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Le château "moderne" ne reflète
plus l’épaisseur historique du site, heureusement bien documentée grâce au
chartrier de Torcé, réuni à celui de Lassay par le marquis de Beauchêne au
XIXe siècle et conservé aux Archives départementales de la Mayenne. Ses
origines remontent vraisemblablement au XIe siècle: le plus ancien document
conservé concernant Torcé, daté de 1234, fait déjà référence aux
prédécesseurs d’Hugues de Couterne dans la possession dudit fief et
seigneurie. A la suite des Couterne, Torcé appartient à une famille qui en
prend le nom, représentée à partir du début du XIVe siècle par Jean de Torcé,
jusqu’à Guillaume de Torcé, dans la deuxième moitié du XVe siècle. S'il est
difficile d’être plus précis pour cette période, il faut néanmoins signaler
que l’inféodation du lieu de Torcé intervient à l’époque où Guillaume le
Bâtard, futur Guillaume le Conquérant, progresse vers le Maine et fait
construire le premier château d’Ambrières, au détriment du Geoffroi de
Mayenne. Le Passais est alors une zone convoitée par les ducs du Maine et
les comtes de Normandie, et la frontière indécise est progressivement
parsemée de mottes castrales en terre, dont plusieurs bordent la Mayenne. La
motte, fossés et douves de Torcé sont attestés jusqu’au XVIIIe siècle par
les multiples aveux conservés. En revanche, elle semble avoir totalement
disparu aujourd’hui, peut-être lors de l’aménagement du parc. On n’en relève
guère de trace sur le plan cadastral napoléonien de 1837: tout au plus
observe-t-on, tout près de la Mayenne et de l’ancien moulin, une parcelle
approximativement demi-circulaire.
Peut-être s’agit-il d’un vestige de cette motte, dont les fossés auraient
alors été alimentés en eau directement par la rivière, comme c’était le cas
pour la motte du manoir voisin des Mortiers. La butte, dont le diamètre
pourrait alors être extrapolé à une trentaine de mètres, gardait un passage
à gué sur la Mayenne (depuis remplacé par un pont), comme c’est le cas aux
Mortiers. Dans la hiérarchie féodale, Torcé relève, jusqu’en 1472, de la
châtellenie d’Ambrières, dont il est le fief le plus important. Le seigneur
de Torcé doit à son suzerain, le baron d’Ambrières, vingt jours de garde à
la porte des Champs de la ville. Il bénéficie du droit de fondation et de
patronage en l’église de Cigné. L’incertitude plane sur l’évolution
architecturale du site pendant le Bas Moyen-Age, mais un manoir est bel et
bien attesté au XVe siècle. En 1472, la seigneurie de Torcé se voit divisée
entre Pierre de Bailleul et son neveu René de Sallaines. Le premier conserve
le manoir et une partie de ses fiefs, dont Cigné ; le second rattache sa
part de la seigneurie à son fief de Montcorbeau. Dès lors, la seigneurie de
Torcé-Montcorbeau emporte la préséance féodale sur celle de Torcé qui
devient sa vassale et doit lui rendre hommage. Jusqu’à la Révolution, le
manoir passe, par mariage ou vente, dans les mains de nombreuses familles:
aux de Bailleul succèdent les Mondot, les Montreuil, les de la Cigogne, les
Frain de la Vrillière, les Tanquerel, les de Logé, les de Vaucelles, et
enfin les de Courtilloles. La succession et la généalogie des différents
propriétaires ont été établies avec une grande précision par l’abbé Durand
dans ses travaux sur la féodalité à Cigné.
