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Dans la première moitié du XVIIe
siècle, la seigneurie de Canteleu, près Rouen, appartenait à Messire Nicolas
Langlois, chevalier, conseiller du roi et premier président en la Chambre
des Comptes de Normandie, seigneur de Motteville, Château-Sahurs,
Saint-Aubin-des-Serqueulx, Les Belles, le Mesnil près Gaillon,
Canteleu-sur-Croisset, et des fief, terres et seigneuries des propriétaires
et maîtrises de Roumare, à la représentation du roi. Le nom du premier
président de Motteville n'eût sans doute pas échappé à l'oubli qui enveloppe
tant de vieux et dignes magistrats d'autrefois, si déjà veuf en premières
noces de Marguerite de Romé et en secondes de Marie Bretel, il n'eût, à
l'âge de quatre-vingts ans environ, épousé la future dame et confidente
d'Anne d'Autriche, Françoise Bertaut, âgée alors de dix-huit ans, l'auteur
des "Mémoires pour servir à l'histoire de la reine Anne d'Autriche" qui ont
assuré au nom de Motteville un rang distingué dans les lettres et dans
l'histoire. C'est lui, pensons-nous, qui fit construire le superbe château
de Canteleu, attribué à François Mansart, détruit ou modifié en grande
partie, et qui acquiert un mérite de plus s'il a reçu la sage et modeste
Motteville. Nicolas Langlois était fils de Georges Langlois, bourgeois de
Rouen, sieur de Canteleu anobli en vertu de l'édit de juin 1576, en payant
600 livres, par lettres données à Blois, en janvier 1577, vérifiées à la
cour de Parlement, le 2 juillet 1577. Plus tard, une des branches de cette
famille eut, comme bien d'autres, la prétention de faire remonter sa
noblesse à une époque plus reculée, et une généalogie dressée conformément à
la filiation réelle, conservée au Cabinet des titres, a soin de commencer
par mettre en garde contre les faux titres fabriqués pour cette famille. La
terre de Canteleu était passée entre les mains du premier président Nicolas
Langlois, par suite de la vente qui lui en avait été faite, le 13 avril
1596, par son neveu, Georges Langlois, sieur de Plainbosc, trésorier de
France à Rouen.
Une autre raison nous porte à penser que le château de Canteleu a été
construit pour le premier président Nicolas Langlois et antérieurement à son
mariage avec Françoise Bertaut. Sur l'élévation géométrale qui en fut
dressée en 1780 et que cette notice reproduit, on voit, au haut du pavillon
central un cartouche où étaient sculptées les armoiries du propriétaire.
Elles se blasonnent ainsi: parti au premier de deux ... à deux animaux
passants l'un sur l'autre de...; au chef de... chargé de trois besans ou
tourteaux... Ce sont les armes des Langlois de Motteville et de Courmoulins,
qui portaient d'or, à deux lions léopardés de gueules; au chef d'azur chargé
de trois besans d'or. Le second du parti offre un chevron accompagné de
trois pièces 2 et 1, qui semblent des étoiles ou des molettes, et un chef
chargé d'une ou plusieurs pièces. Or, à qui ces armes, qui sont celles de la
femme, peuvent-elles convenir? Nous connaissons le nom et les armoiries des
femmes de tous les seigneurs de la famille Langlois, qui ont possédé
successivement la seigneurie de Canteleu. Or, ces armes ne sauraient être
celles, ni de la première femme de Nicolas Langlois de Motteville,
Marguerite de Romé, ni celles de la troisième, Françoise Bertaut (Madame de
Motteville). Elles se rapprochent au contraire presque identiquement, autant
qu'on peut en juger d'après le lavis et en l'absence des émaux, des armes
des Bretel de Grémonvitte, qui sont d'or, au chevron de gueules chargé d'une
fleur de lys d'or, accompagné de trois molettes d'azur, 2 et 1; au chef du
même chargé d'un bret (ou couleuvre) d'argent.
Elles ne sauraient convenir davantage a la femme du neveu et héritier de
Nicolas Langlois de Motteville, Nicolas Langlois de Courmoulins qui avait
épousé Marguerite Restaut, non plus qu'à la femme de son fils,
Jean-Baptiste, qui hérita de la terre de Canteteu, Gabrielle de Maupeou.
