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Le
château de Dérée présente celle particularité remarquable qu'il a conservé
entièrement sa forme première, sa physionomie féodale. Au dire des
connaisseurs, il est avec Montrottier, l'une des constructions du moyen-âge
que le temps a le plus respectées en Savoie. Par le fait d'un abandon qui
dura près de deux siècles, il était tombé, à l'intérieur, dans un état de
complet délabrement, et ses abords avaient été envahis par les hautes
herbes, les broussailles et même les arbres. Plusieurs descriptions ont été
failes du manoir ainsi abandonné. Nous reproduisons ici celle qui nous a
paru la plus fidèle: "Vu de la grande route, le château a l'apparence d'une
grosse maison de ferme: sa façade septentrionale ne présente en saillie
qu'une grande tour carrée sans porte ni fenêtre: mais si l'on a suivi le
chemin qui monte abrité sous des treilles rustiques et que l'on arrive au
débouché de la gorge d’Entrevernes, la maison forte d'un gentilhomme
campagnard du quinzième siècle se dressant tout à coup parmi les vertes
feuillées étonne et saisit l'âme d’une impression étrange. Les embrasures
pour les couleuvrines et les fauconneaux à la main, les mâchicoulis du
portail, la tour centrale avec des meurtrières à encorbellement, la double
enceinte, les avant-corps troués de façon à diriger des feux obliques sur
l'entrée principale du logis; ces rousses et fortes murailles où rien n'a
été changé depuis trois siècles, aujourd'hui muettes, solitaires,
inhabitées, reportent celui qui les contemple au milieu d’un état social
bien différent du nôtre". Une très intelligente restauration entreprise et
dirigée, en ces dernières années, par M. Francisque Frerejean, a fait du
vieux manoir une habitation remarquable, où se combinent de la façon la plus
heureuse le confortable des temps modernes el le ton majestueux et sévère du
XVe siècle. Les ouvrages extérieurs de la forteresse, l'escalier en
colimaçon de la demeure, la vaste surface des pièces principales, la forme
gigantesque des cheminées, le style des plafonds à caissons, le genre de
peintures et la teinte même des couleurs, tout a été soigneusement conservé
où reproduit, sur les conseils de Viollet-le-Duc: ce qui en rend la visite
très intéressante.
Les documents des XIIIe et XIV siècles mentionnent déjà quelques noms de la
famille et du village même de Dérée. Nécessairement cette famille y
possédait sa demeure ou sa maison-forte. C'est cette domus fortis qui,
d’agrandissement en agrandissement, de transformation en transformation, est
devenu le château tel qu'il était dans le cours du XVe siècle. Mais quel est
celui de ces seigneurs qui lui a donné celte dernière forme? Nous opinerions
pour Bertrand de Dérée, fils de Robert. Cependant ce n’est qu'une
conjecture, les documents que nous connaissons ne nous ayant rien dit de
positif à cet égard. Voici la succession des seigneurs de Dérée, dès le
commencement du XVe siècle, telle que nous avons réussi à la trouver: Robert
de Dérée est présent en 1414 à la Bâtie de Saint-Euslache, au contrat dotal
d'Aynarde, fille naturelle de Pierre de Duin, pour lequel il se porte
caution. En 1469, il acquiert tous les droits des de Monthoux à Groisy.
Bertrand de Dérée, fils du précédent, docteur és droits, vice juge-mage
(1457), puis juge, enfin premier président du conseil de Genevois, dignité
qu'il garda jusqu'à sa mort en 1488 environ. Il avait épousé, en premières
noces, demoiselle Jeanne des Clets, qui lui apporta pour un temps la
seigneurie de Boisy: il en eut un fils nommé Janus de Dérée, qui, du chef de
sa mère, devint seigneur de Boisy et que nous rencontrons en 1486, qualifié
de maître d'hôtel de la princesse Hélène de Luxembourg, comtesse de
Genevois. Janus de Dérée, dont le testament date de 1525, n'a pas laissé de
descendance; la seigneurie de Boisy et Groisy échut à son neveu, Amédée,
fils de Louis de Dérée. Veuf de Jeanne des Clets, Bertrand de Dérée épousa
en deuxièmes noces, Demoiselle Hélinode de Jutininge, qui mourut avant
l’année 1472, lui laissant trois fils, Louis, Jacques et Humbert, dont les
deux derniers disparaissent fort jeunes.