Sur le plan architectural, le manoir n'est connu que par les évocations
succinctes des aveux et surtout par une montrée dressée suite à l’achat de
la seigneurie de Torcé en 1762, par Françoise de Logé, elle-même dame de
Torcé-Montcorbeau. Ce document semble décrire un bâtiment du XVe ou du XVIe
siècle, avec cuisine et salle au rez-de-chaussée, deux chambres à l’étage,
tour contenant l’escalier "construit à visce (vis) et marches de bois
enserrées dans les murs de la tour". Une lucarne éclaire le grenier, la
charpente "construitte que de vieux morceaux de bois de l’ancien bastiment"
parait avoir été remaniée, la couverture est en ardoise. D’autres précisions
sont apportées par les énumérations des différents aveux : les fossés et le
pont-levis, le four, la grange et les étables, les moulins à blé et le
"droit d’en mettre à draps", la garenne à connils (lapins), le droit de fuie
à pigeons, comme les droits de chasse et de pêcherie sur la Mayenne. Sont
également mentionnés les jardins, vergers, terres, étang et bois. Il est
également question, de façon récurrente, d’un portail ancien, qui n’était
plus en état d'usage mais pourtant conservé. Peut-être relevait-il d’une
construction antérieure au manoir et revêtait, tout comme la motte, une
dimension symbolique. Enfin, en 1694, Joachim de la Cigogne ajoute à son
aveu "ma métairie nouvellement bastie en ma basse cour composée d’une maison
manable avec cellier et estable". François-Louis de Courtilloles, seigneur
de Torcé, lieutenant au baillage d’Alençon où il réside la plupart du temps,
n’est pas inquiété pendant la Révolution et conserve ses biens. Sa fille et
héritière épouse en 1813 Narcisse Guesdon de Beauchesne. L’état du manoir
est inconnu à cette époque.
On ne sait si la réfection, en vue de laquelle on avait dressé la montrée de
1762, fut effectivement réalisée et quelle fut son ampleur. L’abbé Durand
suppose, apparemment sans preuve, que la manoir avait été remplacé par une
nouvelle demeure vers l’époque de la Révolution. On constate sur le cadastre
napoléonien de 1837, que le logis, apparemment dépourvu de sa tour, occupe
très exactement la partie droite du château actuel. Les bâtiments de la
métairie sont disposés à proximité, autour d’une cour distincte. Le moulin
de Torcé existe toujours, il ne sera détruit qu’en 1879 d’après les matrices
cadastrales. De 1827 à 1895, Torcé appartient à la famille Guesdon de
Beauchesne, également propriétaire du château de Lassay, et dont le
représentant le plus illustre est René-Adalstan, célèbre pour ses travaux
d’érudition sur l’histoire et les châteaux du nord-Mayenne. Si l’on en croit
les matrices cadastrales, il serait l’auteur de la construction, en lieu et
place du manoir de Torcé, d’une maison dont le style, atypique pour la
région, semble s’inspirer des villas de Toscane. Selon le cadastre, cette
construction est achevée en 1883 et portée aux registres en 1886. Elle nous
est connue par une unique photographie : on y reconnaît, sous les habillages
postérieurs, la partie droite du château actuel, avec un corps à trois
travées et bow-window flanqué d’un pavillon à deux étages. Les décors
d’origine, parement en pierres polygonales au rez-de-chaussée et frise de
céramiques vernissées, ont totalement disparu, mais les volumes sont
aisément reconnaissables. En revanche, il est plus difficile de dire si
cette maison pouvait reprendre des éléments du manoir antérieur dont elle
conservait le plan-masse.
La demeure prend finalement son visage actuel à la toute fin du XIXe siècle.
Paradoxalement, ce n’est pas une famille aristocratique (les Guesdon de
Beauchesne ayant vendu pour s’installer à Lassay dont ils avaient achevé la
restauration), mais une famille d’industriels, les Salles, manufacturiers de
toiles à La Ferté-Macé, qui donne à Torcé l’allure d’un château. On doit le
rachat du domaine, en 1895, à Clovis Salles, puis les travaux
d’agrandissement et d’embellissement, de 1897 à 1900, à son fils Francis
Salles et son épouse et cousine Hélène, qui signent les tirants de cheminées
de leur monogramme formé de deux S entrelacés. L'acquisition et la
rénovation de Torcé s'inscrit dans la constitution d'un vaste domaine
foncier par la famille Salles qui possède également, en plus de l’usine et
de la maison patronale à La Ferté-Macé, les châteaux de la Motte à Madré et
de Durcet près de Flers, ainsi que de nombreuses fermes dans le Fertois et
le Nord-Mayenne (notamment à Cigné et Melleray-la-Vallée), la plupart
reconstruites et modernisées. La dynastie Salles et l'histoire de
l'industrie textile à La Ferté-Macé ont fait l'objet d'études signés par
l'historien Michel Louvel : d'après ses recherches, la transformation du
domaine de Torcé est concomitante avec l'apogée du textile fertois, entre
1890 et 1910. Le choix d'un style architectural très éclectique et
exubérant, en rupture avec les autres châteaux bordant la Mayenne où
sobriété et symétrie sont de mise, témoigne de la volonté d'afficher dans la
pierre la réussite de l'entreprise familiale. Le chantier de Torcé, confié à
l'architecte mayennais Jules Tessier, est documenté par des correspondances
et factures conservées aux archives départementales de l'Orne dans
l'important fonds de la famille Salles.
