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De toutes les vallées que
baigne la rivière de l'Huisne, il en est peu de plus gracieuses que celle du
Theil. Couronnée de coteaux couverts de bois, sillonnée par l'Huisne qui y
reçoit les eaux de la Maroisse, venant de Ceton et du mont Avit, elle
présente encore aux yeux de l'antiquaire des collines ornées des souvenirs
du moyen âge. C'est là, en effet, qu'en face du confluent de la Maroisse,
s'élève sur la croupe d'une petite montagne le château de Beauvais, situé
sur les confins de la commune de Ceton. Ce château est placé dans une des
plus charmantes positions du Perche, près d'une futaie qui le couvre à l'est
de ses ombrages; il domine à l'ouest la vallée et le bourg du Theil, et du
sommet de la colline où il est assis, on découvre, au midi, Avézé, la riche
vallée de l'Huisne et les environs de la Ferté-Bernard. Au nord, la vue est
bornée par la butte de Queux, couverte de cultures variées du plus agréable
aspect. La position de Beauvais devait, à l'époque de l'invasion des Gaules
par César, attirer l'attention des Romains, qui, pour asseoir leurs camps,
affectionnaient les promontoires étroits, accessibles d'un seul côté, et
situés à proximité de sources et de rivières. Aussi, un de ces camps
destinés à servir de base d'opérations aux légions romaines (castra
temporanea) paraît-il avoir été établi sur ce point. Le voisinage d'une voie
romaine confirme cette hypothèse. La partie des Gaules qui correspond au
territoire du Perche, couverte de bois et de forêts impénétrables, avec son
sol tourmenté et ses nombreuses collines, offrait à la résistance des
ressources particulières et imposait aux lieutenants de César la
construction de retranchements et de fortifications dont on retrouve encore,
ça et là, des vestiges significatifs.
C'est sur ce même emplacement de Beauvais que les seigneurs du lieu
élevèrent, vers le XIe ou le XIIe siècle, le château-fort dont il est fait
mention dans l'histoire locale. Un moulin, appelé le moulin de Queux,
installé sur la Maroisse et qui fait aujourd'hui partie du domaine de
Beauvais, date de cette époque. En 1087, le chevalier Chesnel, fondateur du
prieuré de Ceton, accorda aux moines de Saint-Denis de Nogent-le-Rotrou le
terrain nécessaire à la construction d'un moulin sur le ruisseau de la
Maroisse, au pied du mont Tedbart, aujourd'hui connu sous le nom de butte de
Queux. Le fief de Beauvais était, au moyen âge, d'une certaine importance.
Il en est fait mention dans le "Raoulle et Assiette faicte, le 12 septembre
1541, sur les nobles et noblement tenans du comté du Perche, de la somme de
300 escus d'or soleil vallans 675 livres tournois, à 45 sols tournois pièce
pour le don gratuit par eulx faict à nos Seigneur et Dame les Roy et Royne
de Navarre pour subvenir aux grands frais qu'il leur a convenu et convient
faire pour le mariage de Madame la Princesse leur fille, avecques très hault
et très puissant Prince le duc de Clèves, de Mons, de Gueldres et de
Juilliers". Sur cette liste générale des nobles du comté du Perche, on
trouve le nom de Jacques Le Lièvre, seigneur de Beauvais, dans la
châtellenie de Ceton, imposé pour cent livres tournois. Il y avait 248
nobles inscrits dans ce rôle, mais 42 seulement étaient frappés d'une
imposition plus forte que messire Jacques Le Lièvre; l'assiette de cette
répartition "d'un don tout" ayant évidemment pour base la fortune présumée
des généreux vassaux, l'étendue du domaine de Beauvais devait, dès cette
époque, être relativement considérable.
