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Les invasions barbares avaient obligé
les populations à déserter les campagnes pour se réfugier derrière les
remparts des villes ou les meurtrières des donjons. Pendant l'enfantement du
monde féodal, Ripaille reste ignoré dans l'ombre des bois qui avaient
recouvert la vieille villa romaine. Après plusieurs siècles de terreurs,
quand nos ancêtres osèrent s'aventurer dans la plaine, les forêts avaient
envahi le sol du Chablais; de grands travaux de défrichements attestèrent, à
ce moment, l'exode paisible des habitants. Dans le voisinage de Ripaille,
Concise était déjà presque entièrement déboisé avant la fin du XIIIe siècle.
Les moines du Grand-Saint-Bernard et la famille de Lucinges se partageaient
alors les possessions les plus importantes des environs. Le choix des
résidences de la Cour de Savoie, depuis l'arrivée de Bonne de Bourbon dans
les états du Comte Vert, son mari, trahit une rare sensibilité. La princesse
affectionnait surtout les paysages animés par les eaux d'un lac. Les bords
du Bourget et du Léman l'attiraient plus volontiers que les remparts de sa
bonne ville de Chambéry. Mais à Évian, à Chillon comme au Bourget, la
comtesse se sentait encore oppressée, comme dans une prison. Les fossés, les
ponts-levis, les enceintes, tout cet appareil belliqueux, gênait ses
aspirations vers la nature. D'ailleurs ces bâtisses d'un autre âge étaient
commandées par les nécessités de la défense et se pliaient malaisément aux
exigences du luxe et du confort que de longues années de paix avaient
engendrées. Ripaille, protégé par la Dranse et le lac, avec ses arbres
séculaires et ses terrains plats propices aux vastes logis, se prêtait
merveilleusement à ces desseins.
Pour réaliser ce beau rêve, il fallait de l'argent. La gloire ruineuse du
comte Vert avait quelque peu épuisé les coffres du trésor. Bonne de Bourbon
eut la sagesse de borner ses désirs, se contentant de projets simples dont
elle put confier la surveillance à un gentilhomme d'un loyalisme éprouvé:
Jean d'Orlyé, le premier architecte de Ripaille, était surtout connu par ses
exploits dans les armées du comte Vert. C'était aussi le gouverneur de
l'héritier présomptif, "Amé Monseigneur", le futur comte Rouge. Pour réussir
dans sa nouvelle mission Jean d'Orlyé s'entoura de collaborateurs
techniques, choisissant de préférence des entrepreneurs vaudois. Sous son
active impulsion, les travaux de la "maison de Ripaille", commencés au
printemps de 1371, furent au début rapidement conduits, paralysés bientôt
par des difficultés pécuniaires; le fidèle d'Orlyé dut un jour, pour payer
le salaire des ouvriers, porter ses joyaux chez un juif de Lausanne. Enfin
en 1377, Bonne de Bourbon, qui suivait anxieusement la marche des travaux
depuis Évian ou Thonon, put prendre possession de sa résidence. C'était
moins un château qu'une maison de plaisance, toute baignée d'air et de
lumière. Le soleil circulait gaiement à travers ces constructions,
caractérisées surtout par leur faible hauteur. Le logis principal, à larges
fenêtres croisées, n'avait que deux étages. A côté de ce gros œuvre en
maçonnerie, on avait élevé sur des murs bas d'une faible épaisseur, selon un
usage très répandu en Savoie, de nombreux édifices en bois. La salle des
fêtes était ainsi construite. C'était un grand vaisseau situé au
rez-de-chaussée dont la vaste charpente était supportée par une centaine de
piliers sculptés.
Ces premiers travaux parurent heureux.
Bonne de Bourbon s'appliqua peu après à les compléter en s'adressant à un
Jean de Liège, le "maître des œuvres de Savoie". A partir de 1384, cet
architecte, suivant les mêmes principes, édifia des bâtiments indépendants
et toujours peu élevés, sauf une haute chapelle entièrement en bois,
préparée à Nyon par des charpentiers de cette ville, et un vaste logis à
deux étages, appelé la fauconnerie et situé près du parc. Une cuisine, un
four à pâtisserie, une larderie, une bouteillerie, un colombier, un puits,
des canalisations d'eaux captant une source de Tully, une nouvelle salle de
fêtes recevant le jour de trois grandes fenêtres croisées et chauffée par un
monumental poêle à gradins, bien d'autres ouvrages encore furent rapidement
exécutés. Cette agglomération de bâtiments bas couvrait un espace
considérable, mais au loin rien n'indiquait la puissance du souverain. Dans
l'entourage des princes, Yblet de Challant qui faisait construire à Verrès
la plus formidable forteresse du Val d'Aoste, pouvait s'étonner de l'aspect
trop pacifique de la résidence de son suzerain. Bonne de Bourbon partagea
cette impression, car elle eut l'idée de faire surgir au levant, du côté de
Féternes, une sorte de donjon carré à quatre étages, ayant plus de vingt
mètres de haut. Elle abandonna ce projet, ou plutôt choisit un autre
emplacement: il fut décidé qu'une tour surmonterait l'entrée principale.
Sans doute, à la fin de sa vie, le comte Vert était déjà attiré par le
charme de cette résidence. Laissant au fourreau sa glorieuse épée, il se
retrouvait là, dans un milieu familial, comme un père chez ses enfants, tour
à tour affectueux, bienveillant ou sévère, assistant au mariage des gens de
son hôtel, écoutant avec bonté les doléances de ses bonnes villes ou
apaisant les discordes de ses gentilshommes. Mais l'inaction lui faisait
abréger des apparitions d'ailleurs très irrégulières.
Sous le règne de son fils, au contraire, il n'y eut pas d'année, sauf en
1388, où Ripaille ne fut fréquenté par la Cour, même en hiver, parfois
pendant plus d'un an. Suivant les événements, le comte Rouge prolongeait son
séjour, faisant au besoin mander les hauts fonctionnaires de ses états.
Tantôt c'était le capitaine général de Piémont, Yblet de Challant,
embarrassé par les exigences des Visconti, qui venait prendre des
instructions et repassait ensuite les Alpes avec quelques membres du
Conseil; tantôt c'étaient les messagers du sire de Milan, chargés de
dangereuses promesses, ou bien encore les délégués de quelque cité désireuse
de se ranger sous le sceptre du comte. Il y avait donc à ce moment, sur les
rives paisibles du Léman, un mouvement perpétuel. C'est que Ripaille,
pendant le séjour de la Cour, n'était pas une simple villégiature: c'était
en réalité le centre du gouvernement, dont le siège se déplaçait quand le
prince changeait de résidence. Dans cet état, aux rouages peu compliqués,
tout émanait de la volonté du souverain. Une main de femme dirigeait les
nombreux personnages qui allaient, pendant huit ans et plus, animer d'une
vie joyeuse les bords de la Dranse. Tous à la Cour, même le comte Rouge et
sa jeune femme, subissaient l'ascendant de la créatrice de Ripaille. Bonne
de Bourbon, issue de la lignée de Saint-Louis et tante du roi de France,
avait su s'imposer en Savoie par la sagesse de son administration durant les
nombreuses absences de son mari. Depuis son départ pour l'Orient, en 1366,
le comte Vert lui avait témoigné une confiance qui n'avait fait que
s'accroître avec le temps; sur le point de mourir, dans un coin perdu des
Pouilles, il l'avait désignée pour continuer son œuvre, déclarant par son
testament qu'elle devait conserver le pouvoir.