Faudrait-il, maintenant, voir dans ces armoiries une application postérieure
à la construction primitive, faite par exemple à l'occasion de réparations
importantes? Cette substitution, par un descendant, de ses propres armes à
celtes d'un de ses aïeux, serait un fait assez rare peu conforme au
sentiment qui a toujours poussé la noblesse à se complaire dans les
souvenirs de famille. Je dirai, en outre, pour les alliances ultérieures
contractées par la branche des Langlois qui ont possédé Canteleu, comme je
l'ai dit pour les précédentes, que le deuxième parti des armoiries sculptées
sur le fronton du château ne peut s'appliquer aux armoiries d'aucune des
familles auxquelles ils se sont alliés. En tout cas, fût-il douteux que le
château de Canteleu ait été construit par le président Langlois de
Motteville, avant 1636 et du vivant de sa seconde femme, Marie Bretel,
toujours est-il que sa construction ne saurait être postérieure à 1655, car
il figure parmi les châteaux et maisons de plaisance qui encadrent, en
bordure, le très beau et très précieux plan de Rouen, publié par J. Gomboust
en 1655. Il est accompagné de cette mention: Canteleu, et au-dessous: A M.
de Colmoulins. On pourrait même dire qu'il était déjà édifié en 1649. Car le
privilège du roi, accordé à Gomboust pour ses plans de Paris et de Rouen,
est daté du dernier décembre 1649, et il y est énoncé qu'à cette époque,
outre le plan de Paris, celui de Rouen était "par lui déjà fait et relevé de
la même méthode, manière, mesure et échelle que celui de Paris". Le château
de Canteleu méritait, du reste, incontestablement cet honneur de figurer
parmi les plus belles demeures seigneuriales de la Haute-Normandie, et il
l'emporte par l'ampleur de ses dimensions et son mérite architectural sur la
plupart des autres châteaux reproduits par Gomboust.
Gravées d'une pointe légère, les petites vues qui encadrent le plan de
Gomboust sont assez fidèles, si l'on en juge d'après celle de Canteleu; mais
leur exiguïté ne permet d'apprécier qu'imparfaitement les monuments
reproduits. Disons tout de suite, pour épuiser ce qui a trait aux
reproductions du château qui nous occupe, par le dessin ou par la gravure,
que le Cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale possède, provenant
des portefeuilles de Roger de Gaignières, un dessin colorié représentant le
château de Canteleu vu de la rive gauche de la Seine, commune du
Petit-Quevilly, avec cette légende surmontée des armoiries de la famille
Langlois: "vue du chasteau de Canteleu, à une demie lieue plus bas que la
ville de Rouen, 1696". Enfin, dans les galeries de la Bibliothèque
municipale de Rouen, se voit une grande gravure représentant le château de
Canteleu, te! qu'il était en 1780, signée: Neveu le Jeune. Cette estampe,
qui trahit une main tout à fait inexpérimentée, est d'une fidélité
scrupuleuse. Détail à noter: le cartouche sculpté où étaient les armoiries
est laissé en blanc. Faut-il voir dans ce fait la preuve que cette gravure a
été tirée pendant la Révolution? Cela est assez vraisemblable; elle
pourrait, en effet, avoir été prise sur l'élévation géométrale de 1780,
conservée dans les galeries du château. Trente ans environ après la mention
contenue dans les Fastes de Rouen, un autre poète rouennais, Antoine de La
Mare de Chesnevarin, allié à la famille des seigneurs de Croisset, chantait
à son tour, dans ses éloges de la ville de Rouen en vers latins et français,
le rouennais, ne l'attribue pas à François Mansart dans l'article que nous
avons reproduit. Nous ferons la même observation en ce qui touche le
Dictionnaire universel de la France, paru en 1726; et il y a lieu de noter
que ce même dictionnaire cite le château de Balleroy comme construit par
Mansart, moins vaste et moins beau que celui de Canteleu. Le château de
Canteleu était déjà bâti, si nous ne nous trompons, lorsque le 16 août 1639,
le vieux président de Motteville épousait dans l'église de Motteville
Françoise Bertaut. Cette jeune personne était dès lors, et depuis longtemps
déjà une victime politique. Fille d'un gentilhomme ordinaire de la Chambre
du roi et d'une mère qui, parce qu'elle était à demi espagnole,avait gagné
la confiance d'Anne d'Autriche, Françoise Bertaut avait été donnée à la
reine, par sa mère, alors qu'elle n'avait que sept ans. Mais bientôt elles
inspiraient de la défiance au cardinal de Richelieu, qui les faisait
éloigner de la cour. Elle revint en Normandie, le pays de ses parents. Elle
était pauvre, cela va sans dire, puisqu'elle contracta une telle union.
