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Château de Rigny (Haute Saône)
 
 

          A quatre kilomètres en amont de Gray, sur la rive droite de la Saône, se trouve le village de Rigny dont l'existence remonte à l'époque gallo-romaine et dont le nom apparaît de bonne heure dans l'histoire de la Franche-Comté. Enclavé dans cette province, dépendant du duché de Bourgogne el "mouvant du Roy de France à cause de sa ville et grosse tour de Sens, situé sur les extrémités du royaulme", le château de Rigny était un point stratégique important: en conséquence, il devait jouer un rôle dans toutes les guerres de frontières, et, de fait, continuellement assailli, pris, rasé, reconstruit, il semble ne renaître de ses ruines que pour s'offrir à de nouveaux désastres. Dès 891, Rigny, alors appelé Rione, est détruit par les Normands dont Charles le Gros avait autorisé l’hivernage en Bourgogne. Puis, à peine les dangers de l'ouest étaient-ils écartés, qu'une nouvelle invasion surgissait à l'est: celle des Hongrois qui passèrent le Rhin, en 947, pour envahir et saccager la Champagne et la Bourgogne. Une trêve suivit pour Rigny; mais, après quelques siècles de répit, les habitants de ce pauvre et indigent pays connurent de nouvelles calamités. En 1286, les troupes du comte Othon IV de Bourgogne s'emparèrent du château et, parmi les prisonniers, il est fait mention d'un Jean de Rigny. C'était le père du fameux Foulques de Rigny, sénéchal de Bourgogne, qui se mit, dès 1290, à reconstruire le château; mais peu après commencèrent les luttes entre Philippe le Bel et les barons comtois, et Rigny fut de nouveau ruiné. A la suite de ces événements et considérant "les grans travaux, mésaises, griefs el dommages que ses hommes et ses gens de Rigny ont eus, soufferts et encourus de courses d'armes et de prises de leurs chevaux et de leurs biens par aucuns gens et par plusieurs personnes qui lui étoient nuisants". Foulques de Rigny, en 1311, affranchit ses sujets de la mainmorte. Philippe le Bel confirma et Charles VII étendit ces privilèges, exemptant les habitans de Rigny, "toujours fidèles et ohéissants sujets du Roy de France... de toutes tailles, aydes et subsydes et aussi des gabelles".

Le petit-fils de Foulques, Hugues 1er, pour s'être allié avec Jean de Neuchâtel, s'était vu confisquer Rigny, que Philippe VI avait donné à sa femme Jeanne de Bourgogne. Mais, en récompense de ses services, Jean le Bon lui rendit son château en 1359. Bien plus, ayant été pris à la bataille de Brignais, Hugues reçut du Roi une donation le dédommageant des frais faits pour sa rançon (21 juin 1363). Hugues 1er mourut au mois de novembre 1379 au siège de Termonde par les Gantois. Plus tard, quand la France fut divisée par les partis des Armagnacs et des Bourguignons, les seigneurs de Rigny se rangèrent sous la bannière de leur suzcrain; c'est ainsi que Antoine de Vergy, qui était devenu seigneur de Rigny par suite de son mariage avec Jeanne, fille de Hugues 1er, fut blessé en défendant Jean sans Peur à l'entrevue du pont de Montereau et "aussitost arrèté et détenu prisonnier en dures prisons desquelles, toutesfois, il eschappa quelque temps après". Dans la troisième ligue contre Louis XI, Guillaume de Vergy combattit aux côtés de Charles le Téméraire; il prit part à la journée de Morat (1446), puis, après la bataille de Nancy, il fut fait prisonnier par les Français en défendant la fille du duc de Bourgogne. Louis XI, reconnaissant ses mérites, sut se l'atlucher en lui donnant tous les biens des Vergy et l'admit au nombre de ses conseillers; mais, à l'avènement de Charles VIII, le sire de Rigny offrit ses services à Maximilien d'Autriche, qui avait épousé la fille du Téméraire, et fut chargé par l’empereur du commandement de ses troupes en Bourgogne. A cette date, le domaine de Rigny passa aux Pontailler, qui le gardèrent un siècle et le vendirent, en 1608, pour 25,000 livres tournois, au duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV. Douze ans après, Jacques Morin, seigneur du Bocage, l'achetait, à son tour, au duc de Vendome.