Ces dispositions étranges, puisque le comte Rouge, son fils, entrait dans sa
vingt-quatrième année, furent peu après approuvées par le Conseil. Aymon de
Challant, sire de Fenis, Louis de Cossonay, Guillaume de Grandson, sire de
Sainte-Croix, Girard d'Estrés, chancelier de Savoie, Savin de Floran, évêque
de Maurienne, et Jean Métrai, docteur en droit, assistèrent au château de
Chambéry à l'acte par lequel le fils, respectueux des volontés paternelles,
scellait en quelque sorte son abdication. Forte du testament de son mari et
de l'appui des membres du Conseil, la princesse continua à régner sans
opposition. Disparaissant derrière le hennin majestueux de la Grande
Comtesse, le comte Rouge jouait un rôle assez effacé à la Cour, comme s'il
eut été dans un milieu déprimant. Loin de l'influence maternelle, au
contraire, il retrouvait tous ses moyens: brillant guerrier dans les armées
du roi de France, adroit jouteur dans les tournois et glorieux conquérant
dans l'expédition de Nice. "Il se conseilla et gouverna toute sa vie par le
conseil de sa mère, dit le chroniqueur, et avait moult grand désir
d'éprouver sa personne et aller en guerres et fuir les autres assemblées".
Sans se désintéresser complètement des affaires, ce prince, d'un esprit
peut-être un peu paresseux, s'accommoda si bien du concours de sa mère qu'il
ne chercha point à lui soustraire le pouvoir. Sa compagne aimée, sans
laquelle le prince n'aurait su vivre, Bonne de Berry, apparaît sous un jour
assez indécis. Les guirlandes fleuries du bateau qui l'avait conduite à
Ripaille dissimulaient les tristesses de l'avenir. "Madame la Grande" avait
demandé à l'évêque de Sion son plus beau linge et au prévôt du
Grand-Saint-Bernard son maître queux, tant elle voulait faire honneur à la
fille du duc de Berry le jour de son arrivée. Mais Bonne de Berry sut
bientôt qu'elle ne pouvait songer à faire triompher ses sympathies en
matière politique...
Un souverain discuté, une princesse habituée à une longue domination et une
jeune femme réduite au silence d'une part, de vieux courtisans accaparant
les honneurs et des gentilshommes impatients de les remplacer de l'autre,
tel était le spectacle de la Cour du comte Rouge. Les ambitions éveillées
par l'avènement d'Amédée VII étaient déçues: le nouveau règne n'était que la
suite du précédent. L'impuissance du prince déchaînera de terribles
rivalités; le drame mystérieux qui se préparait à Ripaille allait ravir à la
malheureuse Bonne de Bourbon son fils et son trône. Quels étaient donc, aux
côtés d'Amédée, de "Madame la Grande" et de "Madame la Jeune", les acteurs
de cette tragédie? Parmi les principaux hôtes de Ripaille se trouvaient les
membres du Conseil, choisis parmi des princes du sang ou des personnages
distingués. Les plus proches parents du comte de Savoie ne semblent pas
avoir joué un rôle prépondérant dans cette assemblée, sans doute à cause de
leur jeunesse. Le prince d'Achaïe, appelé aussi prince de la Morée, et son
frère Louis, issus d'une branche cadette de la maison de Savoie fixée sur le
versant piémontais des Alpes, avaient grandi dans l'intimité du comte Rouge
(Amédée VII), dont ils avaient à peu près l'âge. Leurs préoccupations les
détachaient des affaires subalpines: ils songeaient surtout à revendiquer
les possessions lointaines de leur famille sur les rives de la Grèce,
encouragés par les glorieux souvenirs de l'expédition d'Orient et soutenus
par les sympathies de toute la Cour. Humbert de Savoie, sire d'Arvillars, et
son frère Amé, sire des Molettes, tous deux fils du bâtard du comte Vert,
n'avaient point la ressource d'exercer leur activité dans un autre milieu;
aussi supportaient-ils malaisément leur effacement. Le pouvoir appartenait
en réalité à trois autres parents plus éloignés, Cossonay, Grandson et La
Tour...
Le comte Rouge étant tombé très malade, il était temps de songer aux
dernières volontés du prince. En effet Amédée VII rendait le dernier soupir
dans la nuit de la Toussaint, le jeudi 2 novembre 1391, à une heure du
matin. Le comte Rouge avait à peine clos ses paupières que déjà, comme pour
chasser le cauchemar de sa fin, l'on précipitait les préparatifs de son
dernier voyage. Myrrhe, acacia, bois de santal, musc, cumin, romarin, noix
de cyprès, muscade, gingembre et clous de girofle, maître Mélan,
l'apothicaire de Thonon, avait tout disposé pour permettre à Jean Cheyne de
procéder avec ces aromates à l'embaumement du corps. Un jour ne s'était pas
écoulé que les chanoines de Filly, près de Sciez, attendaient le cortège qui
devait emmener la dépouille du prince dans les caveaux de Hautecombe. Le
départ ne se fit cependant que le lendemain vendredi matin; le patriarche de
Jérusalem, l'évêque de Saint-Jean-de-Maurienne, les abbés d'Aulps et de
Filly, les seigneurs de Langin, de Mons, Boniface de Challant et Jean du
Vernet accompagnèrent leur malheureux souverain. Dès que l'on eut quitté
Ripaille, le cortège se grossit des gens du peuple, groupés par paroisses,
croix en tête, sous la direction de leurs curés. Le lendemain, la petite
église de Frangy abrita quelques instants les restes du comte de Savoie
avant qu'un bateau ne les transportât jusqu'à leur dernière demeure par
Seyssel, le Rhône, Chanaz et le lac du Bourget. Le 5 novembre 1391 on
parvint à Hautecombe, où fut célébrée une sépulture, en présence des évêques
de Genève et de Maurienne, de nombreux abbés et d'une foule de
gentilshommes.
Pendant plusieurs mois, Bonne de Bourbon, effectivement instituée Régente
par le testament de son fils, exerça le pouvoir dans sa plénitude, sans
aucune contestation, toujours entourée de ses vieux amis, l'évêque de
Maurienne, Yblet de Challant, Guillaume d'Estrés, Aimon d'Apremont et de
bien d'autres. Le 4 novembre la Cour avait quitté précipitamment Ripaille
pour n'y plus revenir. Après quelques semaines de résidence à Nyon, la
Grande Comtesse était allée s'installer à Chambéry dès le 9 décembre 13g1,
accompagnée du prince d'Achaïe, de Bonne de Berry et du jeune Amédée VIII.
Quelques mois plus tard, les gens de Chambéry apprenaient l'heureuse
délivrance de "Madame la Jeune", assistée de maître Homobonus, de Luquin
Pascal et du vieux Pierre de Lompnes. Dans la grande salle du château, un
évêque, des abbés, d'autres ecclésiastiques et de nombreux seigneurs
appelaient les bénédictions du ciel sur la fille posthume d'Amédée. Une fête
populaire réunissait autour du berceau de Jeanne de Savoie, comme un symbole
d'union, gentilshommes et bourgeois, artisans et cultivateurs. Tandis que le
bruit de la mort du Comte Rouge se répandait au loin en ébranlant les
marches du trône, Ripaille, précipitamment abandonné, semblait disparaître
dans l'oubli. Le pauvre chapelain qui gardait les bâtiments moyennant une
petite pension, un peu de froment et quelques setiers de vin, voyait peu à
peu son domaine envahi par les ronces et les broussailles. Les murs
s'effondraient ou se lézardaient, les constructions en bois pourrissaient;
le temps faisait rapidement son œuvre destructive.