Voici en quels termes le "Journal des Sçavans pour l'année MVCC XVI" parle
de ce mariage, dans un article sur Madame de Motteville: " Nicolas Langlois
de Motteville s'avisa de l'épouser en troisièmes noces, il était premier
président de la Chambre des Comptes de Normandie et grand-oncle de M. de
Motteville, aujourd'hui second président à mortier du Parlement château de
Canteleu qui écrasait de sa supériorité celui de Croisset.
Un autre rouennais, celui-là portant un nom illustre entre tous,Thomas
Corneille, décrivait le château de Canteleu dans son Dictionnaire historique
et géographique: "Canteleu; Château en Normandie, situé sur le haut d'une
montagne, à une petite lieue au-dessous de Rouen. Il est assez grand et
d'une belle apparence, orné de pavillons, dont celuy du milieu est couvert
en manière de dôme. On dit qu'il y a autant de fenêtres que de jours en
l'an. Ce château est en bon air, accompagné de jardins, de terrasses,
d'avenues d'arbres et d'un bois. La rivière de Seine passe au pied, et il
offre une vue charmante, puisqu'on découvre de là toute la ville de Rouen et
ses dehors; le Grand et le Petit-Quevilly; le Grand et le Petit-Couronne,
avec plusieurs autres villages et maisons de plaisance des prairies, des
isles, des bois, des terres de labour, et plus de quatre lieues du cours de
la Seine". On a attribué au célèbre François Mansart la construction du
château de Canteleu; mais je ne sache pas que cette attribution qui, à ma
connaissance, n'est formulée que dans des ouvrages récents, soit étayée sur
des preuves certaines. Assurément, le château date du temps où florissait
Mansart. Il présente quelques traits d'analogie avec plusieurs des œuvres de
ce grand architecte; enfin, il ne parait pas indigne de cette illustre
filiation. Toutefois, nous n'avons trouvé le château de Canteleu mentionné
dans aucun des ouvrages que nous avons consultés sur les œuvres de François
Mansart. Peut-être même pourrait-on trouver qu'il ressemble plus à certaines
œuvres de Le Mercier, notamment au pavillon central du château de Richelieu,
et à quelques détails de son projet d'achèvement pour le Louvre. Thomas
Corneille, un normand, un de cette province. Ce mariage était mal assorti,
le président avait 80 ans et elle n'en avait que 18. Aussi, dit-on qu'elle
s'ennuyoit quelque fois de la moitié du lit, et que quand le bonhomme étoit
endormi, elle faisoit prendre sa place à une femme de chambre, et que le
vieux président ne s'appercevoit de rien..."
Si ce détail, consigné dans le grand journal, est exact, dit Sainte-Beuve,
dans ses Causeries du Lundi, ce fut la plus vive espièglerie de Madame de
Motteville. "Son portrait, qui est à Motteville, la représente comme une
brune fort jolie". Quant à Madame de Motteville, voici ce qu'elle nous dit
dans ses Mémoires, très sobres d'ailleurs de détails sur sa vie: "En l'année
1639, ayant épousé M. de Motteville, qui n'avait point d'enfants et qui
avait beaucoup de bien, j'y trouvai de la douceur, avec une abondance de
toutes choses et si j'avais voulu profiter de l'amitié qu'il avait pour moi,
et recevoir tous les avantages qu'il pouvait et voulait me faire, je me
serais trouvée riche après sa mort. Mais elle ajoute, sans fard, qu'elle
n'était occupée que de l'espérance que tout le monde avait de la mort
prochaine du cardinal de Richelieu, qui lui donnerait lieu de s'en retourner
à la cour. Tant que dura son mariage elle resta en Normandie, à Rouen, à
Motteville sans doute, et peut-être aussi à Canteteu. Elle ne fit qu'un seul
voyage à Paris où la reine lui donna des "lettres d'uns de ses dames, avec
un brevet de 2,000 livres de pension". A Rouen, nous trouvons des souvenirs
de son séjour. Après les séditions populaires qui éclatèrent dans cette
ville en 1639 et amenèrent l'interdiction du Parlement de Normandie, le
chancelier Séguier y fut envoyé avec les pouvoirs les plus étendus,
accompagné du Conseil du roi, qui se transporta sur les lieux pour procéder
au rétablissement de l'ordre et au jugement des coupables. Rouen était sous
le coup de la terreur, les membres du Parlement étaient consternés. L'un des
plus éminents de cette compagnie, le président Bigot de Monvitte, a consigné
le souvenir de ces incidents. Il note quelque peu scandalisé, que dans des
circonstances si graves, Mme de Motteville n'avait pas craint, ainsi qu'une
autre dame, de donner à MM. du Conseil des collations magnifiques "Le jeudy
16 de febvrier 1640, le sieur Boullays, lieutenant du bailly, fit publier
des défenses à toutes personnes d'aller en masque sous peine de grosses
amendes. Ces défenses eurent lieu et furent jugées fort convenables à l'estat
de la ville, en laquelle Mesdames de Motteville et de La Ferté ne laissèrent
de donner des collations magnifiques à MM. du Conseil avant que M. le
Chancelier en partist..."