Certaines lettres illustrant les altercations entre l'architecte et les
entrepreneurs sur le chantier sont assez savoureuses. Clovis, puis son fils
Francis, à la tête de la florissante entreprise familiale, meurent
prématurément, mais l’empreinte laissée en à peine quinze ans par la famille
Salles sur Torcé est considérable. La demeure est agrandie vers l’ouest, les
toitures sont réhaussées, un second pavillon est élevé sur la partie droite,
de nombreux décors sont plaqués, dans un éclectisme mêlant styles classique
et Renaissance. En plus du remaniement complet du château, la métairie est
rasée, remplacée par de vastes écuries flambant neuves à partir de 1898 et
une maison de gardien d’inspiration francilienne. Au nord du château, une
ferme modèle est élevée ex-nihilo selon un plan rationalisé, avec logement
au centre et dépendances dans les ailes. Torcé compte également un vaste
chenil, la chasse tenant une place importante dans le train de vie de la
famille Salles. Dès 1899, Francis Salles embauche un piqueur "pour lièvre,
chasses à cour et à tir" ; la chasse à courre se pratique dans les forêts d'Ecouves
et d'Andaine. Le château est conçu comme une résidence de villégiature à une
distance raisonnable des affaires familiales, tout en étant au centre de son
propre domaine agricole et de forêts giboyeuses. Néanmoins, d'après M.
Louvel, il est dès son achèvement le lieu d'habitation de la veuve de Clovis
Salles; Francis semble quant à lui progressivement délaisser sa maison
patronale de La Ferté-Macé et réside en alternance en son appartement
parisien et à Torcé. La succession de Francis Salles prévoit le partage des
domaines familiaux entre ses trois enfants. L’héritière de Torcé, Hélène
Salles, épouse en 1923 le comte Antoine du Pontavice des Renardières, alors
officier de marine. La famille en fait sa résidence principale et administre
le domaine tout en s'investissant dans la vie locale. Malgré la menace des
bombardements sur le pont de Torcé pendant la Seconde guerre mondiale, les
combats épargnent le château. Ces dernières années voient la restauration
des écuries et celle du château lui-même qui est actuellement en cours.
Le château de Torcé est implanté dans un site isolé la vallée de la Mayenne,
au débouché d’un pont sur la rivière reliant Cigné à Lassay-les-Châteaux.
Outre un vaste logis, il comprend des écuries et une maison de gardien
inscrits dans un parc à l'anglaise clos de murs, accessible par deux
portails à piliers. A quelque distance au nord, se trouve l'ancienne
ferme-modèle aujourd'hui indépendante. La construction, orientée au sud, est
en moellons de granite enduits et couverte d'ardoise. C’est un ensemble
imposant, juxtaposition complexe de volumes, pavillons, oriels, tours,
enchevêtrement de toitures et de lucarnes. La construction est de style
éclectique, mêlant éléments Renaissance et classiques, unifiés par les
imposantes toitures, les souches de cheminée brique et pierre (certaines
frappées du chiffre de la famille Salles), ainsi que les décors plaqués
récurrents que sont les chaînages et encadrements plaqués, les bandeaux et
les corniches en granite. Le château se compose, dans sa structure, de trois
éléments principaux, deux corps de logis de part et d'autre d'un gros
pavillon. La partie droite présente trois travées : la porte d’entrée
principale du château occupe la travée centrale, avec son encadrement
saillant à bossages, son fronton en ailerons et son décor sculpté. Une
grande baie est visible à gauche, tandis que les fenêtres de l’étage sont
couvertes de larmiers en bâtière. La corniche à modillons supporte un
garde-corps en pierre. Les deux lucarnes en pierre sont couvertes d’un
demi-fronton triangulaire surmonté d’un petit fronton cintré, et ornées d’un
motif sculpté. La troisième travée a été remaniée et surélever pour
ressembler à un pavillon. L’étage en surcroît présente trois baies sous un
même grand fronton cintré interrompu par une lucarne à fronton triangulaire
servant de support à une horloge. Ce faux pavillon est habillé par deux
oriels montant de fond, à deux et trois niveaux, dont les étages sont
ouverts et surmontés de balcons en ferronnerie. Celui de la façade
principale présente, à l’étage, des colonnes de style ionique; celui du côté
est, des baies cintrées.