Amédée VIII, devenu majeur, voulut revoir les horizons familiers de son
enfance. Le jeune souverain, fils du comte Rouge, n'avait pu empêcher le
triomphe des ennemis de Bonne de Bourbon, réussissant à exiler la Grande
Comtesse; mais il avait déjà accompli un acte de réparation en réhabilitant
la mémoire du pharmacien, victime des troubles de la Régence; la vue du
logis abandonné, témoin de la mort de son père, en ravivant de douloureux
souvenirs, vint inspirer à Amédée VIII un autre pieux dessein. La Cour,
surtout depuis l'arrivée de Marie de Bourgogne, aimait à séjourner sur les
bords du Léman. Thonon devint bientôt la résidence favorite de la nouvelle
comtesse: Amédée VIII allait pouvoir ainsi exécuter à loisir quelques
projets. Depuis le printemps de l'année 1409, l'ancienne résidence de Bonne
de Bourbon s'éveillait de son long sommeil. Le parc, si longtemps
silencieux, retentissait des coups de cognée abattant les bois destinés aux
trois fours à chaux, construits dans l'enceinte du domaine pour éviter des
frais de charroi. Des ouvriers venus d'un peu partout, même de la vallée de
Boège, travaillaient sans relâche à des travaux de défrichement, non
seulement dans la forêt, mais aussi dans les anciens vergers et dans les
prés, de façon à rendre propres à la culture des terrains envahis par les
broussailles. Ces préparatifs étaient destinés au monastère qu'Amédée VIII
voulait fonder. Le désir de surveiller lui-même ces travaux avait poussé
Amédée VIII à se loger à Thonon dans la maison de son secrétaire Jean Ravais,
tandis qu'on réparait le château: il y avait fait installer une chapelle et
une chambre de parement pour ses audiences.
Après avoir pourvu à la vie spirituelle de ses protégés, Amédée VIII songea
à leur assurer la vie matérielle: il leur donna le domaine de Ripaille avec
toutes ses dépendances, notamment la "maison ou manoir", une étendue assez
considérable de terrains en dehors des murs d'enceinte: c'est là que devait
être le siège du couvent, qui recevait en outre une dotation annuelle de
1000 florins d'or de revenus et devait être muni, au moment de
l'installation des religieux, du mobilier nécessaire. Amédée VIII se réserva
le droit de choisir le premier prieur et décida que les autres seraient
alternativement désignés par le chapitre ou le comte de Savoie, sous réserve
de la confirmation demandée à l'abbé de Saint-Maurice. Dans le courant de
1411, quelques mois après la consécration de l'église, Amédée VIII fit
construire un clocher qui flanquait l'église du côté du chœur, puis une
"loge", c'est-à-dire une sorte de galerie en bois donnant accès de la
chapelle au réfectoire. Le prince dépensa ainsi de grosses sommes pour
l'installation du couvent, encouragé dans ses pieuses résolutions par sa
femme Marie de Bourgogne. Il se plaisait à en surveiller les travaux en
personne, séjournant à Ripaille. Le grand prince qui allait attirer sur
Ripaille l'attention du monde chrétien était un sage doublé d'un politique.
La retraite d'Amédée dans cette résidence historique est peut-être
l'événement le plus populaire mais non le mieux connu d'un règne long et
nourri qui semble avoir jusqu'à présent découragé les chercheurs. On s'est
perdu en conjectures sur les causes de cette détermination. Rien de plus
humain cependant. Sous les riches brocards du souverain battait un cœur de
père éprouvé par des deuils cruels. Deux fils n'avaient donné que des
espérances vite déçues par la mort.
Dans ces épreuves, Amédée VIII avait été soutenu par Marie de Bourgogne,
dont l'affection fut encore resserrée par la naissance d'autres enfants.
Après quelques années de bonheur, la duchesse fut frappée à son tour à la
fleur de l'âge. Les soucis du gouvernement, le désir de former l'héritier
qu'il croyait appelé à lui succéder furent une diversion à la douleur
d'Amédée. Mais les rives du Chablais qu'il se plaisait à habiter évoquaient
le souvenir de la disparue. Dans le château de Thonon surtout, l'époux
retrouvait le logis, les meubles, les choses familières qui lui parlaient de
l'amie perdue. S'il allait à la promenade, ses pas devaient sans doute le
diriger au delà de la Dranse, vers la campagne du Miroir, près d'Amphion,
que Marie de se plaisait à fréquenter. On aime aussi à se représenter le
prince sous les ombrages de Ripaille, revoyant non sans tristesse l'église
où sa chère compagne avait dormi le dernier sommeil avant d'être transportée
à Hautecombe. La souffrance l'attachait à ce coin de terre au point de
devenir une obsession: le prince s'habitua peu à peu à l'idée de finir ses
jours dans cette paisible retraite. Déjà la nomination de son fils à la
principauté de Piémont semble trahir un désir d'abdication; des ordres sont
alors donnés pour la construction d'un château à Ripaille; la mort vint
encore entraver ces desseins. Le fils aîné du souverain, Amédée, lui était
enlevé en 1431 à vingt-neuf ans, suivant dans la tombe sa sœur cadette, la
petite Bonne, qui avait rendu le dernier soupir dans ce même Ripaille
l'année précédente. L'architecte dut interrompre ses travaux. Amédée VIII ne
pouvait en effet laisser son duché entre les mains d'un adolescent, le
faible Louis. Il attendit quelque temps, puis le maria. Mais le jeune prince
n'avait point la maturité précoce du père. Ce dernier, craignant de reculer
indéfiniment ses projets de retraite, assombri encore depuis la tentative
criminelle d'un de ses sujets, trouva un moyen terme: il se retirerait du
monde tout en conservant la direction des affaires.
Sa décision arrêtée, il fit reprendre en 1434 la construction du château.
Malgré l'exemple de ses oncles de Berry et de Bourgogne, Amédée savait trop
le prix de l'argent pour tomber dans la splendide prodigalité des princes de
son temps. Ses châteaux paraissaient pauvres, même si on les compare à ceux
de ses vassaux, à ces assises impérissables de Verrès par exemple, que ses
fidèles Challant édifièrent dans le Val d'Aoste. Son architecte, Aymonet
Corviaux, avait réparé massivement la résidence d'Annecy, sans sacrifier aux
nouveautés du temps. Le maître des œuvres ducales, en arrivant à Ripaille,
continua ses habitudes économiques. Les logis des chevaliers de
Saint-Maurice furent édifiés avec des cailloux roulés par la Dranse; des
molasses et des pierres de taille, choisies dans les carrières de Coppet,
dissimulèrent cet appareillage peu ruineux. En pénétrant alors à Ripaille
par la "grande porte d'entrée", orientée comme celle d'aujourd'hui, on se
trouvait sur la "grande place", c'est-à-dire dans la cour actuelle; à gauche
s'allongeaient le dortoir et le réfectoire des chanoines, l'église et autres
dépendances du prieuré fondé par Amédée VIII; au fond, la "grande tour de la
vieille porte", élevée par Bonne de Bourbon, donnait accès de la place dans
le parc; à droite enfin, les débris de la résidence de cette princesse
évoquaient de douloureux souvenirs: ce fut cet emplacement qui fixa le choix
du prince. Sur les côtés d'un rectangle mesurant 158 mètres environ de long
sur 69 mètres, Amédée fit creuser de profonds fossés de sept mètres de
largeur. L'intérieur du quadrilatère nivelé, les substructions des
précédentes constructions furent comblées et l'on commença à élever les
logis des chevaliers. Maître Corviaux fit, en 1434, des prodiges d'activité;
son prince put occuper sa retraite au mois d'octobre, entre les conseillers
d'élite qui allaient partager sa solitude et les religieux qu'il connaissait
de longue date.
