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Le château de Ranes prit la relève de la vieille citadelle d'Asnebecq. En
1404, le manoir fut transformé en une importante construction dont la tour
est la pièces maîtresse. Le château s'élève entre une vaste cour d'honneur
et une avenue de hêtres centenaires dont la route de la Ferté-Macé prolonge
à perte de vue la majestueuse perspective. Il est surtout remarquable par un
imposant donjon élevé au XVe siècle, l'un des plus intéressants monuments du
département de l'Orne. Un parc immense entoure le château et s'étend au loin
entre des collines boisées dont des allées d'arbres verts dessinent
nettement le profil. Acheté au commencement du XVe siècle par les ancêtres
de ceux qui le possèdent aujourd'hui, le château de Rasnes paraît avoir été,
peu après cette acquisition, l'objet d'une construction nouvelle. De cette
construction, le donjon seul est resté. Des réparations importantes furent
faites au manoir de Rasnes en 1596, mais le château actuel, pour la grande
partie, semble dater du XVIIIe siècle. Il fut en effet en 1719, à la suite
d'un incendie, restauré et, pour ainsi dire, construit à nouveau par Louis
d'Argouges, marquis de Rasnes. Le vieux donjon à créneaux et à mâchicoulis,
aux ouvertures carrées d'une forme particulière et qui rappelle
l'architecture anglaise de l'époque, paraît avoir été construit à la fin du
XVe siècle. Les titres du chartrier permettent de le penser et l'autorité de
maîtres compétents, tels que M. Ruprich-Robert, confirme cette opinion.
L'histoire féodale de la seigneurie de Rasnes reste confondue pendant de
longues années avec celle de la baronnie d'Asnebecq. Cette baronnie
appartint successivement aux comtes de Warwick, barons de Neufbourg, puis
aux maisons de Méheudin et de Saint-Germain. Elle passa ensuite à celles
d'Harcourt, du Pont-Bellenger et d'Argouges. Ce fut en 1482, pendant que
Samson de Saint-Germain était éloigné de son domaine confisqué par les
Anglais, qu'eut lieu, près de Rasnes un combat entre trente Anglais et
trente Français. Tous les Anglais furent tués ! ou forcés de fuir et le
champ où se livra ce combat aussi héroïque, s'appelle encore le champ du
massacre. A cette page militaire des annales de Rasnes, les membres de la
maison d'Argouges ajoutèrent en héritant du château, la triste et poétique
légende de "leur faye". "Il y a dans le peuple, dit une vieille chronique,
touchant MM. d'Argouges, une fable singulière. C'est qu'on a voulu qu'ils
soient sortis d'une de ces femmes prétendues enchantées que les anciens
romans ont nommées fées, laquelle, ayant épousé un de leurs aïeux dont les
affaires étaient en très mauvais état, lui donna une heureuse lignée et
combla sa maison de toutes sortes de biens. Mais, ayant par hasard entendu
prononcer le nom de la mort qui lui était fatal, elle abandonna son mari
pour ne le revoir jamais". Est-ce à Rasnes que le mot fatal fut prononcé ?
Il faut bien le croire, car, au sommet du donjon, l'on voit encore sur un
créneau de pierre la gracieuse empreinte du pied de la fée, laissée par elle
à l'heure où, fuyant la mort, elle s'éloignait à jamais. Mais elle semble
être restée une protectrice fidèle pour les d'Argouges de Rasnes, qui se
montrèrent tous dignes de leurs aïeux, "illustres dans les livres des Rois
d'armes et remontant jusqu'au temps des ducs de Normandie".
Jean d'Argouges, le premier seigneur de Rasnes, fut député par la noblesse
du bailliage du Cotentin aux États Généraux tenus à Blois en 1576. Le Roi
Henri III en 1579, le remercia des grands services qu'il lui avait rendus
"pour contenir ses sujets sous son obéissance et, peu de temps après, le
gouverneur de Normandie, François d'O, lui demanda de lui accorder son
amitié comme gentilhomme d'honneur et de valeur". Il reçut, en 1587, une
commission de capitaine général des chasses dans le duché de Normandie, et
mourut à Rasnes, le 18 septembre 1597. Charles d'Argouges, l'aîné de ses
enfants, fut gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi. Chargé, en l'an
1591, de lever cent arquebusiers à pied, il obtint bientôt une commission
pour faire une compagnie de chevau-légers. Henri d'Argouges, qui posséda
Rasnes après lui, était premier veneur et chef de la vénerie de Gaston de
France, duc d'Orléans. Il fut, le 18 septembre 1654, nommé bailli d'Alençon.
