à la tête d'une nombreuse armée; que, pour le moment, il a pris en considération ses bonnes actions, ses travaux, les pertes qu'il a éprouvées, et qu'en conséquence il le récompensera de façon à le rendre content par la suite; il a déjà ordonné d'envoyer des munitions et des hommes pour défendre son château. Déjà, il a fait partir des troupes, de l'argent et des vivres, qui ne tarderont pas à arriver.
Trois ans plus tard, le 10 mars 1328, le roi le remercia de nouveau de sa fidélité, l'engagea à persister dans la même voie, et lui envoya maître Pierre de Galician, chanoine d'Agen, porteur de lettres de créances. Guillaume Sans de Pommiers, Guillaume Amanieu de Madaillan, seigneur de Rauzan, et le maire, les jurats et la commune de Bourg, reçurent une semblable lettre. Le 27 avril 1330, Édouard III écrit à Bernard qu'il sait tout ce qu'il a fait pour lui et pour ses ancêtres, à combien de périls il a été exposé, lui et les siens, pour la cause du roi. Il le loue, en conséquence, de sa fidélité; il lui annonce qu'il désire faire disparaître les abus qui se sont glissés dans le gouvernement de la province; qu'il espère que les ambassadeurs qu'il a envoyés à la cour de France seront favorablement écoutés, et que les discordes qui existent entre ce royaume et l'Angleterre auront bientôt un terme. Il le prie ensuite d'avoir foi en ce que lui diront de sa part deux de ses fidèles messagers, Jean Darcy le Cosyn et Guillaume Sans de Pommiers, qu'il a chargés d'affaires importantes. De semblables lettres furent envoyées à d'autres seigneurs gascons. Le 25 juin 1337, Édouard III écrivit de nouveau à quelques seigneurs gascons, et entr'autres à celui de Langoiran, pour les louer de leur fidélité; il les remercia des peines qu'ils avaient souffertes pour sa cause; il ajoute qu'il fera en sorte qu'ils aient à se réjouir de lui être restés fidèles. Il leur recommanda en outre d'avoir pleine confiance dans ce que leur dira, à propos d'autres affaires, Olivier Ingham, sénéchal de Gascogne. Rymer ne donne pas le nom de ce seigneur, mais il est probable que c'est ce même Bernard qui, dans un titre du 19 septembre 1335, est qualifié noble baron Bernard d'Escossan, damoiseau, seigneur de Langoyran. A cette époque, il épousa noble Miramonde de Calhau, qui était dame de Podensac. Il est probable que pendant quelque temps cette dernière seigneurie fut possédée par le seigneur de Langoiran. Ce qui précède nous donne une haute idée de la valeur et de la prudence de ce Bernard et de l'importance du château dont il était seigneur.
Le roi d'Angleterre paraît avoir accompli à son égard les promesses qu'il lui avait faites, car il lui donna le 1er juin 1342 la haute et basse justice dans les paroisses de Saint-Étienne du Tourne, de Sainte-Marie de Tabanac, de Saint-Seurin de Beaurech, de Saint-Martin de Cambes; la juridiction sur celle de Saint-Martin de Cérons, située dans la prévôtéde Barsac, et sur le lieu de Feyrère, située dans la paroisse de Cissac, dans les pins du Médoc. Il lui donna aussi le même jour les revenus sur l'exécution des jugements dans les causes criminelles, sur le ruisseau de Calemort, dans la juridiction de Saint-Magne,dans la paroisse d'Hostens. Les faveurs dont il était comblé entretinrent son zèle, et il fut un de ceux qui se rendirent en Angleterre en 1343 auprès d'Edouard III pour le prévenir que le duché de Guienne était mal gardé, que les Français couraient la campagne, et qu'il était urgent de pourvoir à sa défense. En 1315, au siége de Bergerac, il fut fait chevalier sur le champ de bataille; il partagea cet honneur avec plusieurs autres seigneurs gascons. Il suivit le comte de Derby dans son expédition en Guienne. Il paraît n'avoir eu qu'une fille, Mabile d'Escoussan, qui épousa Amanieu d'Albret, et lui apporta en dot la terre et le château de Langoiran. Amanieu d'Albret fut un des seigneurs les plus puissants et les plus illustres de la Gascogne. Le 4 juin 1285, des domaines situés dans les terres de Marennes furent restitués à un Amanieu d'Albret. Ils avaient été confisqués à Almann de Bédorède, damoiseau, qui avait été banni pour cause d'homicide. Amanieu d'Albret, signalé comme étant fils d'Amanieu, reçut le 24 avril 1289 du roi d'Angleterre les droits qui revenaient à ce monarque dans la haute et basse justice de la paroisse de Pissons (Pissos), diocèse de Bazas, et dans le territoire de Bordes-Soules, situé dans la paroisse de Luxeir (Luxey), la justice haute et basse de la paroisse d'Argelouse et de la Lande, qui appartenait à Amanieu comme seigneur du château de Sores. Ce seigneur n'était pas seulement un riche propriétaire, c'était aussi un guerrier et un diplomate employé par son souverain dans des affaires de la plus haute importance.