D'après le plan de la terre seigneuriale de Beauvais, levé géométriquement,
en 1774, par Étienne Joly, arpenteur, par ordre de messire
Pierre-Charles-Philippe de Rosnivinen et de dame Magdeleine de Neveu, son
épouse, seigneur et dame du dit lieu, "cette terre se composait des fiefs du
grand et du petit Queux, de Malais, de Loisellerie, des Selleryes, de la
Bretesche et autres lieux, sis ès paroisses de Ceton, de Mâle et d'Avézé". A
la fin du XIXe siècle, le domaine de Beauvais contient cinq à six cents
hectares d'un seul tenant. Par une exception bien rare, le château de
Beauvais, avec ses vastes dépendances, n'a jamais été vendu depuis le XIIe
siècle; il s'est toujours transmis, soit par des mariages, soit par
hérédité, aux différentes familles qui s'y sont succédé. Dans les dernières
années du XIVe siècle, la famille des Le Lièvre contracta des alliances avec
les Rosnivinen, qui ne devinrent propriétaires de la totalité de la
seigneurie de Beauvais qu'à la mort du dernier des Le Lièvre, vers la fin du
XVIe siècle. L'abbé Fret et plusieurs autres historiens du Perche racontent
qu'un Jean de Rosnivinen, de la famille des sires de Beauvais fut fait
prisonnier, en 1412, au siège de Saint-Rémy-du-Plain, par le connétable de
Saint-Pol, ennemi du duc d'Alençon. La famille des Rosnivinen, originaire de
Bretagne, était venue s'établir dans le Perche à la suite de Jeanne de
Rohan, fille de Jean, vicomte de Rohan, au diocèse de Vannes. Le 5 avril
1374, cette princesse épousa Robert de Valois, comte du Perche, quatrième
fils de Charles II, comte d'Alençon, qui était frère de Philippe VI, roi de
France. Robert étant mort l'an 1397, ses héritiers assignèrent pour douaire
à Jeanne, sa veuve, la châtellenie de Ceton. De leur côté, les Rosnivinen
obtinrent de Jeanne de Rohan plusieurs fiefs dépendant de sa châtellenie, et
ils s'allièrent aux premières familles de la Normandie et du Perche.
Jean de Rosnivinen, dont nous avons parlé plus haut, était, en 1442, premier
échanson du roi Charles VII; il était aussi maître et réformateur des Eaux
et Forêts des pays de France, Brie, Champagne, Lyonnais, Mâconnais,
bailliage de Saint-Pierre-le-Mouflier et ressorts d'Auvergne. Il prit part à
toutes les guerres de son temps, s'attacha d'abord à Artus de Bretagne,
comte de Richemont, connétable de France, par l'ordre duquel il enleva, au
château de Chinon, Georges de la Trémouille, favori du roi. En 1436 il
assista au combat livré aux Anglais près de Saint-Denis, sur le chemin de
Pontoise, et fit prisonnier Thomas de Beaumont qui les commandait. Il fut
lui-même prisonnier des Anglais en 1443, et le roi le gratifia de quatre
cents écus d'or pour l'aider à payer sa rançon. Il mourut en basse Bretagne,
le 11 mars 1454, sans avoir été marié et fut enterré dans l'abbaye de
Daoulas, où se voyait son tombeau avec ses armes qui sont: "d'or a la hure
de sanglier posée en fasce, arrachée de gueules". Guillaume de Rosnivinen,
neveu du précédent, fut pourvu de l'office de premier échanson du roi, sur
la démission que fit en sa faveur Jean de Rosnivinen, son oncle, par brevet
du 16 janvier 1446, donné aux Moutils-les-Tours, et ensuite de son autre
office de maître des Eaux et Forêts, sur la résiliation du 21 février 1454.
Il fut capitaine de Vire, en 1457, à la place du connétable de Richemont,
mourut au château du Parc d'Avaugour, dans le bas Maine, vers la fin de
l'année 1495, et fut enterré aux Cordeliers de Dinan. Vers l'année 1453,
Guillaume avait épousé Perrine de Meullent, baronne de Courseulles, dame de
Bernières-sur-Mer, du Parc, de Sermental, de Saint-Célerin-Léger, de Régale,
de Bény-du-Port, de de Quesnay, de Villebaudon, de Villiers et de Condeville.