Nicolas, son fils aîné, entra au service, le 13 mars 1657, dans le régiment
du cardinal Mazarin; il fut présent au siège de Montmédy et à la bataille
des Dunes. Il assista aux sièges de Dunkerque et d'Ypres en 1658 et obtint,
le 20 septembre 1664, une cornette dans les chevau-légers de la garde; en
1665, bailli d'Alençon, il ne put, en raison de ses obligations militaires,
se faire recevoir au Parlement de Normandie. Le roi Louis XIV, pour
reconnaître ses services, érigea en marquisat la baronnie de Rasnes et d'Asnebecq.
Le premier marquis de Rasnes sut se montrer digne de cette faveur royale. Il
assista au siège de Maëstricht en 1671 et, en 1674, il prit part à la
conquête de la Franche-Comté. Il servit ensuite en Allemagne sous le grand
Turenne et le maréchal de Luxembourg. Créé maréchal de camp en 1675 et
lieutenant-général en 1677, il fut, le 13 juillet 1677, "tué d'un coup de
mousquet, en revenant de repousser les Allemands, par un dragon ennemi, qui
s'était sauvé derrière un mur". Son fils, Louis d'Argouges, maréchal de camp
en 1708 et qui avait servi, comme lui, de la façon la plus brillante, se
retira a Rasnes à la fin de sa vie. Grand amateur de chevaux et écuyer
accompli, il fit construire les fastueuses écuries du château et placer à la
voûte l'inscription suivante: CE BATIMENT A ETE RÉÉDIFIÉ PAR TRÈS HAUT ET
TRÈS PUISSANT SEIGNEUR, MESSIRE LOUIS D ARGOUGES, MARQUIS DE RASNES,
MARÉCHAL DE CAMP DES ARMÉES DU ROI L'AN 1730. Charles-Louis, marquis de
Rasnes, son fils aîné, après avoir servi dans les mousquetaires et dans les
dragons en Flandre et en Italie, fut nommé, en 1728, mestre de camp du
régiment de Languedoc. Il fit ensuite la campagne de Bohême, commanda un
régiment, en 1744, à la conquête du comté de Nice et obtint le grade de
brigadier. Ayant été employé en 1745 à l'armée d'Italie, et ayant concouru,
en 1746, à la défense de la Provence, il fut, le 1er janvier 1748, créé
maréchal de camp. Il considéra ce grade comme le couronnement de sa carrière
militaire, et il renonça au métier des armes. Il eut la douleur de survivre
à tous les hommes de sa maison de la branche de Rasnes. Ses deux frères
cadets étaient décédés avant lui et son fils unique, le baron d'Asnebecq,
avait été tué en duel. Il mourut en 1787, et laissa le marquisat de Rasnes à
sa nièce, Marie-Louise- Victoire d'Argouges, qui, en 1774, avait été mariée
à Charles-Claude-Olivier, baron de Montreuil. Leur fille unique,
Charlotte-Françoise-Olive, épousa Victor-Amédée, prince de Broglie, le
troisième fils du maréchal de Broglie.