Qui sait si, au contraire, la sensée et clairvoyante de Motteville ne
servait pas les intérêts de la ville de Rouen par ces fêtes et par ce
gracieux accueil, mieux que d'autres par leur réserve et leur attitude
sourdement hostile? Peu s'en fallut que le château de Canteleu ne jouât un
rote dans cette affaire du Parlement de Normandie. Car à deux reprises, dans
le courant du mois d'octobre 1640, il fut question de ménager une entrevue
entre le comte de Guiche, qui était favorable au Parlement, et les délégués
de cette compagnie chez le premier pré sident de Motteville, "en sa maison
de Canteleu". Sept mois plus tard, Madame de Motteville était veuve. Son
vieux mari était mort à Rouen, le 9 avril 1641. Elle ne dut jamais revenir à
Canteleu. D'après son contrat de mariage, c'est dans la maison et manoir
seigneurial de la baronnie de La Croix-Saint-Leuffroy, qu'elle devait avoir
"son demeure" pendant son veuvage. Mais elle songeait peut-être au
magnifique domaine de Canteleu lorsqu'elle écrivait dans ses Mémoires: "La
campagne n'est belle qu'avec le repos et la solitude, quand on y peut goûter
les plaisirs innocents que la beauté de la nature nous fournit dans les bois
et auprès des rivières". Durant son long veuvage, des raisons d'affaires ou
de famille l'appelèrent souvent à Rouen et en Normandie. Vers la fin de sa
vie, retirée de la cour, elle demeurait à Paris, rue Saint Dominique,
paroisse Saint Sulpice, avec Pierre Bertaut, son frère, seigneur de
Fréauville, conseiller au Parlement de Paris, et lorsque, devant les
notaires du Châtelet, comparaissait pour un acte quelconque "dame Françoise
Bertaut, veuve de Messire Nicolas Langlois, chevalier, seigneur de
Motteville... sous cette humble désignation qu'elle partageait avec les
bourgeoises et les femmes de marchands, on ne soupçonnerait pas une femme
qui avait vécu à la cour, honorée des confidences et de l'amitié d'une reine
de France, l'aimable auteur des mémoires sur Anne d'Autriche.
C'est là qu'elle mourut "le 29 décembre 1689, à Paris, rue Saint Dominique,
dans une maison qui lui appartenait, où est à présent l'hôtel du Lude",
lisons-nous dans une note très substantielle sur sa famille, insérée au
Journal des Sçavans du mois de mai 1724. "Elle est inhumée dans l'église des
religieux pénitens de Rouen, où l'on voit son épitaphe". Dans le partage de
la succession du premier président de Motteville, Canteleu échut à un de ses
neveux, Nicolas Langtois, seigneur de Canteleu, Gaillon, Longthuit,
Collemoulins, baron de La Croix-Saint-Leuffroy, conseiller au Grand Conseil,
et ensuite premier président de la Chambre des Comptes de Rouen, qui, en
novembre 1624, avait épousé Marguerite Restaut. Il habita certainement son
château de Canteteu, car nous le trouvons mentionné comme parrain de
l'enfant d'un des habitants de la paroisse de Canteleu. Il y mourut le 23
août 1650, à l'âge de 76 ans, et fut inhumé dans la chapelle seigneuriale de
l'église paroissiale. L'Histoire de Rouen rapporte son épitaphe, banale et
déclamatoire. Son fils aîné Jean-Baptiste Langlois, seigneur de Collemoulins,
hérita de Canteleu. Il fut successivement conseiller au grand conseil (21
janvier 1642), et maître des requêtes (16 novembre 1650). Il avait épousé
Gabrielle de Maupeou. Sa fille Cécile, femme d'Adrien de Reuville, fut mère
de douze enfant, et mourut en odeur de sainteté le 24 juin 1680. Canteleu
était bien, à ce moment, la résidence de cette branche de la famille, car du
vivant de son beau-père, nous voyons Gabrielle de Maupeou y tenir un enfant
sur les fonts baptismaux. Il mourut le 5 mars 1667, âgé de 52 ans, et fut
inhumé à côté de son père, dans le caveau des seigneurs de Canteleu. Sa
femme l'y avait précédé; elle était morte le 18 août 1651 à l'âge de 32 ans.