Le 3 juillet 1294, il fut chargé, avec Jean de Bretagne, Jean de Saint-Jean et Robert Tybtot, de ménager une alliance entre le roi d'Angleterre et celui de Castille. Le 19 octobre 1295, Édouard 1er lui écrivit pour le remercier de ses bons services, le louer d'avoir vaillamment combattu pour sa cause, et d'avoir exposé généreusement sa personne et ses biens. Il loua de la même façon plusieurs autres seigneurs de Gascogne, entr'autres celui de Rions, le maire, les jurats et la commune de Bourg. Le 1 5 août 1302, il fut un de ceux qu'Édouard chargea de négocier un traité de paix avec le roi de France. Le 26 octobre 1305, il fut également chargé, avec plusieurs autres seigneurs, d'un message important pour le Pape. Il paraît que, dans cette occasion, il n'oublia pas ses propres intérêts; car le Pape écrivit au roi, le 2 des calendes de mars de l'an 1306, de laisser à Amanieu le château de Milhau, possédé autrefois par son père. Le 20 octobre de la même année, le roi répondit qu'il était disposé à faire dans cette occasion tout ce qui serait en son pouvoir pour être agréable à Sa Sainteté. Moreri, dans sa cinquième édition en deux volumes, dit qu'Amanieu remit à Édouard, prince d'Angleterre,tout le droit qu'il avait sur le château et la châtellenie de Milhat. Son esprit était également propre à traiter les affaires les plus délicates; il fut un de ceux qui furent chargés, le 6 novembre 1307, de négocier le mariage du roi d'Angleterre avec Isabelle, fille de Philippe le Bel, et de discuter la dot que cette princesse devait apporter. Édouard écrivit au roi de France qu'il pouvait ajouter foi aux paroles des messagers qu'il lui envoyait. Le même jour, le roi donna à Amanieu deux mille livres bordelaises à prendre sur le péage de Saint-Macaire. Le 1er janvier 1308, il l'envoya de nouveau vers Philippe, et le 4 mars 1309 vers le Pape, pour traiter des affaires de la plus haute importance. Le 25 mai de cette même année, une donation est faite à Raymond Guillaume de Budos, neveu du Pape; on trouve Amanieud'Albret parmi les témoins. Le 6 avril 1312, le roi lui demande son avis sur des affaires majeures. Le 14 du même mois, il le charge d'aider de ses lumières Jean de Ferrère, sénéchal de Gascogne, pour conserver intacts les droits du roi dans ce pays. Il paraît que les séances qu'ils tinrent ensemble furent orageuses, car les 5, 16 et 19 août, le roi leur écrivit pour les engager à s'entendre, et le 4 des ides d'août, le Pape écrivit à Jean de Ferrère dans le même but.
