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Saint-Sauveur-le-Vicomte, l'un des chefs-lieux de
canton de l'arrondissement de Valognes, est une petite ville assise sur les
bords de l'Ouve, au milieu d'une des plus riantes vallées du Cotentin. Son
nom se retrouve à chaque instant dans les annales normandes, et les
touristes viennent encore visiter les ruines de sa forteresse féodale, ainsi
qu'une abbaye, qui de nos jours a repris son ancien éclat, et une église
assez intéressante. Le château fort de Saint-Sauveur-le-Vicomte a eu la
bonne fortune d'avoir pour historien M. Léopold Delisle, membre de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Les détails qui suivent sont
empruntés à l'œuvre de notre illustre et affectionné maître, qui a écrit
pour ses compatriotes une monographie réputée par l'érudition moderne comme
un des modèles du genre. Il est question de Saint-Sauveur, pour la première
fois, dans l'histoire à la fin du XIe siècle. A cette époque, son château
était, depuis longtemps déjà, la résidence de l'un des plus puissants
vassaux des ducs de Normandie, la principale forteresse du vicomte auquel
était confiée l'administration du Cotentin, et dont le titre est rappelé par
le nom de Saint-Sauveur-le-Vicomte, qui se nommait aussi
Saint-Sauveur-sur-Ouve. Le plus ancien vicomte du Cotentin que l'on
connaisse est Roger, vivant sous le duc Richard 1er, et fondateur d'une
collégiale devenue plus tard l'abbaye de Saint-Sauveur. Il eut pour
successeur Néel 1er, qui, vers l'an 1000, tailla en pièces, dans le
Val-de-Saire, près de Cherbourg, une armée envoyée par Ethelred, roi
d'Angleterre, pour ravager le Cotentin. Ce vicomte joua un rôle important à
la cour des ducs Richard II, Richard III et Robert lLe Magnifique. Il mourut
en 1040 ou 1042.
Néel II, son fils et son successeur, se laissa séduire, en 1047, par Guy de
Bourgogne qui lui avait concédé le château du Homme, aujourd'hui l'Ile-Marie.
Le prince bourguignon, petit-fils de Richard II par sa mère, voulait faire
valoir, les armes à la main, ses droits sur le duché de Normandie, au
préjudice de son cousin Guillaume, fils naturel de Robert Le Magnifique. Il
forma, avec le vicomte Néel et les principaux barons de Basse-Normandie, le
projet de renverser le jeune duc; mais cette révolte fut promptement
réprimée. Grace à l'appui du roi de France, Guillaume le Bâtard battit les
conjurés au Val-des-Dunes, et leur infligea une sanglante défaite. Guillaume
pardonna plus tard à son vassal qui fut réintégré dans ses biens et
dignités. La vicomté de Saint-Sauveur resta pendant plusieurs générations
dans la famille des Néel, puis passa par mariage à Jourdain Taisson, l'un
des plus considérables et des plus riches seigneurs Normands, dont la
petite-fille la porta dans l'illustre maison d'Harcourt. Vers 1330,
Saint-Sauveur échut à Godefroy de Harcourt "C'estoit, dit Froissart, un
chevalier de grand courage et moult vaillant de conseil et d'armes, selon sa
puissance, car il estoit boiteux moult fort; mais pour ce ne demeura mie
qu'il ne fut hardi et entreprenant, et ne daigna oncques fuir en bataille".
Godefroy de Harcourt, dit M. Delisle, tient une large place dans l'histoire
des règnes de Philippe de Valois et de Jean le Bon. Il personnifie à
merveille une phase décisive de la lutte de la royauté contre l'aristocratie
féodale et joue un des rôles les plus importants dans la première période de
la guerre de Cent ans. Les qualités et surtout les défauts de son caractère,
l'audace de ses entreprises, l'étendue des malheurs qu'il attira sur sa
patrie, tout se réunit pour recommander à notre attention cet homme étrange,
qui, n'écoutant que ses orgueilleuses rancunes, conduisit deux fois les
Anglais en Normandie.
La carrière de ce personnage serait trop longue à raconter, et nous
rappellerons seulement qu'après avoir servi tour à tour la cause des
Anglais, des Français et du roi de Navarre, Godefroy de Harcourt fut tué, au
mois de novembre 1356, dans un combat que livrèrent à ses gens ceux de Raoul
de Raineval, seigneur de Pierrepont, alors commandant dans la vicomté de
Bayeux pour le dauphin Charles. Sa mort, expiation bien faible de ses
trahisons, fut cependant celle d'un brave et il vendit chèrement sa vie.
Depuis cet événement et malgré le traité de Brétigny (1360), les Anglais et
les Navarrais occupèrent le Cotentin. Édouard III donna le domaine de
Saint-Sauveur à Jean de Chandos, qui en prit possession en 1361, et augmenta
les fortifications du château dont il fit une place d'armes importante. Mais
Chandos, tué en Gascogne en 1369, ne laissa pas d'héritiers et ses domaines
de Normandie furent saisis au nom du roi d'Angleterre. Jusqu'en 1375, la
garnison anglaise de Saint-Sauveur ne cessa de dévaster les environs, et
souvent même elle fit impunément des expéditions jusqu'à la Seine. Afin de
mettre un terme à ses ravages, les États de Normandie donnèrent des fonds
pour rassembler une armée dont Charles V confia le commandement à Jean de
Vienne, amiral de France. Celui-ci investit Saint-Sauveur, au printemps de
1375. La place fut vaillamment défendue pendant de longues semaines et il
fallut négocier avec les assiégés, qui ne consentirent à livrer la
forteresse que moyennant des sommes très considérables. En 1418, les Anglais
s'emparèrent de nouveau de Saint-Sauveur, et Jean de Robessart, un de leurs
capitaines, en posséda la seigneurie jusqu'en 1450.