Tous deux avaient donné la très jolie contretable, ornée de leurs armoiries,
qui décorait la chapelle seigneuriale de l'église de Canteleu, et qui, après
la Révolution, fut transportée dans la chapelle de l'ancien couvent des
religieux pénitents de Croisset, où elle est encore. La terre de Canteleu
passa à son fils aîné, Nicolas Langlois, chevalier, seigneur de Collemoulins,
Canteleu, baron de la Croix, conseiller du roi et maître des comptes à
Paris. Il dut habiter, lui aussi, au moins pendant les premiers temps, son
château de Canteleu; car, en 1670, il y est parrain d'un entant. Trois ans
plus tard, était inhumé dans l'église de Canteleu un de ses jeunes enfants,
Louis-François, né de son premier mariage avec dame Catherine de Brinon. Le
seul enfant que lui donne la généalogie de La Chenaye Desbois est une fille,
Cécile, mariée le 19 septembre 1691 à Pierre-Louis de Turgis, conseiller au
Parlement de Paris. Sa mort est annoncée à Madame de Grignan par Madame de
La Troche, dans une lettre datée du 25 novembre1699. "Madame de Turgis, qui
en tomba malade (de la petite vérole) à Pontchartrain, en est morte deux
jours après être arrivée à Paris; elle était fille de Madame de Canteteu,
cousine germaine de Madame la chancelière, qui l'aimait fort". Il paraît que
la famille Langlois de Motteville et de Collemoulins chercha à se donner une
origine très reculée, et ne craignit pas de l'étayer de titres faux; Nicolas
Langlois de Collemoulins semble avoir eu aussi des prétentions à des
qualifications auxquelles il n'avait pas droit, car le Cabinet des titres
conserve une quittance donnée par lui, dans laquelle il est qualifié:
messire Nicolas Langlois, chevalier, marquis de Canteleu. Outre les actes de
l'état-civil relatés ci-dessus, son passage à Canteleu n'a laissé d'autres
traces que des demandes d'autorisation adressées par lui à la maîtrise des
eaux et forêts de Rouen pour exploiter des bois taillis. En 1704, il
demeurait rue Saint-Marc à Paris.
En 1700, M. de Collemoulins, âgé alors de 60 ans, se remaria avec Anne
Dauvet de Rieux, fille d'Anne François Dauvet de Rieux, lieutenant au
régiment des gardes; elle mourut en 1706, et, deux ans plus tard, il
épousait en troisièmes noces, le 19 avril 1708, Catherine Françoise de
Roncherolles, âgée alors d'environ 38 ans, fille du marquis de
Pont-Saint-Pierre. Enfin veuf une troisième fois, il se maria en quatrièmes
noces avec Élisabeth-Geneviève de Thiremois, fille d'un conseiller au
Parlement de Rouen, qui, celle-ci lui survécut. On voit que les mariages
successifs et tardifs étaient dans les habitudes des Langlois de Motteville
et de Collemoulins. Il mourut à l'âge de 80 ans environ, dans sa terre de
Longthuit, le 2 octobre 1720; mais son corps fut transporté à Canteleu, dans
la chapelle seigneuriale de l'église. Sa petite-fille, N. de Turgis, porta
la terre de Canteleu dans la famille des de Roncherolles, marquis de
Pont-Saint-Pierre, car un document de cette même année nous montre "M. le
marquis de Saint-Pierre, héritier de M. de Collemoulins par madame son
épouse, seigneur de Canteleu", payant une fraction de l'amende à laquelle M.