Le gros pavillon central possède deux étages et un niveau de combles, une
travée, des baies géminées au second étage, des lucarnes en pierre et en
zinc au niveau du comble. Il est coiffé d’un haut toit en pavillon
interrompu, dont la crête de couronnement ouvragée a disparu. C’est aussi la
partie du château la moins ornée, avec seulement un petit décor sculpté au
sommet des angles et la lucarne en pierre, cintrée, pourvue de pilastres,
d’ailerons à volutes et d’un fronton triangulaire. Une curieuse travée,
percée à son sommet d’un oculus, et précédée au rez-de-chaussée d’un petit
porche en bois (supportant primitivement un balcon), assure la transition
avec le second corps de logis, à deux travées, placé sur la gauche. Il est
coiffé d’une toiture à longs pans, cantonnée d’amortissements en forme de
boules. L’étage présente un balcon filant en ferronnerie et le comble une
grande lucarne à deux fenêtres et fronton triangulaire. Un oriel montant de
fond, surmonté d’une terrasse à balustrade, est placé contre le mur-pignon
est. Il présente, à l’étage, des baies cintrées et un décor sculpté. Les
cages d'escalier hors œuvre se greffent sur la façade postérieure, dans le
prolongement des entrées du château: une tour carrée coiffée d’un toit en
bâtière, dans l’axe de la porte principale du château, et une tour
circulaire couronnée d’un dôme à clocheton placée au revers de la travée
avec petit le porche en bois. Les bâtiments de service se distinguent
fortement du château par leur style architectural et leur polychromie.
La maison du gardien, inspirée des "chalets" de villégiature, présente une
architecture d’apparence rustique, avec un soubassement orné d'un placage de
pierres polygonales, des murs en moellons de granite bruns apparents, des
bandeaux et des encadrements d’ouvertures en brique, une toiture largement
débordante soutenue par des aisseliers en bois. Le mur-pignon est complété
par une structure en bois formant porche et balcon, rappelant le petit
porche en bois du château. Une tour d'escalier carrée, coiffée d’un toit en
pavillon surmonté d’un épi de faîtage en zinc, est placée sur un angle.
Inspirées de celles des grands châteaux français du XVIIe ou du XVIIIe
siècle, avec leur plan symétrique, les écuries comprennent un corps central,
à toit à longs pans et à croupes, entre deux courtes ailes à toits brisés.
Les murs alternent la pierre de taille, en solin et bandeaux, les assises de
moellons de granite et de briques, ainsi qu’une corniche à modillons en
briques. Le corps central présente des lucarnes passantes en bois, tandis
que les ailes possèdent des lucarnes plus monumentales brique et pierre,
coiffées de frontons triangulaires. Située à environ 300 mètres au nord, la
ferme-modèle (complétée par des constructions récentes) est bâtie en U
autour d’une cour carrée. On y retrouve les moellons apparents et les
encadrements de baies en brique, ainsi que les lucarnes passantes en bois.
Le logement se trouve en fond de la cour, tandis que les dépendances
agricoles occupent les ailes latérales. (1)
château de Torcé 53300 Ambrières-les-Vallées, propriété privée, ne se visite
pas mais visible de la D214.
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