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Regmalard est un
"beau bourg appartenant, à M. le prince de Condé, à présent à M. de
Helvétius où y a droict de chastellenie, sceaux, marcs, mesures et marchés
au jeudy, sis sur la rivière d'Huigne, ou y avoit anciennement tour et
chasteau; la place et ruyne d'iceluy paroissent encore, avec une haulte
butte, relevée artificiellement où estoit la tour du donjon du dict c h
asteau. Le seigneur de Nogent y avoit anciennement droict de guet pour le
garder en temps de guerre, qu'il convertissoit, en temps de paix, à rente.
Auquel Regmallard ressortissent, par appel, les causes des seigneuries de
Feillet et autres lieux, et du dict Regmalard viennent, par appel, devant le
bailly du Perche de Mortagne". Le prince de Condé dont il s'agit ici est
Henri de Bourbon, deuxième du nom, père du grand Condé, seigneur de Nogent
le Rotrou, qui, en 1624, vendit ce domaine, avec les châtellenies qui en
dépendaient, à Maximilien de Béthune, ministre de Henri IV. Ce n'est
qu'environ cent vingt-cinq ans plus tard Regmalard et Voré furent vendus par
l'héritière de Louis Fagon, intendant des finances, fils du célèbre médecin
et botaniste de ce nom, surintendant du jardin royal, au fils unique d'un
autre médecin la Cour, comme lui membre de l'Académie des sciences,
Helvétius, d'abord fermier général, puis maître d'hôtel de la reine, bel
esprit et philosophe. La date précise de cette acquisition ne nous est pas
connue, mais elle eut lieu nécessairement entre la clôture du testament de
l'héritière de Fagon, Geneviève d'Ousseau, dame de Regmalard, Voré, Blandé,
Dorceau, Maison-Maugis, la Moutonnière, Longny, etc., du 22 avril 1749,
contenant legs d'une rente de 321 livres au profit du curé et de la
communauté des habitants de Regmalard, et les baux à ferme des dépendances
de ce domaine passés à Regmalard, le 13 février 1750, par Claude-Adrien
Helvétius, chevalier, seigneur de Voré, Lumigny, Regmalard, la Malmaison et
autres lieux.
Les premiers soins du nouveau seigneur, après le renouvellement des baux des
droits de halle, de coutume, de marché, de péage, de banalité, de four et de
moulins à blé et à foulon, après les réparations qu'exigeaient la halle des
merciers et les étaux des bouchers, furent de pourvoir à son propre logement
en reconstruisant en entier le château de Voré. Cette construction, dans le
goût de l'époque, est des plus simples. Un fronton triangulaire décoré du
chiffre du propriétaire en forme le principal ornement. Les beaux arbres que
renferme le parc et dont plusieurs furent plantés par Helvétius lui-même,
les bois de Voré et de Feillet, qui s'étendent assez loin du côté de
Moutiers-au-Perche, donnent à cette habitation la parure qui convient le
mieux à la demeure d'un philosophe. C'est à Voré qu'Helvétius écrivit son
livre de l'Esprit, dans lequel il essaya de prouver que l'utilité générale
est la mesure du bien et du mal et que l'art des moralistes et des
politiques consiste uniquement à faire que l'instinct individuel se confonde
avec l'intérêt social. Voltaire goûta peu cet essai de morale sociale et
Diderot, lui-même, lui fit un assez mauvais accueil. C'est, croyons-nous,
l'illusion généreuse d'un homme appartenant à la société la plus raffinée
qui fut jamais, croyant de bonne foi, comme plus tard Saint-Simon, faire une
œuvre utile en réhabilitant le culte du plaisir et en donnant pour base à la
morale la doctrine abjecte de l'intérêt. C'est dans les salons du baron
d'Holbach qu'il avait conçu l'idée de son livre; c'est à Voré qu'il le
composa, au milieu du silence des bois, dans l'enivrement des joies de la
famille et dans ce retour au culte de la nature prêché par Rousseau. Son
mariage avec Mademoiselle de Ligniville, d'une illustre famille de Lorraine,
nièce de Madame de Graffigny, l'auteur des Lettres Péruviennes, avait eu
lieu au mois de juillet 1751, et deux filles charmantes, qui devinrent plus
tard Mesdames de Mun et d'Andlau, étaient nées de cette union. Sans son
malencontreux écrit, Helvétius aurait été complètement heureux et il
méritait de l'être par ses qualités personnelles.