Cette querelle était devenue sérieuse, et les sujets d'Amanieu en avaient supporté les conséquences. Aussi celui-ci porta-t-il plainte au roi de France contre le roi d'Angleterre, ses sénéchaux, ses baillis, ses maires, ses sujets, de ce qu'ils étaient entrés dans ses domaines et y avaient commis des meurtres, des vols et incendié les habitations. Le roi de France arrangea l'affaire et fit savoir, par une lettre datée du 2 juillet 1313, qu'Amanieu renonçait à toute poursuite pour ces faits. Mais le sire d'Albret ne s'était pas contenté de simples excuses, il avait exigé autre chose; aussi voyons-nous que le 3 juillet 1313, le roi d'Angleterre, par ordonnance du roi de France, son beau-père, et pour les bons services qu'Amanieu d'Albret lui avait rendus, donna à ce dernier vingt mille livres tournois, qui devaient être payées en quatre termes. Le lendemain, il écrivit en conséquence au sénéchal de Gascogne et au connétable de Bordeaux, de les lui faire solder aux époques assignées. Il paraît qu'en cette occasion les ordres du roi ne furent pas fidèlement exécutés, car il fut obligé d'écrire de nouveau au sénéchal d'Aquitaine et au connétable de Bordeaux de faire solder les arriérés de cette somme. Des affaires très importantes lui furent encore confiées le 17 juillet de la même année. Le 30 août 1316, le roi lui donna la juridiction sur la baronnie de Nérac. Le 4 novembre 1317, il écrit au Pape de ne pas croire aux faits imputés à Bertrandde Goth et à Amanieud'Albret; ces faits seraient-ils vrais, qu'il engage au moins le Pape, comme étant l'offensé, à les pardonner. Le 9 avril 1318, il fait payer à Amanieu une pension qui lui était due. Le 4 novembre,il écrivit à Jourdan de l'Isle, seigneur de Casaubon, pour le prier d'intercéder auprès du Pape en faveur d'Amanieu et de Bertrand. Tout cela prouve que jusqu'alors les querelles dont nous avons parlé avaient été oubliées de part et d'autre, et que la bonne harmonie était rétablie.
Quelques années plus tard surgit une nouvelle querelle à propos de certaines guerres qu'Amanieu eut à soutenir contre des seigneurs de Gascogne. Le sénéchal Foulques Lestrange s'interposa au nom du roi; le sire d'Albret ne voulut pas obéir; enfin les choses s'arrangèrent, et le roi oublia tout. Depuis sa querelle avec le sénéchal d'Aquitaine, il restait toujours dans l'âme du sire d'Albret un certain venin contre le roi d'Angleterre, ou du moins contre ses officiers en Guienne; et si Amanieu ne cherchait pas les occasions de leur être désagréable, il profitait de celles qui se présentaient, sauf plus tard à trouver un prétexte pour rentrer en grâce. Vers 1326, les Français envahirent subitement les possessions anglaises. Quelques seigneurs, surpris de cette irruption inattendue, ne pouvant ou ne désirant pas résister, passèrent du côté de l'ennemi. Amanieu fut de ce nombre; mais il parvint à s'excuser, et le roi d'Angleterre, acceptant les raisons qu'il donna, écrivit le 24 juillet 1326 qu'il pardonnait tout, et désirait que le sire d'Albret, ses enfants et ses hommes, ne fussent pas inquiétés à propos des actes quelconques qu'ils avaient pu commettre dans cette expédition. Le roi pardonnait et semblait oublier les injures, car il ne cessait de combler Amanieu de ses dons. En 1354, Bernard d'Escoussan était mort. Le roi lui devait ses gages; il écrivit le 1er juillet pour les faire payer à Amanieu d'Albret et à son épouse, fille de Bernard. Le même jour, il accorda au seigneur de Langoiran les privilèges dont jouissaient les habitants de Bordeaux. Le 11 du même mois, et le 5 août suivant, il lui rendit la paroisse de Saint-Martinde Fabro (de Sabres?) avec sa juridiction. Le 14 juillet, il lui donna mille livres de rentes à prendre sur certains châteaux, villes et terres. Le même jour, il lui fit restituer le château de Cadorte (Caudrot?). Cette même année, Thomas de Roos, maire de Bordeaux, condamna à mort, dans ladite ville, Dominique Deunant, écuyer d'Amanieu, malgré la sauvegarde que le roi lui avait donnée, quoiqu'il ne fût pas de Bordeaux et ne dépendît pas de la juridiction de cette ville. Le roi écrivit à Édouard, prince de Galles, son lieutenant en Guienne, d'étudier cette affaire et de la terminer, après avoir au préalable, consulté les parties intéressées. La suite de ce procès n'est pas connue.
