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Le hobereau, juché sur un talus, peut apercevoir
émerger des feuillages normands la forme étrange et lointaine de morions
bombés en doucine, de casques aiguisés en accolade, de la couleur de l'acier
bleuâtre, et qui sailliraient en faisceau pressé, à fleur de bocage. Il
croit à un campement de chevaliers à demi cachés par les arbres et qui se
seraient embusqués là, en tapinois, au plus épais du fourré. Ils seraient
trahis pourtant par le sommet de leurs cimiers; des cimiers géants qui font
penser, avec cette agréable terreur que l'imagination crée et tempère a son
gré, aux "Trols" des contes de fées... Bientôt à cette apparence fantastique
succède une réalité: ces casques ne sont que des toitures. En ce hardi XVIe
siècle, où la fantaisie avait toutes les audaces comme toutes les grâces,
les demeures étaient coiffées comme leurs seigneurs: le manoir des Doynel
était caparaçonné d'ardoise comme ces chevaliers l'étaient d'acier. Si l'on
approche de la Saussière la désillusion devient mélancolique. Les prétendus
morions ne sont plus que des greniers percés à jour, et des iris d'eau
dardant au fond des fossés leurs innombrables pointes, sont les seuls
glaiveves qui laissent encore penser aux vieilles épées de la race militaire
des Doynel. Le seul vestige de leur habitation est une énorme porte. En
avant, elle est forte de grosses tours; elle est munie en arrière de
l'encorbellement rouge et noir de poivrières en briques striées de
colombages. Un attique de même décor sert de collerette au monument et de
support à ses combles en doucine. On entre, on franchit ce portique
monumental qui pourrait contenir mille archers; au delà rien. Cette entrée
ne mène à aucun logis. Un château fut là, sans doute, mais depuis un demi
siècle il a disparu. En vain Salcevius en posa les bases du temps d'Aliénor,
qui lui confia cette terre encore couverte de forêts; en vain l'escalier
menait vers les pilastres cannelés et les frontons trifoliés, en vain les
cheminées élevaient aux angles du logis des sphères de granit. Tout cela
n'est plus. En vain dans la cour close s'éleva la chapelle où prièrent, en
1450, Guillemette de Villaine et Jacques Doynel, son époux, qui acquit par
elle la Sausserie; ensuite, son fils, le capitaine J. Doynel, et Gilles
Doynel, député aux États de Rouen, et J. Doynel, conseiller au Parlement, et
J. Doynel, maistre d'hôtel de Henri IV, et damoiselle Marie de Poillé, fille
du gouverneur de Mortain, et ce Doynel, qu'elle épousa en 1618; puis Charles
et François, pages de la duchesse de Berry, et René-François-Jean, colonel
au régiment de Noailles, et François Doynel, qui émigra en 1791. Le vieux
nid de la famille s'est éparpillé pierre à pierre à travers les champs. Le
pont-levis dont on voit encore les rainures a disparu de la porte, pour
ouvrir un plus libre passage à la charrue de ceux qui labourent et à la
mélancolie de ceux qui pensent. (1)
Éléments protégés MH: le manoir de la Saucerie : classement arrêté du
29 août 1955.
manoir de la Saucerie 61700 La Haute-Chapelle, une association de
sauvegarde, les amis du Manoir de la Saucerie, organise des visites sur le
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Crédit photos : Kilyann Le Hen et Poulpy sous licence Creative
Commons
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