Amédée était trop judicieux pour ne pas savoir qu'entre si proches voisins,
le premier des biens était l'indépendance: aussi prit-il d'ingénieuses
dispositions afin de la sauvegarder. Sur l'un des fossés qui défendaient les
logis des chevaliers, on éleva une tour et un pont-levis en face de la
maison du doyen, pour accéder à la grande place; les solitaires pouvaient la
franchir pour se rendre à l'église conventuelle où, suivant le désir du
prince, ils allaient entendre les offices de jour et de nuit. Un portier,
logé dans une petite maison contiguë, couverte en bardeaux de bois et
chauffée par une cheminée, surveillait l'accès du pont-levis, que l'on
appelait alors l'heureux pont, ouvrant avec circonspection les portes
placées aux extrémités. A moins d'instructions spéciales, personne ne
pouvait venir troubler la retraite des chevaliers: le visiteur devait
attendre dans la grande place, en dehors du fossé, la réponse qu'allait lui
chercher le portier. Une issue plus modeste avait été ménagée, au sud-est,
pour se rendre au parc sans passer par les dépendances des religieux: elle
fut appelée la "porte des palissades". A l'intérieur du château, les
dispositions prises par Amédée témoignent les mêmes préoccupations
d'indépendance. Le bâtiment qu'il fit construire développait sa façade, du
côté de la grande place, sur une longueur de 104 mètres. Sept tours
circulaires, engagées dans la muraille, rompaient la monotonie de l'édifice
et contribuaient à lui donner un aspect féodal avec ses fossés, son
pont-levis et ses meurtrières, le va et vient de quelques guetteurs,
revêtant pour la nuit des salades vernissées, des cuirasses et des gorgerins
venus de Gênes. Chacune de ces tours (dont quatre seulement subsistent
aujourd'hui) correspondait à un appartement. Entre la façade et le fossé
s'étendait une cour pavée, où les chevaliers pouvaient se promener quand ils
ne se rendaient pas au parc; s'ils voulaient s'isoler, ils allaient dans
leur jardin; derrière chacun des sept logis se trouvaient autant de jardins,
indépendants les uns des autres par des clôtures.
La première tour que l'on remarquait à droite en entrant et que l'on voit
encore annonçait par son élévation la haute dignité de celui qui allait
l'habiter: elle était destinée au doyen des chevaliers de Saint-Maurice et
fut appelée depuis, par les princes de Savoie, la "Tour du pape Félix". Ce
logis, occupé par Amédée durant cinq ans, jusqu'à son élection à la carré de
21 mètres de côté et ses différents étages étaient desservis par la tour de
façade formant un escalier en colimaçon, appelé alors "viret". Il y avait en
bas une cuisine carrelée avec ses annexes la "bouteillerie, la paneterie et
la larderie". Puis l'on pénétrait dans la "chambre des pauvres", la "chambre
des écuyers" et le "peile", salles de réunion carrelées, chauffées par des
cheminées et garnies de bancs le long des murs, permettant aux visiteurs
d'attendre une audience. Les pièces formant l'appartement particulier du
doyen étaient une chambre à coucher, chauffée et munie d'un grand lit,
contiguë à une chambre de retrait, un oratoire, une chapelle éclairée par
des vitraux, chauffée aussi à la cheminée et des latrines. Dans l'embrasure
des fenêtres, on avait pratiqué des sièges en pierre qui furent recouverts
de coussins aux armes de Savoie et de Saint-Maurice. En bas se trouvait le
jardin du prince entourant sa demeure sur trois côtés, jusqu'au puits qu'il
fit creuser devant. Le quatrième côté était contigu à la deuxième tour,
servant d'habitation à l'un des chevaliers de Ripaille. Moins spacieux que
la maison du doyen, ce second appartement comprenait encore une cuisine
pavée, un cellier, un "peile" chauffé et carrelé, propice aux réunions, une
autre salle, une chambre à coucher avec une cheminée, une chambre de
retrait, des armoires secrètes pour les objets précieux, des serrures à
toutes les portes, une garde-robe et des latrines. Les cinq autres tours
présentaient à peu près les mêmes dispositions. C'étaient moins des cellules
de solitaires que des résidences dignes de gentilshommes habitués aux égards
que donnent la naissance et l'exercice des hautes fonctions.
Le dimanche 7 novembre 1434, de grandes solennités se déroulèrent à
Ripaille. Il y avait déjà trois semaines que le duc de Savoie avait franchi
le seuil de sa retraite: ses sujets et les princes étrangers allaient
connaître ses décisions par des actes officiels. Les membres les plus
éclairés du Conseil avaient été convoqués pour la circonstance. Derrière les
évêques de Genève, de Lausanne et de Saint Jean de Maurienne, on remarquait
les plus grands personnages de l'état, Jean de Beaufort, chancelier de
Savoie, Humbert de Savoie, frère naturel du duc, Manfred de Saluces,
maréchal de Savoie, Jacques, sire de Miolans, Guillaume, sire de Sallenôve,
Amé de Challant, Jean de Valpergue, Guillaume de Genève, Humbert de Glarens,
sire de Virieu-le-Grand, Pierre de Grolée, Guy Gerbais, Richard, sire de
Montchenut, Jean de Montluel, sire de Chautagne, Louis, bâtard d'Achaïe,
Lancelot, sire de Lurieux, François de Thomatis, président des audiences
générales, Pierre Marchand, président du Conseil résident de Piémont, Jean
de Compeys, sire de Gruffy, Rodolphe d'Allinges, sire de Coudrée, Pierre de
Menthon, sire de Montrottier, Robert de Montvuagnard, tous chevaliers, et
des jurisconsultes renommés, tels que les docteurs Urbain Cirisier, Raoul de
Fésigny, Antoine de Dragon et Antoine de Romagnano. D'autres gentilshommes
encore, des représentants de princes étrangers et des prêtres se trouvaient
dans le noble cortège quand on se rendit sur la grande place; des hérauts,
des mimes et des trompettes aux bannières armoriées de Savoie étalant leurs
couleurs rouge et blanche, annonçaient à tous un heureux évènement en criant
largesse: le comte de Genevois et Philippe Monseigneur allaient être créés
chevaliers.
Amédée VIII parut: c'était presque un vieillard blanchi avant l'âge, d'un
aspect vénérable sous le poids de la cinquantaine. Ce fut lui qui arma ses
fils chevaliers en attachant sur eux la ceinture symbolique; ce fut lui qui
conféra aux deux princes l'ordre du Collier, la célèbre fondation du comte
Vert, connue aujourd'hui sous le nom d'Annonciade. Mais ce n'était que le
prélude d'actes plus importants. Amédée, accompagné de ses deux fils, des
trois prélats, du chancelier de Savoie et d'une douzaine de conseillers, se
rendit dans ses appartements. Après avoir exprimé ses sentiments de
reconnaissance aux membres du Conseil qui l'avaient aidé à supporter le
pouvoir, le souverain déclara qu'il était fatigué par quarante-trois ans de
règne. Il désirait quitter le tourbillon du monde pour se livrer plus
facilement à de pieuses méditations, suivant la devise qu'il avait adoptée:
Servire Deo regnare est. La maison des chevaliers de l'ordre de
Saint-Maurice, qu'il venait d'édifier, allait devenir sa retraite. Pour
accomplir son dessein, il déléguait à son fils Louis une partie de ses
attributions en le nommant lieutenant général de ses états. Il changeait,
enfin son titre de comte de Genevois en celui de prince de Piémont; le comté
de Genevois devenait l'apanage du jeune Philippe. Pour consacrer
publiquement la détermination qu'il venait de prendre, Amédée se rendit de
nouveau sur la grande place de Ripaille et donna à ses enfants l'investiture
de leurs nouvelles dignités, suivant les rites féodaux, par la tradition
d'une épée nue. Le prince de Piémont avait revêtu pour la circonstance une
robe de drap d'or ornée de broderies, sur laquelle était jeté un riche et
long manteau aussi tissé d'or et décoré d'une croix; son "chaperon",
coiffure alors à la mode, était garni de franges d'or et d'argent. Son épée
à pommeau doré, ainsi que celle de son frère, soutenue par des courroies en
damas blanc, sortait de l'atelier de maître Aymonet, l'armurier de Genève.
Après la cérémonie, une escorte de dix pages, resplendissants sous leurs
pourpoints de drap de Lyon et leurs chausses neuves, accompagna le nouveau
prince de Piémont qui regagnait Thonon, tandis qu'Amédée se rendait dans ses
appartements, suivi des chevaliers de l'ordre qu'il venait de fonder.