Aussi bien, pourrait-on croire que la série des guerres est épuisée et que, avec le XVIIe siècle, Rigny va pouvoir connaitre enfin la paix; il n'en est rien pourtant, car c'est précisément à cette époque que cette seigneurie vit les journées les plus critiques de son histoire. Depuis longtemps déjà, les habitants de Rigny et ceux de Gray, voisins d'une lieue à peine, étaient divisés par une sourde inimitié, avivée encore des insolences et des vexations qui naissent chaque jour entre voisins dont les rapports sont par trop tendus. Ajoutons, pour être justes, que le beau rôle ne fut pas toujours du côté de Rigny; an mois de novembre 1621, par exemple, le chevalier du Bocage conduisit ses manants sous les murs de Gray, leur promettant victoire facile et riche butin; mais il échoua dans sa tentative et plainte fut portée contre lui au chancelier de France, qui demanda au gouverneur de Besançon de "tenir la main, comme il disoit aussy vouloir faire de son costé, afin que toute voye de faict fut empeschée". Au chevalier du Bocage avait succédé, en 1627, comme seigneur de Rigny, Jean-Jacques de Longueval, "homme d'armes de Mgr le due d'Orléans, frère du Roy et gentilhomme de sa chambre", qui ne parait pas avoir toujours justifié ce passage d’un mémoire du temps où l’on dit de lui "u'il s'est toujours comporté avec telle modération dans le debvoir qu'il debvoit et doibt à Sa Majesté, qu'il n'a donné subject à aucuns de luy méfaire ny porter dommages en ses biens". Nous voyons, en effet, le conseil de ville de Gray porter plainte au parlement de Dôle contre le seigneur de Rigny, coupable d'avoir fait arrêter et garder trois jours en prison des bateliers convoyant du sel (6 mars 1633). D'autre part, on se rend compte aisément que Gray, ville espagnole, ne devait pas regarder sans convoitise la seigneurie française de Rigny, qui lui fermait le passage des vivres et des marchandises par eau, en raison de sa situation. En résumé, Rigny, pour se servir d'une énergique expression du conseiller Pétrey de Champvans, Rigny était une paille dans l'œil de Gray.

De tous ces ferments de discorde, un conflit plus grave devait naître fatalement à la première occasion. "Lorsque le Roy entreprit le siège de Dôle sous la conduite de Mgr le prince de Condé, nous rapporte un mémoire du temps, la place (Rigny) fut visitée par son ordre, et ayant trouvé ce poste fort avantageux pour maintenir le pays ennemi, il commanda au sieur de Longueval de tenir bon dans son château et l'assura que s'il était assiégé, il distrairait des troupes du siège de Dôle pour faire cesser celui de Rigny; si bien que le sieur de Longueval demeura ferme dans la résolution de s’y bien défendre". Mais, fort de ces promesses, Longueval acheva d'irriter les Graylois par son arrogance; une expédition fut décidée et, le 16 juin 1636, Pétrey de Champvans envoya vers Rigny une véritable petite armée. Arrivés à l'entrée du village, les assiégeants firent halte et demandèrent, par un trompette envoyé au seigneur de Longueval, la remise de la place. Sur le refus de Longueval, on mit le feu aux deux extrémités du pays, en même temps que l'on faisait affûter le canon et commencer la batterie, qui tira jusqu'à la nuit. A la faveur des ténèbres, le seigneur de Rigny tenta une sortie, mais, n'étant soutenu que de dix arquebusiers en tout, il dut bientôt se replier et rentrer au château pour y continuer la résistance. Enfin un traité fut conclu, M. de Longueval-Rigny, après six jours de siège, "ayant tué cent vingt ennemis, sortait de son château avec armes et bagages, tambour battant et la mèche allumée, à la tête de ses seize domestiques". A peine était-il parti que les Graylois et les gens de guerre, en dépit du traité, saccagèrent le village et le détruisirent de fond en comble. "Ils ont brûlé et ruiné entièrement, démoli et abattu les murailles dudit château, tué plusieurs habitants, violé plusieurs femmes et filles, tué et jeté icelles dans la rivière de Saulne, tellement que ledit Rigny est entièrement désert et inhabitable". Pendant ce temps, Longueval et les habitants de Rigny s'étaient réfugiés à Saint-Seine où procès-verbal fut rédigé, devant notaire royal. Quant au seigneur de Rigny, réduit au plus déplorable état, il implora la libéralité du Roi. Faisant droit à sa requête, Louis XIII lui donna, par brevet du 29 septembre 1639 la terre de Montfalconnet, en Bresse, et celle de Mignot, en Bourgogne, dont les seigneurs, le comte de Saint-Amour et le sieur d'Andelot, avaient pris une part active au siège de Rigny.