de Collemoulins avait été condamné pour contraventions forestières. Quatre
années plus tard, la terre et le château de Canteleu sont aux mains d'une
autre famille normande, les Aubert de Daubeuf, à laquelle appartenait l'abbé
de Vertot. En 1724, le marquis de Daubeuf présente au maître des eaux et
forêts de Rouen une requête: "10 octobre1724. Messire Alphonse d'Aubert,
chevalier, marquis de Daubeuf, supplie le maistre des eaux et forests de
Rouen. Il vient d'acquérir ladite terre et seigneurie de Canteleu, il a
trouvé tous les bâtiments dans un désordre capital, il a été obligé d'en
démolir, les bois de charpente sont presque tous hors d'état de servir, il a
environ cinquante mauvais arbres étant en avenue délabrée, étant dessus les
fossés dont on a eu aussi peu de soin que des bâtiments, tellement qu'ils
sont pour la plupart rabougris, tous pourris et presque incapables de
servir; mais lorsqu'on est propriétaire, on cherche à ménager. Mais il se
trouve hors d'état de se servir de ce secours, par l'ordonnance de 1669, si
vous n'y remédiez".
Ces raisons touchèrent l'administration forestière qui accorda la permission
sollicitée en termes si bien faits pour apitoyer. Cet abattage d'arbres
n'avait pas suffi aux besoins du propriétaire, car le 17 février 1728, il
obtient une nouvelle autorisation de couper, cette fois, quatre à cinq cents
pieds d'arbres composant des avenues et lisières séparées en sa terre de
Canteleu mais, conformément aux ordonnances, il ne devait le faire que six
mois après en avoir obtenu l'autorisation. Probablement, il ne se conforma
pas à cette clause, car peu après, il reçoit une assignation à comparaître
devant la juridiction de la Table de marbre, à Rouen. Si le propriétaire de
la terre de Canteleu cherchait à faire flèche de tout bois pour entretenir
les bâtiments du château, s'il était trop pressé d'abattre ses avenues, il
parait, au contraire, qu'il ne mettait pas assez d'empressement à
s'acquitter des charges qui lui incombaient. A la suite d'un procès
séculaire entre les curés de Canteleu et les religieux de Bonne-Nouvelle à
Rouen, au sujet de la dîme de bois qui avaient jadis dépendu de la forêt de
Roumare, un accord était intervenu entre les parties, aux termes duquel le
curé de Canteleu devait percevoir les dîmes, à condition de payer chaque
année une somme déterminée aux religieux. Il s'acquittait, paraît-il, de
cette obligation; mais son seigneur, lui, ne payait pas les dîmes des bois
dépendant de son château. De là cette lettre écrite, le 1er mars 1732, au
prieur des religieux, par le curé de Canteleu, l'abbé Perchet: "... M. de
Daubeuf ne paye pas des dîmes de ses bois, d'autres particuliers suivent son
exemple. Je lui ai fait parler par M. de Sassetot, neveu du président de
Monville, qui n'en veut plus parler. Depuis plus de six ans, il dit qu'on
verra et je ne vois rien, mais je vous paie aux termes de notre contrat
comme si je recevais. Il faudrait, mon Révérend Père, lui faire ce
compliment qui ne vous coûtera pas grand chose, n'ayant à ménager avec lui
que la bienséance et l'honnêteté qui accompagnent vos démarches. M. de
Daubeuf demeure proche Saint-Godard. Voyez aussi M. du Saussé, trésorier de
France, rue de la Chaîne".