Le prince de Broglie apporta à Rasnes, sa résidence préférée, l'un des plus
précieux souvenirs de la carrière militaire du maréchal: le portrait de John
Manners, marquis de Granby, peint par sir Joshua Reynolds. Le marquis de
Granby, généralissime des forces anglaises que le maréchal de Broglie avait
combattues, fut tellement touché des procédés courtois de son galant
adversaire, qu'il lui donna son portrait peint par l'illustre maître. Ce
portrait, qui est un chef-d'œuvre incomparable, occupe une place d'honneur
dans le salon de Rasnes et y provoque l'admiration de tous les visiteurs. Le
prince Victor de Broglie n'eut qu'une fille, Marie-Victoire-Gabrielle, qui
épousa Charles-Alphonse-Désiré-Eugène, vicomte et prince de Berghes, duc et
pair de France. La maison de Berghes, qui possède actuellement le domaine de
Rasnes, tire son origine des anciens châtelains et vicomtes héréditaires de
Berghes-Saint-Winock en Flandre. Nous rencontrons le nom de Berghes dans
l'histoire des croisades, puis dans celle de toutes les guerres dont les
Flandres furent, pendant des siècles, le théâtre. Eugène-Louis de Berghes,
mort en 1688, capitaine général, grand bailli et gouverneur du Hainaut,
chevalier de la Toison-d'Or, fut créé prince de Rache par le roi d'Espagne,
Charles II. Le roi Louis XIV, contrairement aux usages de l'ancienne
monarchie française et par une rare exception, créa prince Philippe-Ignace
de Berghes, déjà prince de Rache du fait de sa femme, Marie-Françoise de
Berghes. En 1827, le prince de Berghes fut appelé à la Chambre des pairs et
y siégea au rang des ducs, le roi Charles X l'ayant autorisé à instituer un
majorat de duc à raison de son titre de prince, titre qui ne faisait pas
partie de ceux de la pairie.
Il n'eut qu'un fils de Mademoiselle de Broglie, Eugène-Joseph-Marie, vicomte
et duc de Berghes qui a épousé, le 24 mai 1844, Mademoiselle
Gabrielle-Françoise-Camille Seillière. Deux fils sont nés de ce mariage:
Pierre-Eugène-Marie, né le 7 juillet 1846; Ghislain-Richard-François-Marie,
né le 23 mai 1849. Pierre de Berghes, dont l'enfance s'était écoulée à
Rasnes et qui y exerçait sur tous la séduction irrésistible de la douceur et
de la bonté, était, en 1870, officier d'ordonnance du général Lebrun. Il se
trouva à Sedan, ainsi que son frère, Ghislain de Berghes, qui à force
d'audace et de courage, parvinrent avec les débris de son escadron, à
traverser les lignes prussiennes. Pierre suivait son général dans la mêlée,
quand un obus lui brisa la jambe droite au-dessus du genou et tua le cheval
qu'il montait. L'amputation de la jambe fut jugée nécessaire et, malgré
cette opération douloureuse, l'on n'eut pas la certitude de sauver le
blessé. Transporté à Givonne, puis à Bruxelles, Pierre de Berghes mourut, le
23 octobre 1870, entre les bras de sa mère, qui avait montré, en tendresse
et en endurance, tout ce dont est capable une âme maternelle. Le corps de
Pierre de Berghes fut rapporté à Rasnes où, près de la demeure familiale,
une chapelle devait être élevée. Mais les habitants de Rasnes tinrent à ce
qu'elle fût construite au centre de leur cimetière, à une place d'honneur,
au milieu de leurs morts. Et cette communauté de douleur, en une si cruelle
épreuve, rendit indissolubles entre le bourg et le château, les liens d'une
affection déjà séculaire. Cette mort, que craignait la faye de la légende,
revint donc ainsi en l'histoire du vieux château. Mais que valent les
légendes auprès de l'histoire, quand elle nous parle, en une héroïque
réalité, ceux qui sont tombés glorieux et jeunes ? (1)
Éléments protégés MH: les façades et les toitures du château : inscription
par arrêté du 5 mai 1975.
château de Ranes 61150
Ranes, tél. 02 33 39 73 87, il abrite la mairie, on peut contempler, dans la
salle des mariages, trois vitrines consacrées à l'histoire de Rânes. Dans
son sous-sol, un musée est consacré à la Préhistoire et présente un bel
ensemble de moulages de crânes reconstitués, ouvert au public du 01/01 au
30/06 de 9h à 12h 30 et 14h à 17h, du 01/07 au 31/08 de 14h à 18h, et du
01/09 au 31/12 de 9h à 12h30 et 14h à 17h.
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Crédit photos : Arnradigue
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