Mais lorsque, après la paix (1643), les habilants de la Franche-Comté recouvrèrent leurs biens, M. de Longueval, à qui l'on rendait Rigny, dut rétrocéder Montfalconnet et Mignot à leurs anciens propriétaires. Il en appela à la justice du Roi pour se faire indemniser de ses pertes. Nous ne connaissons pas la réponse du Roi, mais on doute de la prise en considération de ces demandes, si fondées pourtant, quand on voit le sieur de Billy, après avoir épousé la fille de Longueval (1665), construire un modeste château sur les ruines de l’ancienne forteresse. En dépit de l'oubli de ceux pour la cause desquels ils avaient tout sacrifié, malgré la ruine de leur domaine et la pauvreté de leur demeure, les seigneurs de Rigny avaient gardé intact l'orgueil de leur titre et prétendaient conserver l'intégrité des anciens droits seigneuriaux attachés à leur fief. Même on dirait que leur exigence s'était accrue avec leur désastre. En effet, M. de Billy, revenant de Versailles où il faisait figure au grand détriment de ses maigres revenus, obligea le sieur Jobelot à se présenter en personne pour qu'il reçût ses devoirs de vassal et comme il n'y avait plus de pont-levis, c'est à la grille du château qu'eut lieu la cérémonie. Vraiment, tout ceci est d'un autre âge et donne à croire que la puissance de Rigny avait dû être considérable pour que, même les seigneurs pussent se montrer d'une telle exigence. A la mort de M. de Billy la seigneurie de Rigny fut achetée par les Gérard, seigneurs de Mont-Saint-Léger (1690), qui la cédèrent en 1717 à Jean-Baptiste Baulard, avocat du Roi au bailliage et siège présidial de Gray, dans la famille duquel elle est restée depuis, et si ses propriétaires ne connurent plus les horreurs des attaques à main armée, ils eurent par contre, ce qui n’est pas moins terrible, maille à partir avec la procédure et l'administration.

Que Jean-Baptiste Baulard ait laissé la réputation d'un terrible procédurier, cela n'a rien que de très naturel: pour un ancien avocat, ce devait être un agréable passe temps que de plaider contre ses voisins de Rigny et notamment contre le sieur Decoraux qui y possédait, si on veut le croire, un fief considérable. Mais plus graves et d'une autre importance furent les démêlés de Mademoiselle de Pécaud, petite-fille de Jean-Baptiste Baulard, baron de Riguy, avec l'administration révolutionnaire. En 1791, Mademoiselle de Pécaud, qui résidait à Rigny, se vil demander par les habitants de ce pays une renonciation à tous ses droits et redevances et, quoiqu'elle eût acquiescé à ces réclamations, on renversa les murs de sa propriété sur laquelle on commit force dégâts. Menacée par les habitants, elle se retira avec ses enfants à Fourgs, près Pontarlier, et, au mois de janvier 1792, elle envoya ses trois filles à Mottier-Travers, petit bourg suisse. Revenue à Vesoul, elle fit lever le séquestre apposé sur ses biens, mais la loi du 28 mars 1793 annula les jugements et l'obligea par effet rétroactif à se procurer de nouvelles pièces. Elle fut arrêtée le 4 avril, emprisonnée jusqu'au 27, puis condamnée à la déportation avec ordre de passer en Suisse dans les huit jours. Cependant, les habitants de Rigny se partageaient les meubles, vendaient le château et une partie des propriétés de Mademoiselle de Pécaud. Quand elle rentra à Vesoul (1795), le citoyen Saladin, représentant du peuple en mission, s'employa pour lui faire rendre le peu de fortune qui lui restait. Enfin, le 3 messidor an IX (21 juin 1804), un arrêté du général de brigade Vergnes, préfet de la Haute-Saône, levait définitivement l'interdiction. Mademoiselle de Pécaud avait épousé le marquis de Montrichard, seigueur de Visemal et de Falletans, qui possédait le château de Frontenay dans le Jura. La marquise de Montrichard vécut à Rigny jusqu'en 1865, entourée du respect et de l'affection de tous ceux qui la connurent. À sa mort, une de ses filles, qui avait épousé M. Dornier, hérita du château qui appartenait au début du XXe siècle à sa fille, Madame Fournier-Sarlovèze. (1)

château de Rigny 70100 Rigny, tel. 03 84 65 25 01, hôtel-restaurant.


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(1)
    Le château de Rigny par Raymond-Joseph Fournier-Sarlovèze. Éditeur: le Carnet, Emile-Paul Paris (1902)

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