Bertrand de Dérée, pour accomplir les intentions de Robert, son père, fonda
et éleva, accolée au devant de l'église, la chapelle des seigneurs de Dérée,
sous le vocable de l’Annonciation. Par sa brillante carrière, par ses deux
riches mariages, par l'acquisition de nombreux fiefs à Marlens et dans le
voisinage de Duyn et de Saint-Jorioz, Bertrand donna un grand lustre à son
nom: ce qui porterait à croire qu'il dut aussi élever le château de sa
famille à la hauteur de sa fortune. Louis de Dérée, fils du précédent, époux
de Guigonne de Menthon. Entré dans la magistrature, il devint plus célèbre
encore que son père. Docteur ès droit en 1497, il est premier président de
Savoie de 1514 à 1530. Il est aussi seigneur du château de Seytheney, au
mandement de Faverges. Amédée de Dérée, fils du précédent, époux de
Demoiselle Jeanne, fille de Jacques, baron de Grolée. Du chef de son oncle
Janus de Dérée, il devient seigneur de Boisy el de Groisy. Son testament
date du 12 juillet 1592. Il porte le pennon aux pleines armes de Genevois à
la sépulture solennelle, dans l'église de Notre-Dame d'Annecy, de Philippe
de Savoie, premier duc de Nemours (1533). Philippe de Dérée, fils du
précédent, seigneur de Boisy, du Noiret, conseigneur de la Vaux des Clets,
époux de Demoiselle Bonaventure de Chevron-Villelte (1539). Il meurt sans
enfants (1546), laissant sa femme héritière universelle de ses biens. Sa
sœur, Béatrix de Dérée, avait épousé, en cette même année 1539, Michel de
Chevron-Villelte, frère de Demoiselle Bonaventure. Avec Philippe et Béatrix
de Dérée s'éteint la race des nobles de ce nom. Hector de Chevron-Villette,
seigneur de Dérée, fils de Michel de Chevron et de Béatrix de Dérée,
acquiert le château el la seigneurie en vertu d’une substitution faite par
son grand-père maternel Amédée de Dérée (1582) au profit des enfants de
Béatrix sa petite-fille, au cas où Philippe son fils décèderait sans enfants
(à charge pourtant de prendre le nom et les armes de Dérée).
Hector de Chevron-Villelle épousa en 1572 Demoiselle Jeanne, fille de
Bernard, baron de Menthon: alliance bénie de Dieu, car elle donna à l'Eglise
et au pays l'illustre Benoit de Chevron, doyen du chapitre collégial
d'Annecy, puis religieux (1621) et prieur exemplaire de Talloires sous le
nom de Benoit-Théophile, enfin (1632), archevêque de Tarentaise.
Benoit-Théophile n'était cependant que le troisième fils du nouveau seigneur
de Dérée, Hector de Chevron. Le premier de ses fils était Bernard, chef de
la famille à la mort de son père en 1601 et héritier de la baronnie de
Chevron; le deuxième était Prosper, qui eut en partage la seigneurie de
Dérée; Benoit, le troisième, non encore engagé dans les ordres, eut pour lot
la grande ferme du Beuloz (paroisse de Saint-Jorioz) el diverses possessions
à Seythenex. Le 28 octobre 1621 le château de Dérée tire un légitime
orgueil, c'est-à-dire la visite qu'y fit saint François de Sales quand il
descendit de la cérémonie du relèvement des reliques de
Saint-Germain-sur-Talloires. Lors donc que le saint Evèque de Genève
honorait de sa présence le château de Dérée, celui-ci appartenait à Prosper
de Cherron-Villette, deuxième fils de la vieille baronne, marié en Piémont,
et sans enfants. Il n'avait, pour représenter cette branche de sa famille,
que les enfants de son frère aîné, Bernard de Chevron, c'est à dire les
jeunes Gaspard et Jeanne-Françoise. Mais encore, Gaspard de Chevron, le seul
rejeton mâle de ce noble rameau, s'était éteint déjà avant son oncle Prosper
(1680), à l'âge de vingt ans à peine, et par ce décès l'hoirie entière était
échue à la jeune Jeanne-Francçoise de Cherron-Villette, laquelle, en
épousant, peu après, Charles-François, des comtes de Valperga, en Piémont,
apporta à celui-ci la baronnie de Chevron et la seigneurie de Dérée. Dérée,
cependant, ne tarda pas à redevenir propriété d'un fils de la Savoie.
Louis de Sales, le frère du saint Évêque, songeant à marier son fils,
François II de Sales (le frère consanguin de Charles-Auguste), dirigea ses
vues sur la jeune Frunçoise-Marte, fille du ci-dessus mentionné
Charles-François de Valperga et de Demoiselle Jeanne-Françoise de
Chevron-Villette (1648). Le mariage eut lieu le 19 décembre; les époux
arrivèrent le 12 janvier suivant, et là il y eut grande liesse. La jeune
épouse rapportait du Piémont la seigneurie de Dérée et en faisait hommage à
son mari. Dès lors, jusqu'à la Révolution française, Dérée ne quitta plus le
domaine de la maison de Sales, dans lequel il était entré cinquante ans
avant les châteaux de Duin. Au moment de la Révolution le château fut vendu
par la nation au sieur Jean Berthet, de Bossey, conjointement avec les
autres immeubles de la famille de Sales sur le territoire de Duin, puis il
passa en 1839, aux mains de M. Ruphy Scipion dont le gendre, M. Francisque
Frerejean, en a entrepris et achevé la magnifique restauration au début du
XXe siècle. (1)
Éléments protégés MH : la fresque du XVIe siècle située au premier étage et
la grange située à côté des communs : inscription par arrêté du 6 décembre
1984. En totalité, le château, y compris l'ancienne enceinte, et les
dépendances : inscription par arrêté du 6 avril 2006. (2)
château de Dhéré 74410 Duingt, propriété privée, visite des extérieurs
uniquement.
Ce site recense tous les châteaux de France, si vous possédez des documents
concernant ce château (architecture, historique, photos) ou si vous
constatez une erreur, contactez nous. Nous remercions chaleureusement M.
Bernard Drarve pour les photos qu'il nous a adressées afin d'illustrer cette
page (photos interdites à la publication).
A voir sur cette page "châteaux
de Haute Savoie" tous les châteaux répertoriés à ce
jour dans ce département. |
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