Après la bataille de Formigny, les Anglais furent définitivement chassés de
Normandie, et la baronnie de Saint-Sauveur appartint successivement à Jean
de Harcourt, comte d'Aumale, à Jean, comte de Dunois et de Longueville, puis
à André de Villequier. Sur la demande des États de Normandie, plusieurs
châteaux du Cotentin, entre autres ceux de l'Ile-Marie et de Saint-Sauveur,
furent démantelés en 1598. Depuis lors, Saint-Sauveur ne joua plus de rôle
dans l'histoire et son domaine passa aux mains de diverses engagistes. A
l'époque de la Révolution, cette baronnie et les nombreux fiefs qui en
dépendaient étaient tenus par Louis-Jean-Marie de Bourbon, duc de
Penthièvre, fils du comte de Toulouse, prince du sang. Au mois de décembre
1691, Louis XIV avait affecté le château de Saint-Sauveur à la fondation
d'un hôpital, dont les administrateurs apportent un zèle digne d'éloges à
préserver les restes de la vieille forteresse d'une destruction complète. M.
du Moncel, qu'il convient toujours de citer, quand on s'occupe des monuments
du nord du département de la Manche, a donné une minutieuse description de
Saint-Sauveur. Nous allons lui faire quelques emprunts. "Les anciennes
fortifications du château subsistent en grande partie, sauf des portions de
murailles et trois petites tours dont on a démoli la partie interne. Le
visiteur est frappé tout d'abord par la disposition de cette forteresse avec
sa double enceinte qui permettait à sa garnison de supporter deux assauts
avant de se rendre. On pénètre dans le château par une poterne protégée par
deux tours et on se trouve dans un enclos assez vaste, défendu par six
tours. C'était la première enceinte; les constructions en sont presque
complètement ruinées. L'entrée de la seconde enceinte s'annonce par deux
énormes tours qui sont à peu près rasées, ou plutôt dont la partie
supérieure est encastrée dans un bâtiment moderne. La porte a conservé son
aspect militaire; on y voit les rainures des ponts-levis et des herses.
Autour du préau s'élèvent le donjon, deux grosses tours et les trois petites
que je viens de signaler comme partiellement détruites. Le donjon, dit M. du
Moncel, quoique n'offrant pas une grande apparence en hauteur, à cause de sa
masse, a pourtant 23,77 mètres du côté des fossés, et 15,78 mètres au-dessus
du préau, ce qui fait précisément 1,57 mètres de plus que le donjon de
Bricquebec. On y pénétrait, comme dans celui-ci, par un escalier volant en
bois, qui communiquait à une grande porte d'entrée qui conduisait à une
grande pièce faisant le premier étage du donjon. Cette pièce, qu'on retrouve
encore parfaitement intacte, se fait remarquer par la régularité de toutes
ses parties: six fenêtres de petites dimensions, situées à même distance des
encoignures et ouvertes dans les trois faces antérieures; deux portes
également équidistantes des encoignures et pratiquées dans la dernière face,
celle qui par conséquent donnait sur le préau; enfin une cheminée, percée
vis-à-vis dans la face opposée; tels sont les divers détails qui la
composent. On communiquait aux autres étages par le moyen d'un seul escalier
tournant, situé à l'une des encoignures, qui donnait en même temps naissance
à de petits réduits voûtés, munis de meurtrières et destinés à défendre le
chemin de ronde. Cet escalier s'ouvrait uniformément à ces différents étages
par une petite allée. Le second étage du donjon offre des dispositions
analogues à celles du premier, mais avec des dimensions moindres. De la
plate-forme qui le surmonte on jouit d'une vue magnifique embrassant une
belle vallée. Il faut signaler encore, dans la partie inférieure du donjon,
une vaste salle voûtée, très sombre et toute noircie par un ancien incendie.
Elle est soutenue au centre par un large pilier octogone sur lequel
s'appuient des voûtes à quatre grands compartiments. Le mur d'enceinte
n'offre plus rien de bien intéressant, mais on doit examiner attentivement
les tours qui en faisaient partie. Leurs escaliers et leurs étages voûtés
sont semblables à ceux du donjon et se terminent par des cônes de maçonnerie
sur lesquels sont appliquées les ardoises". (1)
Éléments protégés MH : les ruines du château : classement par liste de 1840
(2)
château de Saint Sauveur 50390 Saint Sauveur le Vicomte, tel. 02 33 21 50
44, ouvert au public toute l'année, visite libre. Le château a reçu un prix
en 2005 au palmarès du concours "Lumières" organisé par le Syndicat des
Entreprises de Génie Electrique...
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