En 1356, le sire de Langoiran assistait à la bataille de Poitiers; il avait suivi le prince de Galles dans sa chevauchée du Languedoc. Il fut un des gardiens de la trêve de deux ans qui fut faite à Bordeaux entre la France et l'Angleterre, le 23 mars de cette même année, et qui devait durer jusqu'au jour de Pâques 1359. Le 20 août 1360, un Amanien d'Albret, seigneur de Langoiran, et plusieurs autres, furent chargés par Édouard III de punir ceux qui violaient les trêves jurées entre lui et le roi de France. En 1373, le sire de Langoiran fit partie du corps d'armée qui, sous la conduite de Thomas Felton, sénéchal de Bordeaux, se rendit à Thouars pour débloquer cette ville que Bertrand Du Guesclin assiégeait. Cette expédition ne réussit pas; mais peu de temps après, ces mêmes Gascons firent lever le siége de Mortagne attaqué par le sire de Cliçon, ravagèrent la terre du seigneur de Partenay, excepté les forteresses, et rentrèrent à Bordeaux. Bérard d'Albret, fils de Bérard II d'Albret et de Brunissinde de Gailly, fille du vicomte de Bénauges et de Castillon, et d'Assalide de Bordeaux, était seigneur de Langoiran en 1374. C'est probablement celui qui est cité par Moreri comme fils de Bernard Ezi, deuxième du nom, et qui avait épousé en 1357 Hélène de Caumont, dame de Sainte-Bazeille. Il fut pris à la bataille d'Eymet gagnée par les Français, qui, sous la conduite du duc d'Anjou et de Bertrand Du Guesclin, assiégeaient Bergerac. Thomas Felton, qui les commandait, et les sires de Mussidan, de Duras et de Rauzan partagèrent son sort. Les quatre seigneurs gascons jurèrent, entre les mains du duc d'Anjou, fidélité au roi de France; mais ceux de Duras et de Rauzan ne tardèrent pas à manquer à leur promesse et repassèrent aux Anglais; celui de Mussidan en fit autant, mais longtemps après. Le sire de Langoiran fut le seul qui resta fidèle aux Français jusqu'à la fin de sa vie. A peine le duc d'Anjou eut-il appris la trahison des sires de Duras et de Rauzan, qu'il résolut d'aller assiéger leurs châteaux. La ville de Duras fut prise d'assaut, et le château se rendit. A l'assaut de Duras, le duc d'Anjou avait promis cinq cents francs à celui qui entrerait le premier dans la ville.
Après la prise de Duras, qui termina la campagne, le duc d'Anjou, connaissant l'importance et la force du château de Langoiran, ordonna à messire Jean de Jumont, messire Tristan de Roye et à messire Jean de Rosoy, avec cent lances de bonnes gens, de se rendre à Langoiran pour y tenir frontière contre les Bordelais. Cette défection du sire de Langoiran fut vivement ressentie par le roi d'Angleterre, qui le priva de toutes ses possessions pour les donner, par une grâce spéciale, à Bertrand de Montferrand, à cause des bons services que ce seigneur lui avait rendus et des pertes énormes que les guerres présentes lui avaient occasionnées. Avec l'approbation de notre Conseil, dit Richard II, nous donnons et concédons audit Bertrand les châteaux, terres, rentes, revenus, manoirs, juridictions, hommes, droits et pensions, et tous les autres biens meubles et immeubles que possédait, tenait et recevait Bérard d'Albret, chevalier, jadis seigneur de Langoiran, ainsi que tout ce qui lui était dû dans notre ville de Bordeaux et dans son baillage, excepté les localités, terres, droits, etc., qui sont dans Tizan et Brissac. Nous donnons aussi à Bertrand tout ce que Bérard possédait dans la ville et la châtellenie de Bourg et dans le Bourgès. Toutes ces propriétés, ajoute le roi, nous appartiennent par le fait de la révolte de Bérard, et nous pouvons en conséquence les donner à Bertrand et à ses héritiers. Mais Bérard était de fait encore maître de ses propriétés et forteresses, ou du moins de quelques-unes d'entre elles. Il conservait son château de Langoiran, qu'il quittait de temps en temps pour guerroyer contre les seigneurs qui avaient été parjures au serment qu'ils avaient prêtés au roi de France. En 1380-81, Théobald de Haut-Puy prétendait avoir des droits à la succession du seigneur de Langoiran. On avait des doutes sur sa fidélité au roi d'Angleterre: Perducat d'Albret répondit de lui, et ses terres lui furent rendues. Le château de Langoiran ne devait pas être compris dans ce que réclamait Théobald; et d'ailleurs, s'il l'était, il ne resta pas longtemps dans sa famille, car depuis 1374 Bertrand de Montferrand avait épousé Rose d'Albret, fille d'Amanieu et sœur de Bérard, et de plus toutes les possessions de Bérard avaient été données par le roi à Bertrand. En 1 408, Bertrand de Montferrand est encore qualifié seigneur de Langoiran, par suite, dit l'abbé Baurein, de son mariage avec Rose d'Albret.