Au moment où Amédée se retirait du monde, il eut été dangereux de laisser le
gouvernement entre des mains inexpérimentées: les princes français, surtout
le duc de Bourgogne, étaient mal disposés, Visconti ne cherchait qu'une
occasion de reprendre Verceil, et le marquis de Montferrat supportait
impatiemment le joug de son suzerain. Le duc de Savoie comprenait trop bien
les difficultés de la situation pour faire le jeu de ses ennemis: sa
retraite ne pouvait être une abdication. Les réserves qu'il avait faites, le
7 novembre 1434, en conférant la lieutenance générale de ses états à son
fils aîné, n'étaient point de vaines formules: il entendait conserver la
direction des affaires, et il le prouva dès le lendemain. Les ambassadeurs
de Milan purent en effet attester que le doyen de Ripaille n'était pas moins
redoutable que le duc sur son trône: entouré des chevaliers de
Saint-Maurice, du chancelier de Savoie et des principaux membres du Conseil,
ce fut lui qui prêta solennellement serment de respecter l'alliance qui lui
était apportée par les messagers de son gendre... En 1450, après les
querelles du schisme, la paix de Ripaille semblait devoir attirer un
vieillard fatigué par tant de lutte. Mais l'heure du repos ne devait jamais
sonner pour lui. En effet l'incapacité de son fils laissant échapper
l'occasion de réunir la Lombardie à ses états, mit Amédée dans l'obligation
de se rendre en Piémont. Après six mois d'absence, la nostalgie du Léman lui
fit franchir le Mont-Cenis en plein janvier. La direction spirituelle de ses
états préoccupait aussi le cardinal de Sainte-Sabine. Le vieil Amédée mourut
comme il avait vécu, en travaillant. Le 6 janvier 1451, il faisait encore
rédiger trois lettres; le lendemain matin, avant 10 heures, rendait le
dernier soupir dans sa ville épiscopale de Genève. Ses funérailles furent si
précipitées que les religieux de Saint-Jean d'Aulps, de Gex et de Seyssel ne
purent y assister. Amédée fut transporté de Genève à Ripaille. La cérémonie
de "l'intumulation" eut lieu dans le chœur de l'église le 9 janvier suivant.
L'ancien ermite de Ripaille reposa dans la solitude qu'il avait tant aimée,
la tête appuyée sur une Bible, jusqu'au jour où les Bernois, envahissant le
Chablais, brisèrent son tombeau en 1536 et transformèrent son église en
écurie. Ses ossements, pieusement recueillis par un gentilhomme d'Evian,
furent transportés à Turin en 1576 et furent placés dans la cathédrale de
Saint-Jean.
Ripaille, à l'apogée de sa célébrité pendant le séjour d'Amédée VIII, allait
tomber dans un oubli funeste après la mort de ce prince. Sa dernière
fondation, l'ordre de Saint-Maurice, qu'il avait établi dans sa chère
résidence, n'était pas née viable. C'était une institution bâtarde,
mi-religieuse, mi-politique, qui ne pouvait subsister que dans des
conditions exceptionnelles. Après son départ, les solitaires élèveront
vainement la voix; leur influence sera ruinée par les favoris d'Anne de
Chypre. En quittant sa retraite, Amédée VIII avait cependant recommandé à
son fils de ne point laisser péricliter son œuvre. Les pensions des
chevaliers furent régulièrement servies. L'une des premières bulles du
nouveau pape nomma le nouveau doyen, Claude du Saix, le 5 janvier 1440. Mais
à ses côtés, François de Bussy, Amédée Champion et Louis de Chevelu suivront
dans la tombe les premiers chevaliers sans être remplacés: les gentilshommes
de Savoie manifestaient peu de goût pour cette vie austère. Aussi la
décadence de l'ordre, déjà sensible du vivant du fondateur, devait se
précipiter sous le règne de son fils. Pendant quelques années encore, les
châteaux du Léman attireront l'attention. Dans la seconde moitié du XVe
siècle en effet, la Cour séjourna assez fréquemment à Thonon. Ripaille
sollicitait aussi la curiosité. Tantôt c'étaient les enfants ou les
petits-enfants d'Amédée VIII qui venaient rendre hommage au glorieux prince,
tantôt c'était un puissant personnage attiré par la célébrité du lieu. Le 22
octobre 1453, le duc de Savoie se trouvait dans cette résidence avec Martin
Le Franc, l'ancien secrétaire de son père, ainsi que Jean du Saix, le fils
du doyen de l'ordre de Saint-Maurice et de nombreux gentilshommes du
Conseil. Un peu plus tard, en mai 1476, la fille de Louis XI, Yolande de
France, une future duchesse de Savoie, pendant son séjour sur le Léman,
consacrera une journée à la visite de Ripaille. On a même dit que Ripaille
vit naître plusieurs enfants de Savoie, Amédée, ce prince qui fut béatifié
sous le nom d'Amédée IX, et son frère Janus de Savoie, personnage qui mourut
dans son comté de Genevois. Yolande-Louise, fille du duc Charles et de
Blanche de Montferrat, aurait rendu le dernier soupir dans cette résidence.
Tous ces faits sont dénués de preuves...
En 1537 le premier gouverneur que Berne plaça à Ripaille fut Claude Farel,
le frère du réformateur, qui fut plutôt un fermier du domaine. Les Bernois
commencèrent par mettre les bâtiments en état pour les transformer en centre
d'exploitation agricole. Ils eurent, à ce moment, la main un peu lourde. Les
religieux furent relégués dans une tour avec un bout de vigne, un pré et un
jardin. Les autres tours servirent d'étables. La grande salle devint un
grenier à blé. Celle du chapitre fut coupée en deux pour remplacer
l'ancienne église qui contenait la sépulture d'Amédée, stupidement
transformée pour y loger des bêtes. Si les Bernois maltraitèrent les
constructions affectées au culte, par contre les bâtiments d'habitation
furent rendus plus confortables. On refit les poêles et les cheminées, on
fit fermer les portes et les fenêtres, on s'occupa à se munir de bonnes
serrures. Les murs furent recrépis; on enleva les débris qui encombraient le
donjon, la cour, l'étang, la grande cave, le pressoir et d'autres corps de
logis. On voulait en somme mettre le domaine en valeur. Ripaille était en
effet un domaine important. Aucun terrain n'était laissé improductif. En
somme, si l'on juge les Bernois par leurs actes à Ripaille, on doit
reconnaître que la réputation de vandalisme qui leur a été faite en Chablais
tient plus de la légende que de l'histoire. En mettant à part la question
religieuse et l'obligation d'adopter la Réforme, on doit reconnaître que les
nouveaux maîtres du Chablais, pendant les 30 ans de leur occupation, eurent
le souci de rendre bonne justice à leurs nouveaux sujets, sans chercher à
les exploiter par des impôts exagérés. Leur administration clairvoyante
trahissait le désir de s'attirer des sympathies dans une province qu'ils
espéraient conserver et fut, pour ainsi dire, celle d'un bon père de
famille. Mais la fortune de la Savoie avait changé.
L'occupation du Chablais avait pu se faire grâce à un concours de malheurs
qui vinrent au même moment accabler et lentement tuer le faible Charles III.