Mais c'est assez avoir montré le propriétaire aux prises avec les bâtiments
à réparer, les bois à abattre, les agents forestiers qui lui dressent
procès-verbal pour contravention aux ordonnances, l'homme administrant sa
fortune et répondant à ses créanciers qui demandent de l'argent: Oui, plus
tard... on verra. A côté, il faut voir le gentilhomme, et le père qui a
envoyé son fils unique à l'armée, parce que, dit Montesquieu: "Il n'y a rien
que l'honneur prescrive plus à la noblesse que de servir le prince à la
guerre. En effet, c'est la profession distinguée, parce que ses hasards, ses
succès, ses malheurs même conduisent à la grandeur". Il fait partie de cette
noblesse toute guerrière, qui va à la guerre pour que nul n'ose dire qu'elle
n'y a point été; qui, quand elle en peut espérer les richesses, espère les
honneurs, et lorsqu'elle ne les obtient pas, se console parce qu'elle a
acquis de l'honneur. Le fils du marquis de Daubeuf y trouva et l'honneur et
la mort, et voici le souvenir qui reste de lui, couché sur les registres de
t'état civil d'une paroisse rurale" 9 novembre1744. Service solennel de
trois messes précédées de la recommandation des défunts, et le jour
précédent vespres et vigilles des morts pour le repos de l'âme de feu
Messire de Daubeuf, âgé de 26 à 27 ans, tué le 24 octobre dernier au siège
de Fribourg à la tranehée, à la teste des grenadiers de la maison du roi,
ayant reçu trois jours avant la croix de l'Ordre militaire de Saint-Louis
des mains du roi, fils unique de Messire Alphonse d'Aubert, marquis de
Daubeuf, seigneur et patron de cette paroisse et autres lieux, et de madame
de Varneville, auquel service la communauté des R. P. Pénitents de
Sainte-Barbe de Croisset ont assisté, et ont célébré des basses messes en
présence des parents qui ont signé".
Il est peut-être bon d'aller ici au devant d'une équivoque. En 1731,
Voltaire, voulant publier plus tranquillement l'Histoire de Charles XII et
une nouvelle édition de La Henriade, alla passer quatre ou cinq mois à Rouen
et à Canteleu, en laissant croire qu'il était retourné à Londres. Ce n'est
point au château de Canteleu qu'il séjourna. C'était chez son ami M. de
Formont, auquel il parle souvent de sa maison de Canteleu. "Je vous
soupçonne, lui écrit-il en juin 1733, de philosopher à Canteleu avec mon
aimable et tendre Cideville.... Je serais charmé de pouvoir aller dans
quelque temps à Canteleu, mais la chose me paraît bien difficile...
Êtes-vous à Rouen ou à Canteleu?". En 1748, la terre de Canteleu fut acquise
par M. François Nicolas Quillebeuf, seigneur de Bethencourt, c'était un
commerçant ou ancien commerçant de Rouen qui, pour parvenir à la noblesse,
venait d'acheter une de ces charges de secrétaire du roi dites vulgairement
"savonnette à villain". Il mourut à Rouen, dans les premiers jours du mois
d'avril 1781, mais son fils le fit transporter dans la chapelle seigneuriale
de Canteleu, et l'église fut à cette occasion revêtue de la litre
seigneuriale aux armes de ce nouvel anobli. Ces armes: d'argent au lion
passant de sable, au chef d'azur chargé de deux coquilles d'or, auxquelles
on pourrait peut-être reprocher de ressembler à celles de Jean de
Bethencourt, le conquérant des Canaries, se voyaient dans le chœur et dans
la chaplle seigneuriale de l'église de Canteleu, détruits, ainsi que sur les
vitres de la chapelle du château, détruite également. Ces derniers écussons
sont maintenant dans les galeries du château de Canteleu. Jean-François
Quillébeuf succéda son père comme propriétaire du château et de la
seigneurie de Canteleu. Il est probable qu'il en habita le château, car
c'est dans l'église de cette paroisse que se maria son fils, le 20 août
1759.
Mais vers 1776, Monseigneur de Bethencourt tombait en faillite; alors se
produisit un fait assez singulier à la suite de la réalisation de l'actif
par les syndics de la faillite, de retraits lignagers exercés par le fils du
failli, les droits seigneuriaux du fief de Canteleu et des divers autres
fiefs qui se trouvaient sur l'étendue de la paroisse de Canteleu, et que M.