Les seigneurs d'Albret, désirant rentrer en possession des immenses domaines qui leur avaient appartenu dans les localités soumises au roi d'Angleterre, passèrent avec le roi, le 16 janvier 1421, un accord par lequel ils renoncèrent à un appel fait contre lui par leurs ancêtres. Ils s'engagèrent, pour eux et pour leurs héritiers, à lui être fidèles et à lui prêter hommage. Le roi, de son côté, promit d'oublier tout ce qui s'était passé. Il laissa aux Albret la jouissance de tous leurs anciens privilèges, et leur restitua toutes leurs terres. De leur côté, ils devaient remettre au roi les possessions qui lui appartenaient. Cependant des réserves furent faites pour le captalat de Buch, Vayres et Langoiran. Des contestations, à propos de ce dernier château, durèrent encore fort longtemps, puisqu'en 1426-27, Bertrand, fils de Bertrand de Montferrand, s'était pourvu auprès du roi d'Angleterre pour être mis en possession des biens et des droits qui avaient appartenu à Bérard d'Albret. Le procès n'était pas terminé en 1435. Le roi d'Angleterre, dans une lettre écrite le 9 juillet de cette année à l'archevêque de Bordeaux, au connétable de la même ville et à plusieurs autres personnes, parmi lesquelles on trouve des hommes de loi, Jean de Veruha, homme d'armes, capitaine d'Ancory et de Gensac, expose comment Bertrand, seigneur de Montferrand et de Langoiran, le prie de reconnaître ses droits à la succession de son oncle Bérard d'Albret, chevalier. Henri VI les engage, en conséquence, à voir l'affaire, à l'examiner avec soin, à interroger les personnes qui pourraient bien les renseigner, et à lui remettre le résultat de leur délibération. Il paraît qu'ils jugèrent en faveur de Bertrand, puisqu'en 1451 il passa avec Dunois un traité particulier par lequel, comme seigneur de Montferrand et de Langoiran, il s'engageait à lui remettre, une fois la ville de Bordeaux prise par les Français, ses forteresses les plus importantes.
En 1453, il prit part à la révolte des Gascons contre le roi de France. "Il y a lieu de penser, dit l'abbé Baurein, qu'il soutint un siège lors de la seconde reddition de la Guienne, sous le roi Charles VII, puisque Jean du Tillet, dans sa Chronique des rois de France, fait mention d'une charte en date du 25 août 1453, laquelle porte abolition accordée par le roi Charles VII aux habitants de Langoiran et autres lieux qui avaient tenu parti des Anglais". Après la mort de Pétronille, veuve de Bertrand de Langoiran, ce domaine revint à la couronne. A peine monté sur le trône, Louis XI, par lettres patentes du 3 août 1461, le donna à Jean, bâtard d'Armagnac, seigneur de Lescun et comte de Cominges, amiral et maréchal de France, gouverneur et lieutenant général de la Guienne. Mais en 1474, voulant s'attirer l'amitié des Gascons, il donna des lettres de grâce à plusieurs seigneurs dont les pères avaient été bannis lors de la conquête; il restitua à Gaston de Montferrand, fils de Bertrand, le château et la terre de Langoiran. La famille de Montferrand conserva le château de Langoiran jusqu'à la fin du XVIe siècle. En effet, Gaston de Montferrand en était encore seigneur en 1498; Guy de Montferrand en 1550: c'était un des capitaines les plus distingués de l'époque. En 1577, il avait le commandement de presque toute l'armée protestante. Si l'on en croit Mary-Lafon, c'est à Langoiran qu'eut lieu, vers la fin d'août 1578, la rencontre du roi de Navarre et de Catherine de Médicis. Lorsque cette princesse vint en Guienne, "le roi s'était avancé pour la recevoir jusqu'au château de Langoiran, à la tête de six cents gentilshommes. L'escorte de Catherine, quoique moins nombreuse et désarmée, n'était pas la moins redoutable; on voyait à sa suite, en haut et superbe appareil, et cela tout brave, tout éclatant, tout reluisant comme estoiles au ciel en temps serain, ces soixante demoiselles qui, par un étrange abus de mots, étaient appelées filles d'honneur". De son côté, Marguerite de Valois, femme du roi de Navarre, raconte dans ses Mémoires que le roi vint au-devant de Catherine jusqu'à La Réole, et ne dit pas un mot de Langoiran. L'entrevue, d'après elle, eut lieu en 1579, et à La Réole.