Son fils Emmanuel-Philibert, surnommé Tête-de-Fer, l'épée à la main, se
promit de reconquérir les états dont il était dépossédé. Il vengea l'honneur
de la Maison de Savoie sur les champs de bataille, à la tête des armées de
Charles-Quint. Son triomphe, à Saint-Quentin, obligea le roi Henri II à lui
restituer les biens pris par François 1er. En effet, le traité de
Câteau-Cambrésis, en 1559, donna au glorieux vainqueur la partie de la
Savoie occupée par la France. Le Chablais, le bailliage de Ternier et le
Pays de Vaud, pris par les Bernois, ne pouvaient être compris dans cette
restitution. L'ours de Berne n'entendait point lâcher prise. Il y eut des
négociations assez longues: on fit des concessions des deux côtés. Le duc de
Savoie abandonna le Pays de Vaud pour garder le Chablais et le bailliage de
Ternier. Ce prince catholique consentit même, dans la paix préliminaire
signée à Nyon, le 7 août 1564, à garantir la liberté du culte protestant. La
cession du Chablais au duc de Savoie devint définitive par le traité de
Lausanne du 30 octobre 1564. Toutefois la restitution des territoires fut
retardée par les ratifications demandées au peuple bernois, à la France et à
l'Espagne. Elle fut fixée enfin au mois d'août 1567. Jean Steiger,
accompagné de cinq magistrats et de quatre commissaires fédéraux, se rendit
dans les trois bailliages cédés. La remise officielle du Pays de Gex aux
autorités ducales eut lieu le 24 août 1567; celle du bailliage de Ternier le
lendemain, enfin celle du bailliage de Thonon trois jours après. C'était la
fin de l'occupation étrangère, période pacifique qui aurait laissé de bons
souvenirs si l'imagination populaire n'avait mêlé, dans la même exécration,
les Bernois un peu rudes, avec les soldats pillardsqui devaient amonceler,
vingt ans plus tard, les ruines sur Ripaille.
Après les aménagements utilitaires des Bernois, les vaines tentatives d'un
prince imprudent allaient exposer la résidence d'Amédée VIII à de pires
calamités. Charles-Emmanuel 1er, dans sa lutte tenace contre l'indépendante
Genève, cherchait un château pouvant devenir à la fois un rendez-vous
clandestin de mercenaires, une place de guerre, un port militaire et un lieu
de conciliabule pour conspirateurs. Le parc séculaire de Ripaille, les
bâtiments discrets de son prieuré et ses tours silencieuses parurent offrir
toutes ces ressources: choix funeste qui allait déchaîner sur des rives
paisibles les horreurs de la guerre. Au prix de douloureuses cessions
territoriales dans le Pays de Vaud et dans le Valais, Emmanuel-Philibert,
par les traités de 1564 et de 1569, était rentré en possession des
bailliages de Chablais, de Ternier et de Gex, c'est-à-dire des régions qui
enclavaient Genève; mais la fière cité échappait au vainqueur de
Saint-Quentin. Ce prince essaya de faire triompher ses revendications par la
voie diplomatique; l'insuccès de ses négociations incita son successeur à
recourir à la ruse et la violence. Ripaille devait subir les conséquences de
cet étonnant duel entre la faible Genève et le puissant duc de Savoie, lutte
épique dans laquelle une poignée de citoyens, pauvres d'argent, mais riches
du sentiment de leur indépendance, conservant aux heures d'angoisse une
confiance inébranlable dans la justice de leur cause, sauront, selon leur
fière devise, maintenir contre les entreprises d'un prince redoutable leur
foyer et leur religion. La situation stratégique de Ripaille en cas d'une
guerre avec Genève avait sans doute déjà frappé Emmanuel-Philibert: dès
1570, il s'était préoccupé en effet de mettre en état le prieuré et ses
nombreuses dépendances, c'est-à-dire les tours qui le flanquaient,
aujourd'hui disparues, dont l'une, celle du midi, avait une chambre et une
cuisine, l'église et son clocher à pinacles, l'hôpital et ses annexes
formant des galeries, puis des étables, des greniers, des colombiers et
diverses constructions légères en bois. Toutefois on ne peut affirmer que
ces réparations aient été faites dans un but belli queux. Emmanuel-Philibert
a eu en effet des desseins beaucoup plus pacifiques sur cette paisible
résidence. Ce prince était enthousiasmé de Ripaille.
Mais le souverain mourut et son fils considéra Ripaille surtout comme une
place forte. Dès 1581, Charles-Emmanuel 1er pensa à se servir de ces lieux
si propices à l'exécution de ses projets belliqueux. Mais en 1589 Ripaille
fut attaquer par les Genevois, et le jeudi 1er mai, les gens de Ripaille,
sur une dernière sommation, demandèrent à capituler. Sancy, qui était logé à
Thonon, s'achemina auprès d'eux. La capitulation fut conclue à midi. La
garnison s'élevait exactement au chiffre de 586 hommes, composée par des
soldats piémontais et milanais, ainsi que par une centaine de paysans. Le
gouverneur Borgo Ferrero et les capitaines Compois et Vivalda purent sorti
après à cheval, avec leurs armes et bagages. C'est ainsi que Ripaille, cette
place au dire de Sancy si bonne et si bien réparée qu'elle pouvait souffrir
deux mille coups de canon, tomba entre les mains des ennemis du duc de
Savoie. Le succès ne fit pas perdre la tête aux Genevois. Les membres du
Conseil, prévenus par un message de Guitry de la reddition de Ripaille,
dépêchèrent auprès de Sancy, le lendemain de la capitulation, Michel Roset
et le trésorier de la ville, avec mission de réclamer les galères pour
éviter qu'elles ne puissent nuire à l'avenir à Leur Seigneurie; on devait
aussi faire abattre les arbres du parc. Dès le 2 mai 1589, après avoir
enlevé les armes et le mobilier du château et pris les réserves de blé pour
les transporter à Lausanne, on entreprit la démolition du couvent et on
démantela les tours. "Le samedi trois, nous dit Goulart, on continua la
démolition de Ripaille, et sur le soir, le feu y fut mis, lequel s'alluma
par toutes les sept tours et consuma les deux galères et trois esquifs. Le
feu continua le dimanche et le lundi". Et, comme si les flammes, malgré la
durée de l'incendie, avaient encore respecté quelques parties de la
résidence d'Amédée VIII, le gouverneur du Chablais, reçut la mission
expresse de faire ruiner entièrement Ripaille.
Le parc, dont les Genevois désiraient faire couper les arbres, a peut être
résisté à ce vandalisme, car Sancy attendit plusieurs jours avant de mettre
ce projet à exécution. Le château était déjà brûlé que le gentilhomme
français répondait encore à Michel Roset, tenace dans ses représentations,
qu'il le ferait abattre pour le vendre. En tout cas il ne put présider
lui-même à cette dévastation, car il fut obligé de quitter Thonon le 5 mai
pour aller discuter la marche de l'armée royale, partie déjà la veille et se
dirigeant à toutes petites étapes du côté de Genève. Le jour de son départ,
Sancy rassembla les principaux habitants de Thonon et leur fit jurer
fidélité au roi de France. En quittant Ripaille, Sancy avait encore à faire
quelques voyages en Suisse et en Allemagne pour compléter la levée des
reîtres et des lansquenets. Après douze ans d'inquiétudes, les traités de
Lyon et de Saint-Julien avaient ramené enfin la paix sur les bords du Léman.
Emmanuel-Philibert, le restaurateur de la Maison de Savoie, soucieux de
relever les ruines qui avaient jonché ses états pendant l'occupation
étrangère, s'était préoccupé de réédifier l'ordre de Saint-Maurice, la
fondation célèbre d'Amédée VIII. Pour ressusciter l'institution morte, le
duc avait prié le souverain pontife de la réunir à l'œuvre de Saint-Lazare.
Une partie du domaine de Ripaille rentrait, on ne sait comment, dans la
catégorie des biens susceptibles d'être donnés aux nouveaux chevaliers. En
effet, on vit bientôt le conseil de l'ordre des Saints-Maurice et Lazare mis
en possession des biens de l'ancien couvent. Thomas Bergera, délégué de la
"sacrée religion et milice", fut envoyé en Chablais en 1601 pour défendre et
faire les revendications utiles. En arrivant à Ripaille, le dignitaire
trouva les biens ruraux "réduits presque en friche par le mauvais ménage des
fermiers et amodiateurs"...