Voré fut transformé par Madame Helvétius en un séjour enchanteur, animé par
la société la plus élégante. Les hôtes de Voré furent souvent témoins de
scènes dignes du pinceau léger de Berquin et de Florian. L'arrivée
d'Helvétius et de sa famille à Voré était un événement pour le pays. Femmes,
vieillards, enfants venaient l'entourer, l'embrasser. A son départ ses
vassaux et ses voisins lui faisaient escorte et suivaient de loin son
carrosse. Tous ceux qui étaient dans le besoin étaient sûrs de voir leur
demande accueillie. Dès qu'un paysan tombait malade, il recevait de la
viande, du vin et tout ce qui convenait à son état. Il avait fixé dans ses
terres un chirurgien habile et y avait établi une pharmacie pourvue de tous
les remèdes, distribués gratis aux nécessiteux. Lui-même allait souvent,
avec Madame Helvétius, visiter les malades; il veillait à ce qu'ils fussent
bien soignés et quelquefois les pansait de ses propres mains. Le seigneur de
Voré a pu ainsi fournir le sujet de deux comédies, l'une en prose, l'autre
en vers: Helvétius à Voré, par M. Ladoucette, pièce en un acte, représentée
pour la première fois à Paris, en 1798, par un de ses petits-fils et une de
ses petites-filles; Helvétius ou la vengeance d'un sage, par Andrieux, mise
au théâtre en 1802. Le philosophe mis en scène dans cette pièce paraît, à la
vérité, être plutôt un personnage de convention qu'un type réel. Mais ce qui
donne un peu de vie et de mouvement à cette espèce de proverbe, c'est qu'on
y a mis en relief quelques traits de caractère vraiment personnels.
Helvétius, en effet, avec un grand fond de bonté naturelle était passionné
pour la chasse. On comprend le parti qu'un dramaturge habile pouvait tirer
de cette opposition. Nous avons la preuve, d'ailleurs, que cette passion lui
faisait quelquefois oublier ses maximes humanitaires.
On possède une lettre du contrôleur général, en date du 13 juillet 1765, par
laquelle on apprend que trois braconniers de Regmalard furent, sur les
procès-verbaux de ses gardes, arrêtés et conduits aux prisons d'Alençon. La
même lettre nous apprend qu'à la demande du seigneur de Voré lui-même, il
fut alors sursis aux poursuites commencées contre le chevalier de l'Étang, à
cause des liaisons qui existaient entre sa famille et celle du philosophe.
On voit par une autre lettre de Jullien, intendant d'Alençon, du 10 avril
1770, qu'un des braconniers arrêtés fut conduit à l'île de Rhé et mis entre
les mains du major du régiment de recrues des colonies et qu'Helvétius paya
les frais de conduite. Les tentatives faites par le seigneur de Voré pour
favoriser l'industrie dans ses domaines méritent surtout d'être signalées.
Helvétius essaya d'abord de faire faire à Regmalard du point d'Alençon; mais
cet essai ne paraît pas avoir réussi. La fabrique de bas au métier qu'il
établit dans la même localité, donna, au contraire, de bons résultats et
continua de prospérer après sa mort. En 1764, il demanda l'autorisation
d'établir une forge à Voré pour la fonte du minerai qui abonde dans le pays
et pour utiliser les 3000 arpents de bois qu'il possédait. Une enquête
administrative eut lieu; mais les propriétaires des forges en activité dans
la région, notamment M. Le Riche de Chevigné, seigneur de la Ventrouse,
auquel appartenaient la grosse forge de la Frette et le fourneau de la
Motte-Rouge, mirent tout en œuvre pour s'y opposer. Les bourgeois de
Mortagne et de Bellême firent chorus, prétendant que l'entreprise nouvelle
ait enchérir le prix du bois dans le pays et que non seulement eux, mais les
habitants de Maures, de Regmalard, de la Perrière, de Longny, de la Loupe,
de Nogent-le-Rotrou, en ressentiraient les funestes conséquences. Le projet
se trouva ainsi arrêté dès le début, et peut-être est-il permis de le
regretter, car Helvétius aurait pu y employer d'immenses capitaux. Ayant
voyagé, précisément à cette époque, en Angleterre, il eût été sans doute à
même de réaliser dès lors quelques progrès dans une industrie jadis très
importante dans l'Orne et que l'introduction en France de produits plus
perfectionnés a malheureusement tuée. Helvétius mourut à Paris, en son
domicile de la rue Sainte-Anne, le 26 décembre 1771, âge de cinquante-six
ans. Ses immeubles furent partagés entre ses deux filles. L'aînée, la
comtesse de Mun, eut l'hôtel de la rue Sainte-Anne et Lumigny; la cadette,
Madame la comtesse d'Andlau, eut en partage Voré où elle mourut en 1817. Un
de ses descendants, le comte Richard d'Andlau, mort en 1893, légua le
château et la terre de Voré à son fils, le comte d'Andlau. (1)
Éléments protégés MH: l'intérieur du château : inscription par arrêté du 29
avril 1931. Les façades et les toitures; la grille d'entrée; la cour
d'honneur avec les sauts de loups l'entourant : classement par arrêté du 8
août 1973. Les façades et les toitures du pavillon dit de Madame Helvetius
ainsi que celles des communs (à l'exclusion des deux bâtiments modernes) :
inscription par arrêté du 8 août 1973. (2)
château
de Voré 61110 Rémalard, propriété privée, ne se visite pas.
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