Nous ne savons pas comment la baronnie de Langoiran passa entre les mains du président Daffis, qui la possédait en 1640. Neuf ans plus tard, le Parlement de Bordeaux se trouvant en guerre avec le duc d'Épernon, gouverneur de la Guienne, celui-ci, pour affamer les Bordelais et empêcher les denrées de descendre par les deux fleuves, fit construire une citadelle à Libourne, s'empara du moulin du Ciron et du château de Langoiran. C'est un de ses écuyers nommé Beauroche qui fut chargé de prendre ce château, "conqueste qui ne fut pas bien difficile à faire, n'estant gardé que d'une vieille femme". Quoiqu'en dise Fonteneil, à qui nous empruntons cette citation, et qui était, comme membre du Parlement, ennemi du duc, le château fut, si l'on en croit l'abbé Baurein, démoli et incendié vers cette époque, ce qui prouverait qu'il s'était quelque peu défendu. Depuis lors, il ne s'est pas relevé de ses ruines. Voici, à ce propos, ce qu'on trouve dans la réponse faite à la fin du XVIIIe siècle à un questionnaire envoyé par une personne qui voulait probablement acheter la terre de Langoiran: "Il (le château) fut détruit par M. le duc d'Épernon; on pourrait le rebâtir à peu de frais, à cause de la quantité de pierres et matériaux qui y sont. Les seigneurs de Langoiran n'ayant plus habité cette baronnie, les bâtiments, à l'exception des chais, cuviers et autres bâtiments de nécessité, ont été absolument négligés; il n'y aa point de meubles". On voit dans le même manuscrit que la chasse appartenait de droit au baron de Langoiran, sans partage quelconque, et qu'elle s'étendait dans les paroisses de Langoiran et de Lestiac; que le roi était seigneur suzerain de ces terres; que le domaine, dans sa totalité, était noble et n'était sujet qu'aux impositions des vingtièmes; que ces terres n'avaient aucune servitude ni charge quelconque en faveur d'aucun seigneur particulier ni gens de main-morte; que six maisons nobles
rendaient hommage au seigneur de Langoiran. Trois étaient situées dans la paroisse de Langoiran et trois dans celle de Lestiac; elles devaient un droit de lods en cas de mutation, puisque le droit d'échange était uni à la baronnie. On y voit aussi que la justice haute, moyenne et basse appartenait sans aucun partage au baron de Langoiran: il nommait le juge, le lieutenant de juge et autres officiers, mais il n'y avait point de conseil ni d'officiers municipaux; que les habitants de Langoiran et de Lestiac avaient une coutume particulière à laquelle ils étaient assujettis. Nous trouvons aussi que la baronnie de Langoiran avait à la même époque droit de litre et de banc dans les églises de Langoiran et de Lestiac, et que son revenu annuel était d'environ dix mille livres. Dans le XVIIIe siècle et jusqu'à ces derniers temps, le château et la terre de Langoiran appartenaient à M. le marquis de Jumillac, qui les a vendus à M. Roux, ancien négociant et numismatiste fort distingué. En sa qualité d'antiquaire, M. Roux conserve précieusement les merveilleuses ruines de ce beau monument, ce qui nous fait espérer qu'elles ne tomberont pas de quelque temps sous les coups de la Bande noire.

