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Manoir de Lannurien
 
 

                  Le regretté et érudit Vicomte Frottier de La Messelière fit le recensement sur une carte du Léon des manoirs qu’il avait scrupuleusement dressée pour sa gouverne. On demeure stupéfait devant la densité des manoirs et châteaux implantés en terre léonaise. Et c’est pourquoi ce ne fut pas une tâche des plus faciles que celle qui découla d’une ordonnance du 22 juillet 1674, signée du Duc de Chaulnes, gouverneur de la Bretagne, dans laquelle il enjoignait aux marguilliers des paroisses d’établir une liste détaillée des terres nobles avec le nom des propriétaires et le montant des revenus. Trois commissaires furent, à cet effet, désignés pour l'évêché du Léon, Francçois-Hercule de Boiséon, baron de Kérouzéré, gouverneur de Morlaix, Sébastien Barbier, seigneur de Kernao en Ploudaniel, gouverneur de Lesneven et Jean du Bois, seigneur du Dourdu en Plougoulm. Parmi les manoirs mentionnés, figurait celui de Lannurien, sis, à l’époque, dans la paroïsse de Plougourvest ou plutôt Guigourvest qui englobait à l’époque Landivisiau. Il était alors considéré comme une gentilhommière d'importance secondaire, si l’on en juge par le montant de son revenu. A cinq cents mètres environ du bourg de Plougourvest, et un peu à l'écart du chemin qui rattrape la route de Saint-Pol-de-Léon, se dresse, entourée de bâtisses lépreuses, la sombre silhouette du manoir de Lannurien. Il avait, il y a une vingtaine d’années, et il a sans doute encore, fort belle allure sous sa carapace d’ardoises bleues galonnées de lichens, avec son échauguette bien conservée dominant une porte en plein centre, surmontée d’une frise sculptée et surplombant également un vieux puits où s’accrochent, en festons, les langues striées d’or des scolopendres. La façade, qui porte un écusson malheureusement martelé pendant la Révolution, est percée de quelques œils-de-bœuf et de fenêtres à meneaux.
L'intérieur ne manque pas d'intérêt; imposant escalier aux marches rabotées par des générations de sabots cloutés, énormes poutres enfumées, porte basse donnant sur la vaste salle commune où, lorsque je pénétrais, par un froid matin de novembre, un bon feu pétillait dans la cheminée, léchant à petits coups de langue soufrée la suie du vaste manteau. De la famille de Penchoadic qui ne figure pas au Nobiliaire de Pol de Courcy et qui le fit construire, le manoir est passé, vers 1650, à la famille morlaisienne Barazer, propriétaire encore, il y a une trentaine d'années. Il était alors de mode, lorsqu'on avait fait fortune dans le négoce, de s’offrir une "maison des champs", manoir que l’on achetait à l’un de ces gentilshommes peu fortunés comme l’on en comptait tant à l’époque. Le premier ancêtre connu de la famille Barazer mourut avant 1506. Son petit-fils n’était autre que cet excellent artiste qui peignit, en 1593, l’autel de la Chapelle des Joies en Guimaec. Hervé Barazer, armateur et maire de Morlaix et de plus banquier, petit-fils de Pierre (1631-1692) eut l’insigne honneur de recevoir dans son logis morlaisien, le roi d'Angleterre, Jacques II Stuart, exilé en France. Au roi qui lui proposait, en remerciements, des lettres de noblesse, il répondit, paraît-il "Hervé Barazer est le premier des Morlaisiens, il n’a que faire de devenir le dernier des gentilshommes". Cela n'allait pas l’empêcher d’accepter plus tard, un titre de noblesse et de prendre comme armes "de gueules à la barre d’hermines accompagnées de deux annelets d’argent.
Des quinze enfants qu’il eut de deux mariages (d’abord avec Jeanne Kerboul, puis avec Jeanne Mordelet des Perrières (1663) quelques-uns au moins méritent qu’on en parle; Louis, alloué de Lannion, puis sénéchal de Saint-Brieuc en 1690 (ce dernier, père d’un capitaine au régiment de Nice et aïeul d’un maréchal de camp en 1792, décédé en 1814); Guillaume, le dernier né, qui vit le jour en 1673, un des plus puissants et des plus actifs armateurs morlaisiens, et maire de Morlaix, lui aussi. En 1710, il armait pour la course "La Dépêche de Bristol", "La Tartane" de 140 tonneaux, "Le Comte de Saint-Pern"… et pour la pêche à la morue, il équipait, en 1712, "La Françoise-Ursule", commandée par Nicolas Tranchemi des Corbières. Un autre Guillaume Barazer, né vers 1720, fut aussi maire de Morlaix. Depuis la Révolution Française, le manoir est tenu par la même famille, bel exemple de fidélité à la terre comme on en voit beaucoup dans le Léon. On raconte que, selon la tradition, un souterrain relierait Lannurien au manoir du Stang en Plougar. Ce souterrain, dont on a en vain cherché l'orifice, renfermerait des croix et des bannières dissimulées pendant la Révolution par trois prêtres réfractaires qui se seraient tenus cachés longtemps dans un réduit que l’on peut encore voir aujourd’hui. Derrière la maison manale, un champ porte le nom de "Parc-ar-Chapel", ce qui laisse entendre qu'autrefois, une chapelle y était bâtie. Il n’en subsiste actuellement aucune trace. Après avoir fait l'acquisition en 1978 de ce que l'on pouvait appeler alors des ruines, M. et Mme Diverrez et leurs parents ont retroussé leurs manches pour mener à bien un ambitieux projet de rénovation. On peut dire désormais avec le recul du temps que cette bâtisse a été sauvée de la catastrophe. Lannurien avait un défaut qui en aurait fait reculer plus d'un: il n'était ni classé, ni inscrit au registre des Monuments historiques, donc pas de subventions. Qui plus est, aucun entrepreneur de bâtiment de la région n'a souhaité ne serait-ce qu'élaborer le moindre devis. Irréalisable, hors de proportion, se sont vus répondre les Diverrez. Qu'à cela ne tienne, au cours des deux dernières décennies, les propriétaires et leurs parents ont fait preuve d'un courage certain pour remonter le manoir pierre après pierre, poutre après poutre, ardoise après ardoise... jusqu'au résultat final. Cette année, ce castel de style anglo-saxon a retrouvé la fière allure qui devait être la sienne au siècle où il a été édifié. Pour ce magnifique sauvetage les propriétaires ont reçu le prix régional des VMF en 2000. (1)

manoir de Lannurien 29400 Plougourvest, propriété privée, ne se visite pas. Prix régional VMF 2000.

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(1)
   Source : Manoirs de Basse-Bretagne par Alain Le Grand et Georges-Michel Thomas, Editions de la Cité Brest, 1973.

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