Le 23 janvier 1471, il s'était remarié à Hélène de Bonenfant, fille de René
de Bonenfant, chevalier, et d'Isabeau de Beaumanoir.
Olivier de Rosnivinen, autre neveu de Jean de Rosnivinen, épousa, vers 1454,
damoiselle Marie de Tilly, fille de Jean de Tilly, seigneur de Chambois.
L'un des plus illustres, parmi les descendants d'Olivier, fut Pierre de
Rosnivinen, gouverneur de Caen à l'époque de la Fronde, et seigneur de
Chambois, comme héritier de l'ancienne famille de Tilly. En 1649, Pierre de
Rosnivinen prit possession du château d'Argentan au nom du duc de
Longueville, en chassa Guillaume Rouxel, comte de Maré, auquel on appliqua
ce verset des psaumes: Mare vidit et fugit. C'est, dit-on, pour rappeler ce
souvenir que Pierre de Rosnivinen fit frapper une daille présentant d'un
côté la figure entière d'un sanglier (il portait "d'or à la hure de sanglier
de sable"), et de l'autre cette légende: "P. de Rosnivinen, M. de Chamboy".
Les Rosnivinen de Chambois étaient en même temps seigneurs de Beauvais et de
plusieurs autres fiefs considérables situés à Gémages et autres lieux. Vers
la fin du XVIIe siècle, cette ancienne famille vendit le domaine de Chambois
et revint habiter le château de Beauvais. C'est à cette occasion que
l'ancien manoir de Beauvais fut démoli et remplacé par le château actuel. A
la fin du XVIIIe siècle, la branche des Rosnivinen, établie dans le Perche
et la Normandie, avait pour chef messire Pierre-Charles Philippe de
Rosnivinen, seigneur de Beauvais et autres lieux. Celui-ci eut pour unique
héritière Marie-Madeleine de Rosnivinen, mariée, le 28 octobre 1777, à
Louis-François d'Avesgo, comte de Coulonges. La comtesse de Coulonges mourut
en 1844, laissant pour héritière de la terre de Beauvais
Marie-Madeleine-Louise d'Avesgo de Coulonges, épouse de Charles-Malo Saraude
de la Charpenterie.
Leur fille unique Laure-Françoise-Louise, mariée à Bernard-Louis-Ferdinand
de Cacheleu, mourut en 1877, sans laisser d'enfants, et en léguant l'antique
domaine de Beauvais au marquis de Marescot, son cousin, qui avait épousé
Marie-Charlotte-Hermine de Reverseaux. Il l'a transmis en 1883 à son fils
Georges-Hyacinthe, marquis de Marescot, marié en 1873, à Gabrielle-Caroline
d'Auxais. Les armes des Marescot sont: "Fascé de gueules et d'argent de six
pièces au lion léopardé brochant sur le tout, au chef d'or a l'aigle éployée
de sable, avec couronne de marquis". Le château de Beauvais actuel est une
belle construction offrant l'aspect régulier de l'architecture du XVIIe
siècle. La salle à manger et plusieurs pièces de l'étage supérieur sont
ornées de belles boiseries Louis XIII parfaitement conservées. Comme pour
perpétuer le souvenir de l'époque féodale, les angles de la cour d'honneur
sont garnis de deux tours circulaires qui donnent à cette habitation un
aspect seigneurial. L'une des tours servait de pigeonnier; l'autre, placée à
droite du pont-levis depuis longtemps démoli, était consacrée à Dieu. On y
voit encore une chapelle de forme ronde, ornée d'une très jolie voûte et de
belles sculptures. D'après les anciens registres de la paroisse de Ceton,
plusieurs "damoiselles de la famille des Rosnivinen" ont, pendant le XVIIe
et le XVIIIe siècle, reçu dans cette chapelle la bénédiction nuptiale. (1)
Éléments protégés MH: l'enceinte subsistante et les deux tours :
inscription par arrêté du 26 juin 1992.
château de
Beauvais 61260 Ceton, propriété privée, ne se visite pas.
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