La commanderie de Ripaille fut, comme le prieuré, un bénéfice donné à des
amis du prince, non astreints à la résidence, ni à aucune charge. Mais
tandis que le prieuré ne pouvait être donné qu'à des gens d'église, la
commanderie était distribuée à des gentilshommes, même mariés, sauf à ceux
qui avaient épousé une veuve ou s'étaient remariés. D'ailleurs la
commanderie de Ripaille survécut au prieuré et dura jusqu'à la Révolution.
Elle appartenait au début, pendant presque tout le XVIIe siècle, à la
branche de l'illustre famille Doria, qui possédait en Piémont les marquisats
de Cirié et de Maro. Elle servit ensuite à récompenser aussi le zèle de
différentes familles de la vieille noblesse de Savoie. Ripaille, morcelé
entre le prieur commendataire Pobel et la commanderie des Saints-Maurice et
Lazare, avait encore un troisième maître: la forêt notamment était restée la
propriété de la Couronne, ainsi que l'ancien château d'Amédée VIII, où son
descendant, Charles-Emmanuel 1er, s'était proposé de faire quelque séjour.
Le gouverneur Charles de Compois reçut l'ordre, le 10 novembre 1608, de
veiller soigneusement à l'entretien du parc "pour la récréation de Son
Altesse et des princes ses enfants". La charge de gouverneur de Ripaille
était pour ainsi dire héréditaire dans la famille de Compois, vieille maison
noble du Chablais qui posséda la seigneurie de Féternes. Après l'occupation
bernoise, Guigues de Compois fut le premier qui reçut cette fonction. Son
fils Philibert obtint la survivance de cette charge. Étienne de Compois, qui
fut même capitaine de Thonon, François de Compois et Charles de Compois
devinrent successivement gouverneurs de Ripaille jusqu'à l'arrivée des
chartreux et bénéficièrent non seulement d'un traitement, mais aussi de
quelques revenus sur le domaine.
Les chartreux, conformément aux termes de la cession de Ripaille, n'avaient
pas le droit d'occuper le château aux sept tours. L'éloignement de la Cour
amena les religieux à solliciter du prince l'autorisation d'utiliser ces
locaux inhabités. Cette permission leur fut accordée. Les moines purent
ainsi disposer de tous les bâtiments, sauf à demander, en cas de grosse
réparation, le consentement du souverain. Un visiteur a raconté comment
furent transformées en cellules les tours du château d'Amédée: "Le vendredy
24 mars 1713, écrit un Barnabite, après dîner, j'allai à Ripaille. Le
château est composé d'un grand corps de logis auquel sont adossées sept
tours, ce qui fait autant de cellules. Elles ont chacune deux grandes pièces
par bas et autant en haut, outre une autre un peu plus ronde en haut dans
chaque tour". Le duc de Savoie d'ailleurs les encourageait à utiliser les
constructions d'Amédée VIII. Cet envahissement ne se faisait pas à son insu
puisque, à l'occasion du mariage du prince de Piémont avec la fille du
landgrave de Hesse, en 1724, le souverain qui séjournait alors à Évian vint
une fois "se promener à Ripaille avec Son Altesse Royale sur une grande
barque qu'il avait fait louer en Suisse et très proprement équiper en
Savoie, ayant fait habiller seize à dix-huit matelots de ses sujets. Ils y
furent rafraîchis par une magnifique collation que leur offrit M. le
prieur". Il faut aujourd'hui recourir aux documents pour reconstituer la
chartreuse du XVIIIe siècle: en effet le visiteur, en franchissant la porte
d'entrée aux arbres séculaires, se trouve dans une vaste cour d'honneur; à
droite le château aux sept tours illustré par Amédé VIII, à gauche les
bâtiments du prieuré.
Il y a une douzaine d'années, entre ces deux corps de logis, au lieu de la
perspective actuelle sur les fières lignes de la Dent d'Oche, on voyait un
fouillis de constructions parasites et disgracieuses édifiées par les
chartreux pour leur commodité. Au centre, face à la porte d'entrée, il y
avait une église de style rococo, commencée en 1762 et inachevée au moment
de la Révolution. Enfin à gauche et à droite de l'église édifiée en 1762, de
vastes corridors à deux étages fermaient la cour d'honneur par un hémicycle.
Ces constructions transversales prouvent bien que toutes les parties
habitables, même celles réservées à la Maison de Savoie, avaient été
utilisées par les religieux. Le prieur en effet s'était logé à droite en
entrant dans la partie du château habitée par Amédée VIII et entourée d'une
vigne allant jusqu'au fossé; les autres servaient tours de retraite aux
religieux; le Père procureur s'était placé à gauche en entrant, dans le
logis faisant suite à l'église actuelle, de telle sorte que le corridor en
hémicycle, en traversant la nouvelle église, reliait les appartements du
prieur et du procureur; il y avait en outre par derrière un autre couloir
plus ancien. Entre ces deux corridors aujourd'hui détruits, il y avait à
droite de l'église aujourd'hui disparue le petit cloître, à gauche le
cimetière contigu à la chapelle actuelle. Le logis où l'on remarque
maintenant la salle à la colonne et la cheminée du XVe siècle servait de
réfectoire et de cuisine. Enfin à l'est, du côté du lac, s'étendaient les
divers bâtiments d'exploitation, la carpière, l'emplacement de l'église
primitive déjà détruite en 1733, entre la blanchisserie et la forge, le
jardin à fleurs et le potager. Puis venaient le moulin, la "larmellerie", la
grange, une étable pour les "bêtes noires". Plus près de la cuisine se
trouvaient le pressoir, la boulangerie et le colombier, qui a résisté au
poids des ans depuis Bonne de Bourbon. Les biens de la chartreuse de
Ripaille étaient très étendus. En 1786, ils atteignaient plus de 3700
journaux provenant non seulement de l'ancien prieuré d'Amédée VIII, mais
aussi du couvent de Vallon. L'enclos seul de Ripaille, qui subsiste encore
maintenant, représentait 348 journaux de Chablais, soit 128 hectares
environ, et englobait le château aux sept tours, les constructions du
prieuré, la scierie, les champs et la forêt depuis le Lancion jusqu'à
Saint-Disdille. En 1787, les revenus de la chartreuse de Ripaille
s'élevaient à 17,073 livres, dont 4417 livres rien que pour le domaine de
Ripaille.
Ripaille resta entre les mains des chartreux jusqu'à la Révolution. La
Savoie, réunie alors à la France en 1792 sous le nom de département du
Mont-Blanc, dut subir presque sans délai les attaques dirigées contre le
clergé. Dans le mois qui suivit l'occupation pacifique du pays par les
troupes du général Montesquiou, l'assemblée nationale des Allobroges, le 26
octobre 1792, prononça la confiscation des biens ecclésiastiques. Les
prêtres, tant séculiers que réguliers, furent ensuite astreints à prêter le
serment civique, sous peine d'exil puis d'arrestation, devant jurer "d'être
fidèles à la Nation et à la République française, de maintenir la liberté et
l'égalité ou de mourir en les défendant". Il y avait alors à Ripaille
quatorze chartreux dont les avis furent assez partagés: le Père prieur dom
Melos, le Père Buisson et quelques autres préférèrent s'exiler, mais au
moment de s'embarquer pour la Suisse, ils furent mis en état d'arrestation
et enfermés dans le couvent des barnabites à Thonon. Après le départ des
religieux, on procéda, à la fin d'avril 1793, à la vente de leur mobilier,
devant la grande porte d'entrée du couvent. Ripaille, devenu propriété
nationale, ne tarda point à devenir le bien de tous. Il fallut requérir la
force armée pour empêcher les voleurs de marauder dans la forêt, souvent
avec la complicité des gardiens aux dépens de la Nation. Le meilleur moyen
d'ailleurs de défendre le domaine était de l'occuper. Effectivement les
biens de terme furent loués, à l'exclusion du parc qui devait être utilisé
pour un service public. Le parc de Ripaille renfermait alors les plus beaux
chênes de la région. Les bâtiments subirent diverses vicissitudes. On y
installa d'abord une salpêtrière, à la grande joie des jeunes gens qui
espéraient échapper à la réquisition militaire en venant s'y occuper. On
pensa aussi à y aménager une caserne mais les locaux trop froids furent
abandonnés par les soldats. Un projet d'installation de manufacture ne
semble point avoir été pris en considération pas plus que celui d'un
établissement de haras.