Quillebeuf avait réunis en sa main, se trouvèrent séparés du domaine utile
de ces mêmes fiefs et passèrent à des acquéreurs différents. Les droits
seigneuriaux furent acquis par Jean Barthélemy Le Couteulx, écuyer, futur
député du tiers-état du bailliage de Rouen aux États-Généraux de 1789. La
famille Le Couteulx n'était pas d'ailleurs inconnue dans la paroisse de
Canteleu; deux de ses branches y possédaient des propriétés, tenues en
roture de la seigneurie. En acquérant les droits seigneuriaux, Jean
Barthétemy Le Couteulx se trouvait prendre la suite d'une affaire engagée
entre l'administration des domaines et les seigneurs de Canteleu, au sujet
de droits seigneuriaux sur certaines parties de la forêt de Roumare, aliénés
à la fin du XVIe siècle par la couronne sous le nom de fief des Pourpretures
et maîtrises de la forêt de Roumare. Suivre ce débat curieux, ses péripéties
et la manière singulière dont se termina cette contestation serait un
hors-d'œuvre dans une note qui a pour objet le château de Canteleu et ses
propriétaires. Mais pour faire connaître ce que c'était, en droit, qu'une
seigneurie, à la veille du jour où la Révolution allait emporter les restes
de l'organisation des terres en terres nobles et roturières et supprimer les
droits féodaux, nous pensons qu'on ne lira pas une très longue lettre
adressée par Jean Barthétemy Le Couteulx à un des fonctionnaires de
l'administration des domaines, à la date du 15 juin 1782.
Le beau château de Canteleu avait été acquis, suivant contrat du 18 décembre
1787, par M. Charles Antoine Le Febvre, conseiller échevin ancien juge
consul, capitaine de la milice bourgeoise, ancien négociant à Rouen, à qui
la haute situation de sa famille et des services rendus à la ville de Rouen
dans les différentes fonctions qu'il avait exercées devaient bientôt (en
juillet 1788) faire obtenir des lettres de noblesse. Le contrat
d'acquisition porte bien, en effet, que "les pleds seront tenus par les
officiers de cette seigneurie (Canteteu) sur l'un des emplacements dudit
château, dans un appartement commode et décent, garni d'une table ainsi que
de chaises en nombre suffisant". Le nouvel acquéreur devait le service de
prévôté, comme les autres habitants. Mais le château était, parait-il, dans
un état complet de délabrement, qui remontait peut-être à M. de Daubeuf,
mais qu'expliquerait suffisamment cette situation gênée au fond, quoique
brillante en apparence, qui précède les faillites. Ce beau monument dut
subir de graves et douloureuses mutilations. On abattit les deux ailes, le
dôme et l'étage supérieur du pavillon central; la haute toiture, ses
lucarnes et ses balustrades de pierre disparurent également; la partie qui
resta fut recouverte d'un toit dans le style de l'époque. Mais avant de
faire procéder à ces modifications, le nouvel acquéreur eut le bon goût et
la sage pensée de faire dresser sur une grande échelle, une élévation
géométrale du château tel qu'il était en 1780. Maire de Rouen sous la
Restauration, son fils, Charles Louis Élie-Lefebvre fut fait baron par le
roi Louis XVIII (2 avril 1822), lors de son passage à Rouen. Le 21 octobre
1817, il avait reçu dans son château de Canteleu la visite du duc d'Angouléme.
Une excellente gouache du célèbre artiste normand, Eustache-Hyacinthe
Langlois, y conserve le souvenir de la visite princière.
De 1819 à 1850, l'intérieur du château fut transformé et décoré avec goût
dans le style gréco-romain en faveur au commencement du siècle et qui,
maintenant, commence presque à acquérir la valeur d'un document
archéologique. Des collections d'histoire naturelle, de belles gravures
modernes, des objets d'art et d'antiquité, ornent les galeries du
rez-de-chaussée. Cette aristocratique demeure, toujours intéressante au
point de vue architectural, malgré les suppressions et les modifications
qu'elle a subies, mais que recommandent surtout son parc au grand air et
l'horizon splendide qu'elle domine si heureusement, est encore aujourd'hui
la propriété de la famille Élie-Lefebvre. C'est à l'amitié et au talent du
baron Henri Élie-Lefebvre que nous devons la copie fidèle de l'élévation
géométrale de 1780, dont la réduction orne cette notice. C'est une bonne
fortune pour le Bulletin Monumental de pouvoir sauver de l'oubli une œuvre
architecturale qui n'est pas indigne du grand artiste auquel on l'attribue,
et qui, par ses dimensions,et surtout par son grand caractère, peu prendre
place parmi les plus beaux châteaux réalisés au milieu du XVIIe siecte. (1)
Éléments protégés MH: le château des Lions : inscription par arrêté
du 28 avril 1948 (2)
château des Lions 76380 Canteleu, tel. 02 32 10 78 38, propose
location de salles pour réceptions et séminaires.
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