Description du château de Langoiran:

Le château de Langoiran, bâti sur les coteaux qui bordent la rive droite de la Garonne, à 28 kilomètres au-dessus de Bordeaux, occupe une des plus belles situations du pays. Sa position n'est cependant pas de celles qu'on choisissait dans les temps primitifs pour établir une grande forteresse, un poste dominant un pays ou un passage. La Garonne est assez loin de ses remparts, et le vallon qui passe au pied de ses murs est fort étroit et très court. Ce n'était donc pas un poste militaire dans toute l'acception du mot. Cependant, la position était très convenable pour établir une forteresse secondaire, un de ces châteaux sur motte comme on en trouve tant partout. Il a dû rester dans cet état, c'est-à-dire une motte avec basse-cour séparée du plateau par un large fossé, jusqu'au commencement du XIVe siècle. Il est probable que les seigneurs qui possédaient à cette époque le domaine de Langoiran, ayant besoin d'une forteresse importante sur leurs terres, et séduits par la beauté du site, ont profité de la coupure déjà faite et des dispositions principales de la forteresse précédente, qui devait être en bois, puisqu'il n'en reste absolument rien. Les terrasses naturelles existant à la pointe du coteau rendaient la place inexpugnable de ce côté. Le château de Langoiran a éprouvé tant de reconstructions, de réparations et de mutilations; tant de lierre, de plantes grimpantes et d'arbustes recouvrent presqu'enentier ses vieilles murailles, que l'étude en est extrêmement difficile. (1)
Le château possède un donjon cylindrique de la fin du XIVe siècle. Il comprenait deux étages voûtés reliés par un escalier à vis encore existant. Le premier étage faisait huit mètres de haut jusqu’à la clef de voûte (qui a été conservée et qui se trouve près du puits) il était pavé de carreaux sur lesquels on pouvait voir les armes des seigneurs d’Escoussan, des éléments floraux et formes géométriques. Les voûtes étaient peintes et recouvertes d’un semis de léopards d’or sur fond de gueules (couleur rouge), partie des armoiries de cette famille. Sur toutes les nervures de voûtes étaient peints les blasons des familles collatérales qui se sont succédé. Au rez-de-chaussée se trouve la salle des gardes munie d’une énorme cheminée à l’intérieur du mur, d’un évier en pierre à l’intérieur d’une cavité d’archère. Au premier étage subsistent des archères cruciformes (appelées aussi meurtrières) sous des sortes de niches. On peut y observer deux fresques datant de la construction du donjon; l’une représente saint Michel tenant une balance dans la main gauche et une lance dans la droite. Sa tête est nimbée et ses cheveux ondoyants. Le démon, comme d’habitude, cherche à la faire pencher de son côté; mais la lance de l’archange, dirigée vers lui, le renverse et les bonnes œuvres de l’âme, jugée par le tribunal de Dieu, l’emportent sur les mauvaises. L’autre fresque représente saint Pierre qui tient les clefs du paradis. Avec le temps, les autres fresques qui ornaient les murs sous les différentes voûtes du château ont disparu. Le deuxième étage constituait le logement du seigneur et de sa famille ainsi que de ses invités. Cette salle n’était pas voûtée. Une grosse poutre avec un solivage (chevron) recevait probablement un étage sous toiture ou une terrasse suivant l’époque. À ce niveau, une grande fenêtre gothique trilobée a été aménagée vers la fin du XIVe siècle. À l’intérieur, des bancs de pierre. Une cheminée gothique, très belle et assez rare, a été placée à l’intérieur d’un mur. Au XVIe siècle, comme à l’étage inférieur une nouvelle cheminée a été édifiée et une grande ouverture percée. Sous le donjon sont disposés en escalier une première cour, puis une basse-cour enserrées chacune par une enceinte formant plus ou moins un angle droit dont les extrémités rejoignent le fossé enveloppant.


Éléments protégés MH : les restes du château : classement par arrêté du 19 mai 1892. (2)

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(1)     La Guienne militaire: histoire et description des villes fortifiées, forteresses et châteaux construits dans le pays pendant la domination anglaise. Tome 2, par Léo Drouyn (1816-1896) Éditeur: Didron (Paris). Date d'édition: 1865
(2)
  
   source :  https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/

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