Pour éviter le maraudage et les frais d'entretien, le meilleur moyen était
encore la vente du domaine. Plusieurs acquéreurs le sollicitaient. Le
citoyen Fazy, de Genève, avait offert 200,000 livres de tout le clos en
s'offrant d'y établir pour le bien public une manufacture d'indienne. César
Sonnerat, inspecteur des vivres à l'armée des Alpes, fit aussi une
proposition d'achat. Le domaine fut enfin vendu comme bien national et
adjugé le 24 messidor an IV à Charles-Victor-Antoine Aman, commissaire des
guerres près l'armée des Alpes. Celui-ci fit "élection d'ami" le 4
vendémiaire an V en faveur des citoyens Vill résidant à Ouchy, Trolliet et
Pauchaud, de Moudon, qui le vendirent au général Dupas. La vieille résidence
n'était plus qu'un amoncellement de ruines: "Je visitai pour la troisième
fois cette maison religieuse en 1804, dit Albanis Beaumont, et malgré les
grands changements occasionnés par la Révolution, qui ont fait de ce lieu
enchanteur un véritable désert, je revis avec le même plaisir l'ancienne
retraite d'Amé VIII, ses bosquets délicieux et la belle forêt de chênes que
renferme le vaste parc qui lui est contigu. Quant au couvent, il tombe en
ruines. Ses longs et magnifiques dortoirs, ses cellules et la salle de la
bibliothèque ne sont plus que des greniers ou des magasins. L'église même,
parée jadis des plus beaux marbres et de plusieurs ornements faits en stuc,
sert de grange et de magasin à paille. Cependant les terres. sont très bien
cultivées". Dupas, l'un des glorieux divisionnaires de la Grande Armée, cet
enfant d'Évian, popularisé sous le nom de "Général Z'en-avant", après avoir
gagné ses galons un peu partout, en Italie, en Égypte, à Austerlitz et à
Wagram, aspirait à cinquante ans à jouir de la fortune qu'il avait amassée.
Il acheta pour 275,000 francs, le 10 avril 1809, le domaine de Ripaille.
Deux ans après il se mariait et venait passer sa lune de miel sous les beaux
chênes d'Amédée, pensant obtenir quelque commandement voisin de la Savoie.
Sa retraite signée le 25 novembre 1813 lui donna des loisirs sur lesquels il
ne comptait pas si vite; le vétéran se confina dès lors dans
l'administration de Ripaille. Il ne fut guère inquiété qu'à la Restauration,
en 1815, par les fonctionnaires du "Buon governo", ennemis acharnés des
vieux serviteurs de l'Empire. Il triompha de ses ennemis en racontant
simplement au gouverneur de Savoie le bien qu'il avait fait depuis son
arrivée sur le Léman, surtout en 1814. "Lorsque les troupes autrichiennes,
écrivit-il, réquisitionnèrent tous les fours de la commune, j'ai offert ceux
de Ripaille ainsi que l'affouage et le service de mes domestiques pour
adoucir les misères des habitants de Thonon, Concise et Vongy, cela
gratuitement. Mes aumônes sont connues des pauvres, qui tous répètent n'en
avoir jamais reçu autant et avec moins d'ostentation: n'ai-je pas arraché de
la misère une foule d'ouvriers à Thonon et dans les hameaux. Ripaille
rapporte cinq à six mille francs, parce que je l'ai amélioré en dépensant en
faveur des ouvriers plus de 180,000 francs. Je suis victime, Monsieur le
gouverneur, de la haine jalouse de plusieurs habitants, parce que possédant
un peu de fortune, je ne dois rien à personne; parce que ce que je possède,
je le dois à mon travail". Le vétéran des guerres du Premier Empire put
rentrer en paix dans son cher Ripaille, où il vécut dans une profonde
retraite, ne voyant guère que d'anciens amis, un Dessaix avec lequel il
aimait à vider quelques bouteilles de vin du crû, un Chastel et d'autres
compagnons de gloire. Le général Dupas s'éteignit à Ripaille à 62 ans, le 6
mars 1823. Sa famille a conservé cette propriété jusqu'en 1892. (1)
A la fin du XIXe siècle l’Alsacien Frédéric Engel-Gros, propriétaire des
filatures D.M.C. et grand amateur d’art, tomba amoureux du site et en fit
l’acquisition. Ayant fait appel à deux brillants architectes dont l’un avait
travaillé en1889 à l’Exposition universelle de Paris, il restaura
entièrement le domaine, ses bâtiments et son parc. Seule exception: il fit
démolir une église du XVIIIe siècle qui n’avait jamais été achevée parce
qu’elle cachait trois tours sur les quatre du château ainsi que la vue sur
la Dent d’Oche, le "Cervin du Chablais". Il mit à la place un jardin à la
française, qui fait l’admiration de tous aujourd’hui. Engel-Gros réalisa une
véritable œuvre d’art totale où tout s’harmonisait, les bâtiments,
l’architecture et la décoration intérieures, les jardins, la vigne, les
forêts. C’est ainsi qu’à Ripaille partout où les bâtiments étaient en bon
état, comme par exemple dans ce qu’on appelle la chartreuse, Engel-Gros fit
restaurer à l’identique ces édifices. Par contre là où les bâtiments étaient
en ruine, ce qui était le cas notamment du château, il ne tenta pas une
hypothétique reconstitution à l’identique de ce qui avait existé autrefois,
mais fit une audacieuse création qui combinait style médiéval et Art
nouveau, où se marquent des influences d’Angleterre, d’Alsace, de Suisse et
d’Allemagne. Le Château de Ripaille est devenu ainsi une véritable vitrine
des meilleures créations de ce style Art nouveau. Ceci apparaît non
seulement dans les détails de l’architecture à l’intérieur du château, par
exemple dans les boiseries ou les peintures du plafond, mais aussi dans tous
les objets mobiliers que l’on a retrouvés et qui sont signés par les plus
grands noms de l’époque, notamment des rideaux et des meubles de William
Morris, le grand promoteur du style Arts and Crafts anglais et la fameuse
fontaine qui se trouve au premier étage du château, réalisée par Max Laeuger,
considéré comme un "Gallé allemand". La Fondation Ripaille s’est donnée pour
objectifs dans les années à venir de restituer l’atmosphère du château en
1900. À ce jour deux pièces, la salle à manger d’hiver et l’ancienne cuisine
ont été rénovées par la Fondation Ripaille.
Éléments protégés MH: le château : inscription par arrêté du 11
juillet 1942. Le pavillon d'entrée ; la tour Bonne de Bourbon ; le pavillon
et la cellule des Chartreux ; les bâtiments dits le Prieuré et Saint-Michel
; le sol de la cour d'honneur ; les bâtiments ruraux de l'ancienne
chartreuse : le moulin, la buanderie, la porcherie, la ferme, la grange, la
forge, le chenil ; la tour du Noyer et le bastion du mur d'enceinte :
inscription par arrêté du 19 novembre 1991. (2)
château de Ripaille 74200 Thonon les Bains, ouvert au public, visites du 11
février au 12 mars de 14h à 17h, du 7 avril au 7 juillet de 11h à 17h en
semaine et de 10h 30 à 18h samedi et dimanche, du 8 juillet au 2 septembre
de 10h à 18h30, du 3 au 23 septembre de 11h à 17h, du 24 septembre au 4
novembre de 14h à 17h. Vous pouvez également louer les salons pour une
soirée privée, un événement familial important, tel 04 50 26 64 44.
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